L'ALLIANCE

 

VATICAN-MOSCOU-WASHINGTON

 

par Avro Manhattan

 

mise en page par

Jean leDuc

Juin 2018

Traduction automatique avec corrections

Agitations sur les révélations de nouveaux partenariats dangereux

 

- Texte anglais -

 


 

Contenus

Préface

1.

Des armes à feu sur la place Saint-Pierre, à Rome

 

2.

Naissance de l'alliance Vatican-Washington

 

3.

La mort mystérieuse de deux papes.

 

4

Complots au sein du Conclave

 

5.

Un pape du peuple

 

6.

L'évêque qui en savait trop

40

7.

Meurtres au Vatican

 

8.

Première opération conjointe Vatican-Washington

 

9.

Plan directeur papal pour une contre-révolution catholique

 

10.

Ligne directe entre le pape et la présidence américaine

 

11.

Le Vatican et la guerre froide

 

12.

La croix gammée et le triple diadème

 

13.

Le testament manquant d'un pape mourant

 

14.

De Gaulle et l'Envoyé « Extraordinaire »

 

15.

L'axe Vatican-Washington

 

16.

Le plan de Staline pour une papauté rouge

 

17.

Le pape qui « ouvrit la fenêtre »

 

18.

Drapeau rouge au-dessus du Vatican

 

19.

Élection d'un pape rose

 

20.

La contre-mine qui a échoué

 

21.

Chapeau rouge contre diadème rouge

 

22.

Espions soviétiques et « observateurs » du Vatican

 

23.

Le Vatican surveille Israël

 

24.

Dossier russe sur les trois papes

 

25.

Le premier compromis historique

 

26.

Cardinaux et commissaires

 

27.

Du Christ Roi au Christ Ouvrier

 

28.

Un pape marxiste?

 

29.

Castros en soutanes

 

30.

Un Jésus rouge pour l'Afrique noire

 

31.

La croix, la faucille et le marteau, et la révolution latino-américaine

 

32.

La menace qui pèse sur l'Amérique

 

33.

Les futures guerres de religion et l'Armageddon

 

 

 

 

 

Préface

De même que la Maison-Blanche à Washington symbolise les États-Unis et le Kremlin à Moscou l'Union soviétique, le Vatican à Rome est celui de l'Église catholique. Si la première est associée au dynamisme économique de l'Occident et la seconde aux dogmes révolutionnaires du marxisme, le troisième représente la dimension politique d'une religion qui se prétend l'unique dépositaire de la vérité. C'est pourquoi le Vatican prendra parti pour l'un ou l'autre, voire pour n'importe qui d'autre, pourvu qu'il puisse étendre son influence.

Ce schéma se caractérise par une constance historique. Au début du XXe siècle, par exemple, elle s'est rangée du côté des empires monarchiques européens; après la Première Guerre mondiale, elle a soutenu les dictatures fascistes; après la Seconde Guerre mondiale, elle a alimenté la guerre froide en soutenant les États-Unis contre l'Union soviétique; après la guerre du Vietnam, elle s'est alliée à l'Union soviétique contre les États-Unis. Dans les années 1980, elle a noué un nouveau partenariat opérationnel avec les États-Unis.

La création des deux derniers grands partenariats a été identifiée comme l'alliance Vatican-Moscou et l'alliance Vatican-Washington. Si, pour chaque superpuissance, il s'agissait d'un partenariat individuel avec le Vatican, pour ce dernier, les deux alliances n'étaient que les composantes d'un schéma beaucoup plus vaste où elles étaient considérées comme une seule et même entité, du point de vue de leur grande stratégie à long terme.

L’ambiguïté manifeste de l’alliance Vatican-Moscou-Washington, bien que constituant une contradiction politique, n’en était pas moins une réalité politique, capable de promouvoir les intérêts de l’Église catholique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des deux superpuissances.

Considérées sous cet angle, l'alliance Vatican-Moscou d'hier, tout comme l'alliance Vatican-Washington d'aujourd'hui, peuvent être perçues pour ce qu'elles sont réellement: des partenariats destinés à servir non pas les intérêts de Moscou ou de Washington, mais ceux de l'Église catholique. Or, cette dernière manipule aujourd'hui les idéologies de gauche avec autant d'habileté qu'elle le faisait des mouvements de droite avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

Qu’est-ce qui la pousse à employer cette méthode, précisément maintenant? Le constat alarmant que près de la moitié de l’humanité vit déjà sous un régime communiste. Selon elle, ce n’est qu’une question de temps avant que le reste du monde ne suive le même chemin.

Pour faire face au défi de la prise de pouvoir communiste imminente, avant et après la Troisième Guerre mondiale, elle a déjà élaboré une stratégie à long terme: la création d’une nouvelle forme particulière de communisme catholique. Son lancement s’est fait sous l’égide de l’alliance Vatican-Washington. Depuis, cette stratégie est principalement associée à l’implantation à grande échelle du marxisme catholique aux portes des États-Unis, c’est-à-dire en Amérique latine.

La théologie de la libération n'est pas une abstraction. C'est une doctrine d'une nouveauté dévastatrice. Actuellement, elle subvertit la majeure partie du continent sud-américain grâce à l'expérience la plus réussie jamais menée par la nouvelle révolution catholique marxiste.

Son potentiel de désintégration socio-économique totale est comparable au cataclysme bolchevique de 1917 en Russie. La différence la plus frappante entre les deux est que, tandis que le second s'inspirait de Lénine prêchant Karl Marx, le premier est mis en œuvre sous l'égide du Christ, brandissant la faucille et le marteau.

L'introduction des principes marxistes au sein du catholicisme romain vise à saper les structures économiques et sociales des pays où ils sont prêchés. L'élection d'un pape, Jean-Paul II, originaire d'un pays catholique communiste comme la Pologne, est l'exemple le plus flagrant de la voie que l'Église catholique a désormais empruntée avec tant de détermination.

Le marxisme catholique, bien que théologiquement conservateur, est une recette infaillible pour la révolution mondiale. Il s'agit de l'impondérable idéologique le plus dangereux apparu dans le monde occidental ces dernières années. Son objectif ultime est le renversement partiel de l'ordre mondial actuel, étape préparatoire à l'avènement d'un communisme mondial catholicisé. Dans une société vouée à l'effondrement, le catholicisme marxiste ferait ainsi du Vatican un impératif idéologique mondial et hyper-religieux dont la capacité à résister à la fois aux États-Unis et à la Russie soviétique serait sans égale.

L'éventualité d'une Troisième Guerre mondiale, loin de freiner ses ambitions, contribuerait à les servir. De nos jours, les guerres ont invariablement engendré le communisme. La Première Guerre mondiale a donné naissance à la Russie communiste. La Seconde Guerre mondiale a engendré la Chine communiste. Depuis, les conflits régionaux ont instauré des régimes communistes en Afrique et en Asie. La Troisième Guerre mondiale engendrera un monde communiste. Lorsque cela se produira, l'Église catholique aura créé son propre christianisme communiste. Elle s'en servira comme de l'idéologie la plus appropriée pour s'imposer, non seulement aux pays catholiques, mais aussi à ceux qui ne le sont pas.

Quel sera le rôle de l'Église catholique dans un monde où la faucille et le marteau ont remplacé la croix, où Lénine a supplanté le Christ, où le bolchevisme a pris la place du christianisme et où Dieu a été remplacé par l'homme contemporain? Son rôle sera d'une simplicité enfantine: la léninisation du Christ et la catholicisation de Lénine.

« Ubi Lenin, ibi Jerusalem » (Là où est Lénine, là est Jérusalem) est sa nouvelle devise. Pour aujourd'hui, et plus encore pour demain. Cette devise est de mauvais augure pour le protestantisme, pour l'Église orthodoxe, pour les Églises évangéliques, pour l'ensemble du christianisme; mais aussi pour des nations comme les États-Unis; en réalité, pour le monde occidental lui-même, et même au-delà.

En adoptant un marxisme catholique, l'Église catholique a introduit dans le monde contemporain un fléau religieux et idéologique d'une puissance insidieuse et destructrice sans précédent depuis l'émergence du bolchevisme ou du fascisme. Sa contribution à l'avenir proche ne se limitera pas à la déstabilisation de l'équilibre des pouvoirs entre les États-Unis et l'Union soviétique, mais contribuera également à l'exacerbation croissante du conflit.

Le fossé toujours plus grand entre les deux entraînera l'émergence de l'Église catholique comme superpuissance mondiale à part entière.

L'affirmation de cette suprématie entraînera la minimisation de toute opposition à son égard. Dès lors, une coercition individuelle et collective se manifestera contre quiconque, hommes, mouvements ou nations, ne se conformant pas à ses exigences.

Les enjeux sont immenses, touchant à la société actuelle et au monde de demain. Ses alliances actuelles, d'abord avec Moscou puis avec Washington, témoignent clairement qu'elle continue de les instrumentaliser pour préparer son futur empire.

Pour asseoir son pouvoir, elle ne reculera devant rien. Manipulations machiavéliques et intrigues internationales lui paraissent aussi justifiables que la fraude électorale, l’« élimination » d’ecclésiastiques et, de fait, la mort prématurée de papes contemporains. En témoignent le cas de Jean-Paul Ier, mort dans des circonstances mystérieuses après seulement trente-trois jours de règne; ou encore l’élection d’un pape polonais, dont l’accession à la papauté est considérée comme tout aussi énigmatique.

L'ensemble des opérations secrètes menées par les services de renseignement soviétiques et américains, qui œuvrent actuellement en coulisses au sein du plus récent partenariat politique du Vatican, l'alliance Vatican-Washington, dans le monde obscur de la guerre idéologique mondiale, serait difficilement crédible si elles n'étaient pas étayées par des preuves factuelles tangibles.

Ce livre devrait permettre d'éclairer les objectifs et la nature de leurs activités les plus récentes, qui battent actuellement leur plein.

Avro Manhattan

NOTE DE L'ÉDITEUR

Nous avons choisi, après mûre réflexion et prière, les œuvres d'Avro Manhattan afin d'éclairer la prophétie biblique dans l'histoire et de renforcer nos publications qui dénoncent la grande prostituée de l'Apocalypse, chapitres 17 et 18. Les œuvres d'Avro Manhattan figurent à l'index des livres interdits au Vatican. Sa vie même a été menacée.

Ce n'est pas par hasard que nous avons publié les œuvres d'Avro Manhattan. Le Seigneur a conduit le Dr Rivera à Londres en 1967 pour rencontrer cet éminent historien. M. Manhattan a assisté à une réunion de chrétiens courageux et fidèles qui savaient que le Dr Rivera avait été prêtre jésuite au service de renseignement du Vatican. C'est là que le Dr Rivera a témoigné pour la première fois après sa conversion.

Le docteur Rivera confirme l'exactitude des informations contenues dans cet ouvrage. Il connaissait également certaines des sources. Il était aussi au courant des calomnies et des mensonges proférés par les Jésuites à l'encontre d'Avro Manhattan concernant le libéralisme et l'athéisme, dans le but de discréditer son œuvre.

Le Seigneur nous a donné ce livre, parmi d'autres, pour témoigner de la vérité que nous avons publiée au sujet de la « mère des abominations ». Nous devons alerter les chrétiens sur la nécessité d'évangéliser les catholiques romains non convertis. Nous devons leur montrer qu'ils doivent se tourner vers Jésus-Christ comme leur Sauveur, par la grâce et au moyen de la foi.

Du sang sur les mains, le pape Jean-Paul II est assisté par ses aides sur la place Saint-Pierre quelques instants après avoir été blessé par balle le 13 mai 1981.

 

CHAPITRE 1

Des armes à feu sur la place Saint-Pierre, à Rome

Un jour ensoleillé de mai 1981, alors que le pape Jean-Paul II bénissait la foule sur la place Saint-Pierre à Rome, des coups de feu ont retenti. « Pourquoi ont-ils fait ça? » a-t-il demandé avant de s'effondrer, apparemment mortellement blessé.

Cette question a été posée simultanément par des millions de personnes, partout dans le monde.

Quelques semaines auparavant, le 30 mars, le président américain Reagan avait lui aussi été victime d'une tentative d'assassinat et grièvement blessé. Pourtant, cet acte était presque unanimement considéré comme une condition sine qua non de la fonction présidentielle.

Pourquoi ce contraste?

Car, tandis que le pouvoir du président américain découle de la puissance économique et militaire des États-Unis, celui du pape provient d'un élément profondément intangible: la religion.

Aux yeux de centaines de millions de croyants, le pape est le Vicaire du Christ sur terre, le chef visible de l'Église catholique et leur guide spirituel suprême. De ce fait, il affirme ne pouvoir rester neutre dans les conflits qui interrogent le bien et le mal de l'homme moderne. Il soutient ou s'oppose donc à certaines idéologies contemporaines, prétendant défendre ou réprimer les aspirations humaines les plus fondamentales.

L'incompréhension face à une telle position religieuse lui confère une influence qui dépasse celle de toute nation ou groupe de nations. Et puisque la Terre est divisée en deux cultures belligérantes, l'une polarisée, principalement en Occident, et l'autre surtout dans le monde communiste, il s'ensuit que le pape devient un chef politique de premier plan, au même titre que les États-Unis et l'Union soviétique.

Par conséquent, en exerçant une influence équivalente à celle de Washington et de Moscou, il peut aisément modifier l'équilibre des pouvoirs entre les deux, même en se présentant comme un arbitre en apparence impartial. Grâce à cela, il peut agir sur les questions les plus graves, tant au niveau local que mondial, son intervention étant susceptible de bouleverser le destin politique de l'Europe, des Amériques ou des pays socialistes, sans parler de celui du tiers monde.

D'autant plus que, outre son autorité religieuse, il surpasse numériquement les États-Unis et l'Union soviétique, qui comptent respectivement 240 et 275 millions d'habitants. Ses fidèles catholiques avoisinent les 800 millions, la plupart étant dispersés dans les pays clés des deux continents les plus influents du monde. D'où l'importance d'élire le bon pape au bon moment, pour le bon objectif, pour la bonne idéologie et, par conséquent, pour la bonne superpuissance.

Dans cette perspective, la réponse apportée à Jean-Paul II, blessé, ne pouvait être plus claire. Une superpuissance avait tenté d'éliminer un pape qu'elle considérait comme l'allié politique de son adversaire idéologique.

Le conclave qui l'avait élu après avoir évalué la position idéologique des deux rivaux hostiles avait jugé l'un d'eux défaillant. Celui-là même qu'il avait offensé ou auquel il s'était opposé.

Les cardinaux qui avaient élu le pape Jean-Paul Ier, son prédécesseur, avaient eux aussi fondé leur choix sur ces mêmes critères. De ce fait, l'élection de Jean-Paul Ier a apaisé une superpuissance en défendant une idéologie mondiale dominante, et a de facto contrecarré les intérêts de l'autre. Il ne pouvait en être autrement. Car les deux élections papales, en contribuant à creuser un fossé toujours plus profond entre deux cultures opposées – celle des États-Unis et de l'Europe, et celle de la Russie soviétique et de ses satellites marxistes –, avaient provoqué une réaction sans précédent de part et d'autre, chacune voyant dans les deux papes soit un allié potentiel, soit un ennemi redoutable.

Dans les deux cas, l'ampleur des objectifs en jeu et la pression des événements mondiaux ont rendu impératif pour les superpuissances rivales d'agir avec la plus grande brutalité pour faire pencher la balance papale en leur faveur.

De ce fait, leurs activités visaient un seul et même objectif: l’élimination d’un pontife qui, en soutenant une idéologie donnée, s’était attiré l’hostilité de l’autre. Cela impliquait non seulement l’identification idéologique à un pontificat particulier, mais aussi la nécessité de l’élimination physique du pape qui l’incarnait, corollaire inévitable d’une stratégie papale à laquelle il s’était identifié.

Ainsi, tandis que le pape Jean-Paul Ier, héraut d'un pontificat de compromis en apparence apolitique, mourut subitement et de façon inexpliquée peu après son accession au trône pontifical, son successeur, le pape Jean-Paul II, initiateur d'une campagne idéologique sans précédent, fut assassiné par une superpuissance qu'il s'était juré de combattre. La drogue mortelle utilisée pour « liquider » le premier pape, tout comme les balles tirées lors de la tentative d'assassinat du second, n'était que la partie émergée de l'iceberg sous lequel se cachaient les courants religieux et politiques hostiles qui opéraient au sein même du Vatican.

 

CHAPITRE 2

Naissance de l'alliance Vatican-Washington

Après une journée très active au cours de laquelle le pape Jean-Paul Ier s'est occupé avec entrain des affaires papales, dont certaines comprenaient des nominations et des remplacements dans la hiérarchie de l'Église, il a donné un dernier ordre sec au cardinal Baggio pour la destitution du cardinal Cody de Chicago de son siège, puis il s'est retiré dans sa chambre vers 22h30 comme à son habitude.

« Il était extrêmement alerte et dans un état d’esprit formidable », a déclaré le patriarche Maxime Hakim, un autre prélat qui avait été avec le pape ce même après-midi, « Il était l’image même de la santé. »

À 3 h 30 du matin, un chauffeur de taxi remarqua une lumière dans la chambre papale. À 4 h 30, sa gouvernante, une religieuse, déposa une tasse de café devant la porte. À 5 h 30, le pape n'étant toujours pas arrivé, et sa secrétaire se rendant à son chevet, il était mort.

Le corps du pape Jean-Paul Ier est porté en procession sur la place Saint-Pierre, sous le regard de milliers de personnes venues lui rendre un dernier hommage. Après des funérailles en plein air, il est inhumé le 4 octobre 1978.

 

« Son visage était serein, son sourire encore visible », a-t-on annoncé. « Il est décédé paisiblement, tenant entre ses mains un livre de dévotion, « L’Imitation de Jésus-Christ ». »

Presque simultanément, une autre source vaticane a révélé que le pape Jean-Paul Ier avait abdiqué en emportant des documents « sensibles ». L'un d'eux, a-t-on confirmé, concernait la destitution imminente de l'archevêque controversé de Chicago, Mgr Cody.

Peu après, on affirma pourtant que, loin de tenir « L’Imitation de Jésus-Christ », les mains du pape, comme son corps, étaient au niveau du sol. On prétendait même qu’on avait tenté de lui masser le cœur. Le verdict du médecin pontifical fut sans équivoque: « Jean-Paul Ier est décédé entre 22 h 30 et 23 h la veille d’une crise cardiaque massive. »

La nouvelle a stupéfié le monde.

Son règne n'avait duré que 33 jours.

« Assassinat », fut la réaction quasi unanime. Lorsque, immédiatement après, les demandes pressantes d’enquête officielle et même d’autopsie furent inexplicablement refusées, le soupçon se transforma en certitude.

« Pourquoi et par qui? » a-t-on demandé.

Les circonstances de sa mort portaient la marque d'une opération de renseignement. Son timing, celui d'une motivation politique.

Cette dernière hypothèse fut immédiatement considérée comme la plus probable. On supposa que des considérations idéologiques pressantes étaient à l'origine de la mort subite du pape. Sans doute, disait-on, parce que son pontificat avait été perçu comme un facteur de déstabilisation politique par certains groupes d'intérêts, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du Vatican. Cette spéculation n'était pas aussi farfelue qu'elle en avait l'air. Elle reposait sur des bases solides.

Après la mort de Paul VI (6 août 1978), pape ayant mené une politique de coopération avec la Russie, le choix de son successeur devint d'une importance capitale, tant pour les partisans que pour les opposants à cette politique. Tandis que les partisans de Paul VI lancèrent un lobbying intense en faveur de l'élection d'un pape pro-russe, leurs adversaires souhaitaient le contraire: un pape pro-américain, ou du moins « neutre ».

Lors du conclave qui suivit, les deux partis se retrouvèrent rapidement campés sur leurs positions. L'impasse fut finalement débloquée par le cardinal Suenens de Belgique, qui proposa un compromis: la nomination d'un candidat politiquement novice, le cardinal Luciani, patriarche de Venise.

La candidature, qui surprit tout le monde à commencer par le candidat lui-même, grâce à une habile manipulation du lobbying et des votes, fut couronnée de succès. Luciani fut élu pape Jean-Paul Ier. Immédiatement après, lorsque le cardinal Suenens, son parrain, lui demanda s'il acceptait ou refusait la papauté, Luciani, encore sous le choc, répondit par l'affirmative. « Saint-Père », répliqua le cardinal Suenens, « merci d'avoir dit oui. »

« Peut-être aurais-je mieux fait de dire non », avait répondu le nouveau pape, une remarque des plus prophétiques qui allait bientôt se révéler exacte.

L'élection de Jean-Paul Ier comme pape de compromis fut immédiatement perçue, sur le plan politique, comme une défaite retentissante pour ceux qui s'étaient opposés à la politique pro-russe du défunt Paul VI. Ce dernier, un puissant groupe d'intérêts ecclésiastiques et laïcs, avait émergé avant la mort de Paul VI comme une opposition active au sein même de la Curie, tacitement soutenue par les États-Unis.

La coalition Curie-CIA

Les cardinaux de Rome et d'ailleurs, ayant élaboré une politique d'opposition à Paul VI, conjointement avec de hauts prélats occupant des postes clés en Europe et dans les Amériques, avaient formé une sorte d'alliance secrète mais efficace avec les agences de renseignement les plus influentes des États-Unis. Parmi celles-ci figuraient la Direction de la CIA, la CSA, l'aile stratégique spéciale du Pentagone et d'autres instances décisionnelles de l'administration américaine.

La coalition Curie-CIA avait été créée dans le but précis de neutraliser les politiques pro-communistes de Paul VI, communément appelées alliance Vatican-Moscou.

Les États-Unis, qui avaient suivi l'alliance pendant des années, s'étaient sérieusement alarmés de ses progrès, non seulement en raison de son attitude conciliante envers un communisme mondial en expansion, mais aussi parce qu'ils avaient assimilé l'Église catholique à une Union soviétique offensive, déterminée à acquérir la capacité de projeter sa présence idéologique et militaire dans le monde entier.

La coalition Curie-CIA s'est fixée une double tâche:

Ils commencèrent par une campagne de dénigrement insidieuse contre Paul VI, campagne qui culmina avec une demande persistante de sa démission. La presse mondiale, y compris une bonne partie de la presse catholique, emboîta le pas. Ils furent « providentiellement » aidés par la détérioration « soudaine » de la santé déjà fragile du pape. Cette détérioration fut si inhabituelle que de sinistres rumeurs concernant une « accélération de son décès » circulèrent un temps après sa mort. Ces rumeurs ne furent jamais confirmées.

L’objectif de la seconde coalition Curie-CIA était cependant de loin le plus vital: préparer l’élection d’un pape disposé à détruire l’alliance Vatican-Moscou. Mais si la préparation de « leur » pape était primordiale, l’instrument par lequel « leur » nouveau pontife pourrait anéantir cette alliance l’était encore davantage.

L'alliance nécessitait un puissant substitut politique pour combler le vide laissé par la rupture des liens entre le Vatican et Moscou. Le groupe de réflexion Curie-CIA en avait déjà élaboré un, d'une telle plausibilité religieuse et idéologique qu'il rendait l'ensemble du projet politiquement acceptable et pragmatiquement viable. Leur formule était d'une simplicité enfantine: le rejet de l'alliance Vatican-Moscou de Paul VI et son remplacement par le maintien des systèmes communistes existants hors de Russie soviétique.

Mais avec deux réserves:

Cette formule impliquait l'acceptation par le Vatican et les États-Unis de la transformation potentielle d'une vaste partie du monde socialiste en un condominium communiste sous l'égide des catholiques américains. Bien que, de par son caractère inédit, elle constituât une imprévisibilité idéologique dangereuse, d'un point de vue pragmatique, elle représentait un coup de maître politique.

Ainsi, elle a de fait encouragé les aspirations nationalistes réprimées des régimes satellites de la zone soviétique (comme ceux d'Europe de l'Est), facilité l'engagement stratégique du Pentagone, tout en affaiblissant celui de la Russie soviétique. Enfin, et surtout, elle a contré les visées messianiques d'un impérialisme soviétique en expansion menaçante.

La première opération inspirée par la toute nouvelle alliance Vatican-Washington a été lancée presque immédiatement après l'élection d'un pape soutenu par la Curie et la CIA, Jean-Paul II, comme nous le verrons plus loin.

 

CHAPITRE 3

Mort mystérieuse de deux papes

Lorsque les cardinaux pro-russes, réunis au conclave d'août 1978, ont déjoué la coalition Curie-CIA en faisant élire un pape « apolitique », Jean-Paul Ier, cette dernière s'est attelée avec détermination à « neutraliser » son pontificat. La tâche paraissait insurmontable. Le « mauvais » pape était fermement installé sur le trône de Pierre. Un nouveau règne papal, manipulé par les cardinaux pro-soviétiques, était déjà en marche. Quant à sa durée, elle dépendait de la longévité (ou de la brièveté) du nouveau pape.

L'opposition patiente traditionnelle s'avérant inefficace, l'urgence d'atteindre l'objectif final imposait l'élaboration rapide d'une politique des plus impitoyables. Celle-ci fut examinée, approuvée et mise en œuvre quelques jours seulement après l'élection de Jean-Paul Ier.

Son élément central reposait sur la fin du règne de Jean-Paul Ier. Mais comme cela dépendait soit de sa « démission », soit de l'événement problématique de sa mort (deux éventualités improbables), ses promoteurs ont opté pour une opération audacieuse: la disparition physique de Jean-Paul Ier.

En des temps plus cléments, ce projet aurait été inacceptable. Et même aujourd'hui, il paraît excessivement dramatique. Pourtant, lorsque des intérêts politiques colossaux sont en jeu, une telle proposition devient plausible, voire une nécessité absolue.

Que cela ne relève pas de la simple spéculation a été prouvé par la mort suspecte d'un autre pape, Pie XI, avant la Seconde Guerre mondiale. Alors comme aujourd'hui, les enjeux étaient immenses. Le dilemme similaire. La seule différence résidait dans le fait que, au lieu d'une Russie soviétique menaçante, le monde était confronté à une Allemagne nazie agressive.

Le soutien ou l'opposition de l'Église catholique était crucial. Au début, Pie XI avait salué le fascisme comme l'adversaire le plus efficace du communisme et avait qualifié Mussolini d'homme envoyé par la divine Providence. Par la suite, cependant, réalisant que lui et Hitler se dirigeaient vers la guerre, il mit en garde l'Église contre les deux dictateurs.

Inquiet des conséquences de l'avertissement papal, Mussolini, à l'instigation d'Hitler, chercha à empêcher sa divulgation. Le pape, qui avait déjà rédigé et imprimé son message, tomba soudainement malade. Il mourut peu après. (Voir le chapitre 13, « Le testament manquant d'un pape mourant ».)

Les rumeurs d'empoisonnement de Pie XI n'ont jamais été confirmées. Pourtant, certains de ses plus proches amis y croyaient fermement, notamment le cardinal Tisserant, doyen du Sacré Collège des cardinaux, un prélat dont l'autorité n'était surpassée que par celle du pape.

Le cardinal Tisserant tenait un journal intime secret relatant les événements de ces jours tragiques. Ce journal était si compromettant qu'il donna des instructions formelles pour qu'il soit immédiatement retiré du Vatican après sa mort. Il craignait que, s'il tombait entre les mains de l'Église, son contenu ne soit falsifié, voire détruit.

Le cardinal Tisserant affirmait que l'un des médecins de Mussolini (le père d'une de ses maîtresses), une figure familière du Vatican, avait administré des « injections » empoisonnées au pape Pie XI, alors harcelé, sur ordre direct de Mussolini.

Le médecin avait eu accès à la chambre papale immédiatement après la mort de Pie XI car il était chargé de l’embaumement. Selon le cardinal Tisserant, l’embaumement constituait le prétexte le plus plausible pour faire disparaître toute trace d’empoisonnement et éviter ainsi qu’une autopsie ne révèle la véritable cause du décès.

Malgré cela, le visage du défunt Pie XI présentait des marques bleutées, inhabituelles pour une mort naturelle. Le même type de marques avait également été constaté sur le visage du pape Paul Jean Ier en 1978, dont l'autopsie avait été inexplicablement refusée.

Un autre fait non moins révélateur est que le cardinal Tisserant a été informé que le pape était dans un « état grave » 49 minutes après son décès (10 février 1939).

À la mort du cardinal Tisserant, le 21 février 1972, ses journaux intimes secrets étaient encore considérés comme si compromettants qu'ils furent transférés de France dans une banque suisse.

La mort de Pie XI s'avéra providentielle pour les nazis, puisque son successeur, le pape Pie XII, ancien nonce apostolique en Allemagne qui avait aidé Hitler à accéder au pouvoir, mena une politique si ambivalente qu'il prit parti pour l'Allemagne, même tacitement, durant les périodes les plus délicates de la Seconde Guerre mondiale.

En résumé, la mort précipitée de Pie XI était devenue une nécessité pour la poursuite des intérêts de la superpuissance de son époque. Cette « mort » avait été orchestrée pour permettre la réalisation de deux objectifs:

Deux autres papes ont été mis à mort dans des circonstances similaires au XVIIIe siècle pour avoir défié l'ordre établi. L'un d'eux l'a été par les Jésuites eux-mêmes, qui estimaient qu'il fallait « le bon pape » pour mieux servir leurs objectifs politiques, comme nous le verrons dans un autre chapitre. Ce qui prouve que la mort violente d'un pontife n'était pas l'apanage du XXe siècle.

L'assassinat silencieux du pape Jean-Paul Ier

Comme pour le pape Pie XI, qui dut être destitué en 1939 pour être devenu un obstacle à la mise en œuvre des politiques agressives de l'Allemagne nazie, il en va de même pour le pape Jean-Paul Ier, qui devint un frein à la mise en œuvre d'une politique anti-russe en 1978.

Pour que la procédure se déroule sans accroc, il fallait éliminer son principal obstacle: le pape en exercice. D’où la nécessité pour la coalition anti-russe, et derrière elle, la superpuissance pour laquelle elle agissait, de prendre une décision radicale: la « neutralisation » du nouveau pontificat, autrement dit, la « liquidation » de Jean-Paul Ier.

Considérée sous cet angle, leur opération n'avait donc rien d'inédit, ni même d'exceptionnel. En effet, aux yeux de la superpuissance qui la commanditait, cet exploit était devenu une nécessité absolue et urgente. Une conclusion à laquelle parvint également, moins de trois ans plus tard, en 1981, l'autre superpuissance rivale lorsqu'elle tenta d'assassiner le pape Jean-Paul II, qu'elle considérait désormais comme un opposant à sa politique.

Bien que l’opération contre Jean-Paul Ier ait été risquée, puisqu’elle aurait pu provoquer de graves répercussions en cas d’échec, elle n’était certainement pas hors de portée des services de renseignement de toute superpuissance contemporaine engagée.

L'élimination « sensible » de personnes gênantes est aujourd'hui une réalité pour presque tous les gouvernements. Les services de renseignement font partie intégrante des petites et grandes nations, et il est amer de constater qu'ils sont utilisés plus souvent qu'on ne le reconnaît.

Pour la plupart d'entre eux, la violence crue et les armes à feu sont taboues. Les formules chimiques sont plus efficaces et silencieuses. Nombre d'entre elles ne laissent aucune trace dans l'organisme, permettant de conclure à une mort naturelle. Les plus sophistiquées sont maquillées en crises cardiaques.

Un cas typique s'est produit à Londres, en Angleterre, peu avant la mort du pape Jean-Paul Ier. Georgi Markov, un transfuge bulgare et journaliste à la BBC, fut un jour « accidentellement » piqué par le parapluie d'un inconnu à un arrêt de bus. Le parapluie contenait une capsule de poison de la taille d'une tête d'épingle. Le travail conjoint des détectives, des métallurgistes, des pathologistes et des toxicologues a permis de découvrir que le poison qui avait tué Markov était la ricine. Il s'agit de l'une des cinq substances les plus toxiques connues, avec le tétanos, la toxine botulique, la diphtérie et la gramicidine.

Un seul grain de ricine suffit à tuer environ 36 000 personnes. Elle peut être injectée, ingérée ou simplement inhalée. Elle provoque une agglutination très puissante des globules rouges. Comme la ricine est quasiment indétectable dans l’organisme, elle constitue l’arme idéale pour une mort rapide.

Des engins encore plus indétectables que la ricine se cachent aujourd'hui dans les arsenaux secrets de la plupart des pays du monde. Des cibles politiques peuvent être éliminées par une maladie cardiaque prolongée, apparemment naturelle, ou par une insuffisance cardiaque soudaine, elle aussi prétendument naturelle. Préparés à l'avance, ces attentats sont non seulement indétectables, mais le décès est attribué à une maladie ordinaire.

Une fois leur projet de destituer le pape Jean-Paul Ier mis en œuvre, les instigateurs de la technique de la mort naturelle « accélérée » déclenchèrent les manœuvres obscures qui en résultèrent. Le résultat ne tarda pas à se manifester: le pape nouvellement élu, après une journée d'activités joyeuses, fut retrouvé mort subitement, seulement 33 jours après son pontificat, l'un des plus courts en près de 2000 ans d'histoire de l'Église.

La réaction spontanée « ils l’ont assassiné » n’a jamais été confirmée. L’organisme responsable de sa mort n’a jamais été identifié.

La réalité politique était pourtant implacable. L'Église avait désormais besoin d'un successeur papal, et c'était précisément ce que souhaitaient les concepteurs de la nouvelle stratégie idéologique alternative du Vatican.

Dès lors, il leur restait à faire d'une simplicité enfantine: « truquer » l'élection et, avec le soutien de la superpuissance pour laquelle ils agissaient, nommer « leur » pape.

 

CHAPITRE 4

Complots au sein du conclave

Après la mort de Jean-Paul Ier, le conclave se réunit à nouveau pour élire un nouveau pape, le deuxième en deux mois. Cette fois-ci, cependant, contrairement à la précédente, le nom du candidat à la papauté était déjà sur toutes les lèvres de certains des membres les plus influents de la coalition Curie-CIA: celui de Karol Wojtyla, de Cracovie, en Pologne, un État satellite communiste de la Russie soviétique.

Leur lobbying intense, qui fit de ce nouveau conclave l'un des plus courts de ces dernières années, produisit des résultats surprenants presque immédiatement. À l'inverse, il convient de mentionner ici le plus long. Ce fut le cas en 1268, après la mort d'un autre pape « étranger », Clément IV, lorsque les cardinaux, réunis en conclave à Viterbe, ne parvinrent pas à se décider entre un candidat italien et un autre candidat « étranger ».

L'excès d'intrigues politiques rendit les cardinaux si lents que finalement les autorités de la ville, poussées par saint Bonaventure, enfermèrent tous les membres du Sacré Collège dans un palais papal récemment construit, les mirent sur de courtes places publiques et enlevèrent le toit.

Le résultat fut si rapide qu'ils élurent un nouveau pape si admirable qu'il fut par la suite béatifié sous le nom de saint Grégoire X.

Lors du conclave d'octobre 1978, les cardinaux se comportèrent avec une rapidité presque exemplaire, non pas à cause de la suppression du toit, mais parce qu'une cabale secrète avait déjà orchestré l'élection de « leur candidat ».

Compte tenu des difficultés rencontrées lors du précédent conclave, l'élection tint presque du miracle. Des cinq voix initiales, en faveur du cardinal de Cracovie, pourtant considéré comme un candidat improbable, ils en obtinrent douze. Puis, en un temps record, ils atteignirent 90 voix, dépassant largement les 75 requises pour l'élection. Ce soir-là, le 16 octobre 1978, Karol Wojtyla devint le pape Jean-Paul II, le premier pape non italien depuis 1532.

La coalition Curie-CIA exultait d'un triomphe dont l'ampleur même les avait surpris. La victoire avait dépassé leurs espérances. Et ils remerciaient non seulement le Saint-Esprit, mais aussi la mémoire d'un autre pape, Jean XXIII, qui, vingt ans auparavant seulement, avait lui aussi opéré une rupture radicale avec le passé.

Si leur vénération pour le pape Jean XXIII était due à son pontificat révolutionnaire, elle l'était tout autant aux mécanismes de son élection réussie, mécanismes que les sponsors de Wojtyla avaient étudiés avec diligence.

Les difficultés étaient d'une similitude troublante: une opposition conservatrice massive déterminée à bloquer l'élection d'un « progressiste ».

Lors du conclave qui suivit la mort du pape Pie XII, figure de proue de la droite américaine, les cardinaux se divisèrent en deux blocs irréductibles: les conservateurs, qui souhaitaient poursuivre la politique pro-américaine et anti-russe de Pie XII, et les « progressistes », qui en réclamaient l’abandon total.

Les conservateurs étaient menés par le cardinal Ottaviani, figure de proue de la droite dure; les progressistes par un groupe de « modérés ». Parmi les candidats de ces derniers figuraient le cardinal Agagianian, né en Russie, et le cardinal Roncalli, patriarche vénitien réputé pour sa souplesse.

Agagianian était si populaire que les Romains l'appelaient déjà pape Agagianian bien avant même la tenue du conclave. Il était soutenu par les communistes italiens et, plus inquiétant encore, par le Kremlin. (Voir le chapitre 16, « Le plan de Staline pour une papauté rouge ».)

Sa candidature inquiéta les modérés et renforça les conservateurs. Le conclave se retrouva dans une impasse insoluble. Face à cette situation, une coalition de cardinaux français, qui œuvrait secrètement pour la promotion de « leur » candidat, entra en action de manière inattendue en apportant les cinq premières voix nécessaires à Roncalli.

Au tour suivant, Agagianian perdit une douzaine de voix presque d'un coup. Les conservateurs, en revanche, votèrent massivement pour le réactionnaire Ottaviani, jugeant Roncalli « inéligible ». Bientôt, un groupe de modérés rejoignit le bloc français. Au quatrième tour, Roncalli reprit l'avantage, les partis se polarisèrent et se retrouvèrent au coude à coude. Au cinquième tour, Roncalli, qui n'était pas candidat, dépassa l'ultra-réactionnaire Ottaviani, qui perdit d'une seule voix.

L'élection du pape Jean XXIII, en résumé, était due à une coalition de cardinaux français qui avaient orchestré une campagne déterminée contre Pie XII, anti-américaine et de gauche, secrètement briefée par le général de Gaulle, anti-américain et pro-soviétique russe.

Le mécanisme était d'une simplicité enfantine: un bloc de votes délibéré comme candidat de départ, et le reste des Cardinals, dont la majorité était traditionnellement indécise, suivrait.

La formule avait fonctionné non seulement en 1958 avec l'élection du pape Jean XXIII, mais aussi en 1978 avec celle du pape Jean-Paul Ier. Là encore, les deux blocs opposés, pro-russe et anti-russe, étaient devenus si inflexibles que l'un des principaux membres, le cardinal Suenens, désespéré, suggéra l'élection non pas d'un, mais de quatre papes simultanément, un pour chaque partie du monde.

La proposition fut rejetée en raison de son absurdité sans précédent. Le cardinal Suenens forma alors un groupe restreint et déterminé, et, imitant la tactique française, suggéra Luciani, qui n'avait pas encore pris position. La candidature de Luciani fut acceptée, pour des raisons que nous verrons, et il devint le pape Jean-Paul Ier.

Lors du conclave qui suivit, la coalition Curie-CIA imita à la fois le précédent français et Suenens. Ayant déjà choisi « leur candidat », ils lancèrent leur campagne avec un coup d'éclat: cinq voix. Ce groupe, une cabale anti-russe vigoureuse, attira bientôt un cercle plus large de cardinaux , principalement américains, allemands et latino-américains de gauche, avec quelques Italiens.

L'un des principaux instigateurs était un magouilleur idéologique notoire, le cardinal Koenig de Vienne, vétéran du communisme d'Europe de l'Est, secondé par le cardinal Suenens, parrain de Jean-Paul Ier, soutenu par Jon Kroll de Philadelphie, né en Pologne, le cardinal Stefan Wyszynski, primat de Pologne, et Cody de Chicago, dont le diocèse abritait la communauté polonaise la plus importante et la plus riche des États-Unis, environ 800 000 personnes.

Immédiatement après l'accession de Wojtyla au pontificat, Cody annonça que Jean-Paul II avait été un très bon ami, qu'il avait passé dix jours chez lui en Pologne et, plus révélateur encore, qu'il avait déjeuné avec lui « avant » le conclave. (L'année suivante, Cody fit l'objet d'une enquête fédérale, accusé d'avoir détourné environ un million de dollars de fonds ecclésiastiques exonérés d'impôt au profit d'une amie. Début 1982, il annonça sa démission pour décembre, mais mourut le 25 avril.)

Le bloc initial de cinq voix, à l'instar de son précédent français, a déclenché un véritable raz-de-marée électoral. Un nombre important d'Allemands se sont immédiatement ralliés à leur cause, si bien qu'au second tour, Wojtyla a obtenu entre 10 et 15 voix supplémentaires. Peu après, outre les Américains, les cardinaux du Tiers-Monde, un groupe important, ont apporté leur soutien, quasiment à l'unanimité.

Ces derniers ont agi ainsi pour plusieurs raisons: ils souhaitaient un pape favorable au tiers monde, sans aucune tutelle de Moscou; ils soutenaient la théologie de la libération, la plupart étant anti-occidentaux; et enfin, mais non des moindres, ils dépendaient financièrement de l’Allemagne et des États-Unis.

L'attrait de sommes d'argent colossales promises aux pays en développement d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, le lobbying intense du mentor secret de Wojtyla et les rouages ​​de l'élection ont fait le reste. Wojtyla fut élu et devint le pape Jean- Paul II.

 

CHAPITRE 5

Un pape du peuple

On a prétendu que le succès de la coalition Curie-CIA dans l'élection de « leur » candidat avait été trop facile, et que des pressions internes et externes avaient dû être exercées pour provoquer la ruée électorale qui a porté Jean-Paul II au pouvoir. On a également avancé que certaines méthodes de « persuasion » avaient été utilisées pour contraindre les cardinaux, qui, avant ce vote décisif à cinq voix près, étaient pour la plupart indécis, à se rallier massivement à Wojtyla.

Ces deux hypothèses semblent infondées, car les trois principaux groupes de vote, déjà briefés par les membres de la Curie-CIA, auraient pu obtenir la majorité sans aucune ingérence extérieure. Malgré cela, des rumeurs circulaient selon lesquelles le Conclave aurait été mis sur écoute, laissant entendre que des instructions de renseignement auraient circulé entre les tours de scrutin afin d'influencer les différents individus et groupes de vote et de les amener à voter pour un candidat en particulier.

Les rumeurs, bien qu'improbables, pouvaient se justifier, car elles contenaient une part de vérité. La crainte que la chapelle Sixtine et les lieux adjacents aient été mis sur écoute existait depuis des années. En réalité, certaines parties du Vatican étaient sous écoute depuis des décennies par plusieurs nations soucieuses de connaître le fonctionnement du Vatican en matière ecclésiastique et politique. Parmi elles figuraient l'Union soviétique, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne de l'Ouest, Israël et des agences non identifiées agissant principalement pour le compte du monde arabe.

Bien que l'utilité d'une telle détection de masse soit douteuse, des tentatives d'écoute clandestine ou de transmission d'informations ont bel et bien eu lieu au sein même du conclave, de la part de cardinaux. Avant l'ère des micro-émetteurs, les méthodes employées étaient d'une simplicité naïve, voire désuètes. À titre d'exemple, prenons celle utilisée par l'un des plus notoires de ces praticiens. Le cardinal américain Cushing n'a jamais caché son habitude de quitter chaque session du conclave avec le total exact de chaque vote griffonné sur les revers de ses manches.

L'élection d'un pape polonais en 1978 a marqué un tournant, non pas tant parce qu'elle a rompu avec une tradition, mais parce que l'Église s'était engagée sur une voie politique pleine d'incertitudes.

Comme pour le pape Jean XXIII, dont l'élection a inauguré la position de gauche qui allait conduire à la formation de l'alliance Vatican-Moscou, l'élection du pape Jean-Paul II a marqué le début d'une autre orientation idéologique religieuse, non moins historique, qui allait mener à l'alliance Vatican-Washington.

Les deux papes, aux idées radicales, ont souhaité et mené à bien une révolution de gauche.

Ainsi, tandis que Jean XXIII, un pape « fait sur mesure » pour le peuple, ouvrait la porte de la coopération avec un communisme mondial à orientation russe, Jean-Paul II a joué un rôle déterminant dans le lancement d'un communisme mondial à orientation vaticane, dépendant non plus de Moscou mais de Rome.

Le pape Jean-Paul II, peut-être même plus que le pape Jean XXIII, possédait les qualifications requises pour jouer ce rôle: une carrure physique robuste, un visage slave peu intellectuel, un manque de sophistication dans les manières et les questions théologiques, une absence totale de talent diplomatique et, surtout, une tendance à jouer sur les instincts les plus bas des masses par l'utilisation constante d'un populisme théâtral qui frôlait presque la caricature.

Enfin, et surtout, il était originaire de Pologne, un pays connu pour sa religiosité archaïque et son nationalisme exacerbé, les deux garants les plus sûrs d'une haine authentique envers la Russie, qu'elle soit tsariste ou communiste.

À cela s'ajoutait le fait qu'il était un « marxiste pragmatique ». Lors des deux conclaves, il s'était d'ailleurs enorgueilli de lire ouvertement des publications marxistes, au grand plaisir des cardinaux du Tiers-Monde qui l'avaient remarqué.

L'image qu'il s'était forgée, habilement construite par les médias, d'un pontife à l'opposé du modèle traditionnel et théologien, lui allait comme un gant. Les séminaires, les études classiques, la formation diplomatique lui étaient, depuis sa plus tendre enfance, totalement étrangers. L'ambition première de Jean-Paul II, en réalité, n'était pas d'être un homme d'Église, mais un acteur, ce que Wojtyla lui-même confessa ouvertement alors qu'il était déjà cardinal. « Je me suis formé au théâtre dans ma jeunesse », admit-il à J. Michener, de la série de PBS, en 1977: « Oui, je voulais être acteur. »

Son ambition était si forte que, lorsqu'il décida enfin de devenir prêtre et qu'il postula auprès de l'Ordre du Carmel, il fut aussitôt rejeté au motif que son zèle n'était pas pour la religion mais pour sa profession théâtrale.

Durant la Seconde Guerre mondiale, entre 1939 et 1944, il fut impliqué dans de nombreuses activités jamais consignées avec précision, si ce n'est qu'à un moment donné, comme mentionné précédemment, il exerça divers métiers, travailla dans une usine chimique, fréquenta des guérilleros marxistes et eut des compagnes. On disait même, à tort, qu'il avait été marié.

Son apparence physique, son parcours personnel, son penchant notoire pour le marxisme, son talent pour séduire les foules, bref, faisaient de lui le pape le plus apte à lancer le communisme euro-catholique-américain par lequel la coalition Curie-CIA voulait contrer la position pro-communiste catholique de l'alliance Vatican-Moscou.

Une question cruciale, que peu de cardinaux ayant voté pour lui avaient osé se poser, demeurait sans réponse. Jean-Paul II possédait-il la perspicacité nécessaire pour mener une politique englobant les problèmes mondiaux et les conflits majeurs des superpuissances? Plus important encore, avait-il la vision d’une Église universelle dont la paroisse serait le monde entier et non la petite ville polonaise reculée de Cracovie dont il était issu?

Mais même si l'on avait répondu par l'affirmative à ces questions, qu'en serait-il des deux traits qui ont tourmenté les Polonais tout au long de leur histoire: leur nationalisme exacerbé et leur calvinisme culturel? Lorsque, pendant le conclave, on interrogea deux prélats polonais sur l'éventualité d'un pape polonais, ils furent horrifiés. « Pour l'amour de Dieu ! » s'exclamèrent-ils, « nous autres Polonais sommes bien trop nationalistes pour qu'on nous confie la papauté ! »

Quelques jours plus tard, ces mêmes prélats apprirent que la papauté avait, en effet, été confiée à un Polonais.

L'élection de Wojtyla, bien qu'acclamée par ses partisans, en a effrayé plus d'un, à commencer par lui-même. « J'ai eu peur d'accepter l'investiture », a-t-il déclaré à la foule rassemblée à Saint-Pierre le soir même. « Mais je l'ai acceptée par devoir. »

À Dieu, ou à ceux qui l'avaient aidé à se faire élire? Ou, plus inquiétant encore, par obéissance à la superpuissance qui avait prévu de l'instrumentaliser, d'utiliser la Pologne et le Vatican pour promouvoir des politiques visant à stopper la progression idéologique et territoriale de la Russie soviétique et du marxisme mondial soutenu par la Russie?

En moins de six mois, le premier pape polonais avait déjà contraint la papauté à se précipiter vers un avenir semé d'inconnues et de périls sans précédent.

 

CHAPITRE 6

L'évêque qui en savait trop

Quand on annonça à l'évêque polonais André Deskur que le cardinal Wojtyla de Cracovie avait été nommé pape, il fut horrifié. « Impossible ! » s'exclama-t-il.

L'évêque, un homme qui connaissait Wojtyla mieux que quiconque, aurait dû le savoir. Son amitié avec Jean-Paul II remontait à leur jeunesse, lorsque Wojtyla vivait au palais du prince-archevêque, le cardinal Sapieha, oncle de l'évêque André Deskur.

Pendant son séjour, Wojtyla avait étudié pour devenir prêtre, travaillant dans une usine le jour, jouant au théâtre la nuit et flirtant avec les guérilleros marxistes; activités qu'il mena tout en se cachant dans le palais de l'archevêque jusqu'en 1944.

Étant son plus proche camarade de classe, Deskur a appris les détails les plus intimes de la vie, du caractère et des ambitions de Wojtyla. Parmi ceux-ci figuraient certains événements qui n'ont jamais été élucidés après l'accession de Wojtyla au pontificat. Sollicité pour révéler l'origine de la vocation sacerdotale de Wojtyla, par exemple, Deskur est resté silencieux. Il n'a jamais donné la moindre indication sur ce qui s'est passé dans la vie de Wojtyla pendant la longue période d'interruption de la carrière de Jean-Paul II, entre 1939 et 1944, les années de guerre, la période crépusculaire de Wojtyla, dont on ne trouve aucune trace dans les archives publiques.

Interrogé sur les rumeurs selon lesquelles Jean-Paul II aurait été marié et aurait perdu son épouse pendant la guerre, Deskur garda le silence, à l'instar de nombreuses autres rumeurs qui avaient circulé avant, pendant et après l'élection du pape. Cette discrétion fut grandement appréciée de tous, à commencer par Jean-Paul II lui-même.

La loyauté des deux hommes était réciproque et dura toute leur vie. Grâce à cette relation unique, l'évêque Deskur fut informé des progrès ecclésiastiques de Wojtyla dès ses débuts; il fut le seul véritable confident de Jean-Paul II avant, pendant et après le conclave.

Il en résulta que toutes les intrigues et manœuvres en coulisses qui portèrent Jean-Paul II à la papauté lui étaient familières, comme à Wojtyla lui-même. D'autant plus que Deskur avait également été son conseiller personnel et politique, le seul à connaître tous les détails des opérations clandestines et de la candidature de Jean-Paul II. Cela signifiait que Deskur était probablement le seul à connaître l'identité de ceux qui avaient choisi son ami pour l'élection papale.

Bien que Deskur soit toujours resté discrètement en retrait, on sait néanmoins qu'il a participé à plusieurs manœuvres semi-secrètes cruciales avant le conclave qui a élu Wojtyla.

L'un de ces événements eut lieu à l'église Saint-Stanislas de Rome, le 8 octobre 1978, huit jours seulement avant l'investiture de Wojtyla comme pape. Des rumeurs circulaient alors dans certains milieux, selon lesquelles des cardinaux influents, partisans de l'alliance Vatican-Moscou, étaient prêts à conclure un « accord » avec le pape désigné, à condition que Wojtyla et ses partisans acceptent certaines conditions.

Wojtyla et ses plus proches collaborateurs se sont réunis pour discuter d'un éventuel « accord ». L'opposition, lui a-t-on dit, était prête à soutenir sa candidature, à condition qu'il accepte une certaine « flexibilité idéologique ». L'offre provenait de nul autre que le plus fervent partisan de l'alliance Vatican-Moscou, le cardinal Benelli, ancien bras droit du pape pro-russe Paul VI.

Étaient présents à la réunion l'évêque polonais Rubin, le secrétaire général du synode des évêques, le cardinal Wojtyla, l'évêque Deskur et le secrétaire du cardinal Benelli, ce dernier ayant jugé la rencontre trop compromettante pour qu'il y assiste personnellement.

Avant même la réunion, il était devenu évident que le bloc secret de cinq avait déjà recruté des personnes dans les rangs des « progressistes ». Parmi celles-ci, Paulo Ams, archevêque de Sao Paulo, au Brésil, plusieurs autres cardinaux latino-américains, une demi-douzaine du tiers monde, et un ou deux des pays communistes, à commencer par l'archevêque Frantisek Tomasek, primat de la Tchécoslovaquie communiste.

Le nom de Wojtyla avait déjà été murmuré, avec la plus grande discrétion, en prévision des événements du conclave. L'un des principaux instigateurs était un autre Polonais, le cardinal Stefan Wyazynski, primat de la Pologne communiste et mentor de Wojtyla.

Farouche opposant au marxisme et à la Russie marxiste, le primat les avait combattus avec vigueur, source d'irritation constante non seulement pour Moscou et le régime communiste polonais, mais aussi pour le pape Paul VI, favorable à la Russie. Bien qu'ayant initialement soutenu le pape Jean XXIII, il s'était opposé résolument, dès le départ, à la politique de l'alliance Vatican-Moscou.

Lorsque la coalition Curie-CIA commença à élaborer ses plans sous le pontificat de Paul VI, elle sollicita le soutien du primat. Leur idée d'une sorte de communisme catholique, parrainé conjointement par le Vatican et les États-Unis, ne le séduisit pas. Il rejeta catégoriquement leur offre.

Lorsque la campagne visant à obtenir la démission de Paul VI fut lancée, il céda aux manœuvres. Ce n'est qu'après le conclave de Jean-Paul Ier qu'il décida de se joindre aux préparatifs secrets pour l'élection de Wojtyla, ayant compris alors que Jean-Paul Ier n'avait été qu'un leurre pour ceux qui étaient encore déterminés à maintenir l'alliance Vatican-Moscou de Paul VI.

Mais si la petite réunion à l'église Saint-Stanislas avait été dominée par un tribalisme polonais soutenu par le primat polonais absent, elle était soutenue, même « en l'absence du primat », par des individus très motivés agissant dans les domaines ecclésiastique et laïc.

Parmi ces Américains d'origine polonaise, dont Mgr Kroll de Philadelphie, célèbre pour ses vols en Pologne à bord d'un hélicoptère fourni par un riche ami, figurait le cardinal Cody de Chicago qui, bien que n'étant pas polonais, avait néanmoins plus d'intérêt dans l'élection d'un pape polonais que peut-être tout autre haut prélat.

Mgr Cody exerçait une influence prépondérante sur la plus grande minorité ethnique des États-Unis, son diocèse comptant près de 800 000 Polonais. Il disposait de l’administration catholique la plus riche d’Amérique et de l’un des groupes de pression politique les plus influents, tant au niveau local qu’international. À Chicago et à Washington, les politiciens, notamment ceux d’origine polonaise, se comportaient comme des marionnettes, manipulés par les décisions financières et ecclésiastiques de l’archevêque Cody.

La puissance financière et numérique de Cody pouvait, de surcroît, influencer les 12 millions d'Américains catholiques d'origine polonaise, ainsi que d'autres minorités catholiques ethniques aux États-Unis. Par ailleurs, des rumeurs circulaient selon lesquelles Cody aurait discrètement contribué aux caisses du Vatican et que ses dons au denier de Saint-Pierre auraient été les plus élevés depuis des décennies. On disait également qu'il avait orchestré un lobbying aux États-Unis et à Rome en faveur de l'élection de son ami Wojtyla.

Après son élection, le pape Wojtyla a fait preuve d'un favoritisme particulier envers le cardinal Cody, même si ce dernier faisait l'objet d'une enquête fédérale pour détournement de fonds exonérés d'impôt de l'Église, comme nous l'avons déjà mentionné.

L'évêque Deskur était au courant de la plupart, sinon de la totalité, des manœuvres qui se tramaient depuis le lancement de la campagne de promotion de la Curie et de la CIA. Confident de Wojtyla, il avait été témoin de toutes les manipulations, intrigues de renseignement, accords politiques et autres. De par sa position officieuse au cœur de ces opérations, il connaissait l'identité des personnalités de la Curie et de la CIA, leurs origines, leurs sources et, surtout, la superpuissance qui les soutenait.

Bien que satisfait qu'un Polonais soit devenu pape, il n'en demeurait pas moins, à l'instar du cardinal polonais Wyszinsky, de plus en plus troublé par l'aptitude de Wojtyla à la tâche papale, ainsi que par la nouvelle orientation que les commanditaires cachés de Wojtyla voulaient donner à l'Église.

Les « faiblesses » personnelles de Wojtyla étaient trop profondément ancrées pour ne pas influencer son comportement en tant que pape: égocentrisme, vanité et loquacité. « On voit bien que Wojtyla a préparé son rôle », commenta un cardinal après l’élection. « Il ne rate jamais une occasion. »

Son besoin d'être toujours au centre de l'attention, sa vanité, ne l'ont jamais quitté depuis sa jeunesse. L'exemple le plus frappant remonte à 1981, lorsqu'il insista pour se rendre au Japon. Malgré les mises en garde de responsables vaticans expérimentés, il s'y rendit, dans un pays qui ne comptait que 400 000 catholiques sur une population totale de 135 millions d'habitants non chrétiens.

La foule venue l'accueillir était menée par le cardinal Asahive Satawaki. Elle comptait moins de cent personnes. Seule une des douze chaînes de télévision de Tokyo diffusa son arrivée, et ce, pendant quelques secondes seulement. La visite fut terriblement humiliante pour un homme habitué à l'accueil triomphal de millions de personnes. D'autant plus que pas moins de 8 000 policiers, payés par un gouvernement certes courtois, mais à l'air grave, avaient été mobilisés pour assurer sa sécurité.

Le pape Wojtyla ne se remit jamais de cette expérience et la rumina pendant des semaines au Vatican. Tel une diva, il prit l'incident comme une attaque personnelle.

Ce même besoin d'adulation personnelle s'est manifesté quelques heures seulement après son élection comme pape, lorsqu'il a demandé sans ambages à un groupe de journalistes américains d'« être gentils avec lui ». Puis, pour s'attirer leurs faveurs, il a joint ses mains comme un mégaphone et a « crié » sa bénédiction à la foule massée. Un tel comportement était plus digne d'un joueur de football américain que d'un pape, aussi prolétarien soit-il, comme l'a rapidement fait remarquer quelqu'un.

La description était plus proche de la réalité qu'on ne l'avait imaginé. Avant même son investiture officielle, Wojtyla avait personnellement ordonné que la messe inaugurale, la cérémonie la plus solennelle d'un nouveau pontificat, soit célébrée le matin. La raison? Permettre aux supporters de football de regarder les matchs l'après-midi à la télévision. Et aussi, comme l'a fait remarquer quelqu'un, sans doute pour pouvoir regarder lui-même le match à la télévision. L'année suivante, le nouveau pape prit des cours de tennis avec Wojtek Fibak, 27 ans, le meilleur joueur de tennis polonais. Plus révélateur encore, lors de sa visite en Pologne en tant que pape (1979), il congédia toutes les religieuses âgées de son personnel au Vatican et leur préféra six jeunes Polonaises. À leur tête, sœur Teodata, 35 ans seulement, grande, mince et belle, qui dactylographie et chante. « Un choix douteux pour un pape qui prétend pratiquer l'ascétisme pour éviter les tentations charnelles », commenta un habitué du Vatican après avoir rencontré sœur Teodata.

Telles étaient les priorités du nouveau pape.

Peut-être un écran de fumée pour masquer le fait que Wojtyla n'était, après tout, qu'un pantin au service de la voix de ses « maîtres »? Ou, plus inquiétant encore, pour mieux dissimuler le fait qu'il était peut-être l'instrument idéal pour séduire les masses avec ses slogans socialistes sur la liberté des grévistes, un message qu'il a prêché à des millions de ses compatriotes lors de son retour en Pologne, son pays natal, en tant que pape.

 

CHAPITRE 7

Meurtres au Vatican

Le nouveau pape n'avait même pas eu le temps de se remettre de la cérémonie d'élection qu'il dut se rendre en urgence à la clinique Gemelli de Rome. Mgr Deskur, son ami le plus proche, avait été victime d'un grave infarctus peu avant sa nomination. Son état était désormais critique.

Le pape Jean-Paul II s'agenouilla au chevet de Deskur, en larmes. Lorsqu'on lui annonça qu'il ne survivrait pas, il se remit à pleurer, tandis que l'évêque gisait inconscient. Plus tard, à son réveil, lorsqu'on lui annonça l'élection de son ami Wojtyla au pape, Deskur fut horrifié. « Qui le protégera d'eux? » s'écria-t-il en tentant de se lever. « Maintenant, je dois guérir », ajouta-t-il en essayant de se relever. « Oui, je dois guérir. »

Peu après, Jean-Paul II lui rendit visite, vêtu uniquement de noir. La santé de l'évêque se détériora cependant jusqu'à son transfert en Suisse. Il mourut peu après, apparemment d'une crise cardiaque, mais le diagnostic précis ne fut jamais établi, laissant les cardiologues perplexes.

L'évêque Deskur n'avait que 54 ans.

On n'a jamais su ce que Mgr Deskur entendait par « eux ». S'il faisait allusion aux mystérieux soutiens de Wojtyla, ou à d'autres acteurs inconnus liés à la future stratégie entre le Vatican et Washington, il est difficile de le dire. Le fait que Mgr Deskur soit tombé malade subitement quelques jours seulement avant l'élection papale, au moment où Wojtyla avait peut-être besoin de conseils, pourrait être une simple coïncidence. Cependant, le moment de sa disparition pourrait justifier des soupçons légitimes.

Un principe fondamental de toute direction du renseignement efficace est que l'élimination des individus susceptibles de devenir une source d'embarras pour les services de renseignement est plus fréquente que les autorités ne veulent bien l'admettre. Les témoins qui en savent trop valent mieux morts que vivants.

L'un des cas les plus notoires est celui de « Ruby », qui a tué Lee Oswald, l'assassin présumé du président Kennedy. Ruby est mort en prison. Sa mort a été jugée providentielle par de nombreuses personnes impliquées dans le procès à venir, dont la composition était sujette à caution. Il est impossible de dire si sa mort, bien que opportune, était naturelle. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Ruby, comme l'évêque Deskur, est mort prématurément, sans doute, bien que cela n'ait jamais été prouvé, parce qu'il en savait trop.

Quelques semaines seulement avant la mort de l'évêque Deskur, durant le court pontificat de Jean-Paul Ier, une « coïncidence » similaire se produisit au Vatican même. Jean-Paul Ier avait entamé des négociations ouvertes avec l'Église orthodoxe grecque, négociations initialement initiées par le pape Paul VI. Celles-ci portaient sur des questions politiques et ecclésiastiques délicates concernant l'Église orthodoxe, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Union soviétique.

Le métropolite Nicodème, chef orthodoxe, fut reçu en audience officielle par le pape Jean-Paul Ier. Il s'effondra sur le champ et mourut littéralement sur les genoux du pape, victime d'une crise cardiaque foudroyante (6 septembre 1978). Le métropolite avait été l'un des principaux négociateurs des politiques en discussion.

Moins d'un mois plus tard, le pape Jean-Paul Ier lui-même décédait subitement d'une crise cardiaque « massive », comme nous l'avons déjà vu.

Le pape Paul VI, pro-russe, décédé un mois avant le métropolite Nicodème, était fragile et malade depuis le début d'une campagne de manipulation de l'opinion publique visant à obtenir sa démission. Cette campagne fut un échec total. Loin de démissionner, Paul VI poursuivit sa politique pro-russe, notamment en attisant les tensions autour des plans élaborés par les agents de la Curie et de la CIA, désireux de mettre en œuvre les leurs.

La pression exercée par le conflit croissant entre la Russie soviétique et les États-Unis rendait impérative la promotion d'un changement radical au Vatican. Or, comme ce changement dépendait de l'élection d'un nouveau pape, la mort de Paul VI aurait été une bénédiction, puisqu'elle aurait signifié la fin de sa position pro-russe.

L'année des trois papes

Le 6 août 1978, le pape Paul VI décède d'une crise cardiaque, probablement naturelle. Pourtant, on affirme aussitôt que sa vie aurait pu être sauvée, ou du moins prolongée. « Je dois dire que le comportement de ses médecins est inacceptable », commente le professeur Christian Barnard, médecin renommé, pionnier de la transplantation cardiaque et éminent cardiologue mondial.

Un autre cas, non moins frappant, concerne les Jésuites qui, depuis l'accession de Wojtyla au pontificat, sont devenus une source de gêne croissante pour l'alliance Vatican-Washington. Cela était principalement dû à leurs activités en Amérique centrale, où ils avaient impliqué l'Église auprès des guérillas d'extrême gauche dont le principal principe directeur était devenu la « théologie de la libération », jadis tacitement encouragée par Paul VI.

En tant que fervent défenseur de l'alliance Vatican-Washington, Jean-Paul II conseilla aux Jésuites de limiter leurs activités révolutionnaires. Cet avertissement resta lettre morte. Peu après son élection, lors d'une visite au Mexique, il fut consterné par l'ampleur de l'implication des Jésuites dans la révolution latino-américaine et, pressé également par Washington, leur ordonna de cesser immédiatement leurs agitations.

Les Jésuites restèrent fermes, ce qui poussa le pape à prendre une mesure radicale: il imposa son propre représentant pontifical « personnel » à la tête de l’Ordre. Cette décision était sans précédent. « C’est la chose la plus bouleversante qui nous soit arrivée depuis la suppression de l’Ordre par un pape au XVIIIe siècle », commenta un Jésuite horrifié le 26 octobre 1981.

Le général des Jésuites, le père Arrupe, fut démis de ses fonctions « secrètement », bien que sa charge soit à vie – une situation inédite. Le général insista à deux reprises pour rencontrer le pape au début de l'année 1981. Un compromis s'avéra cependant impossible, car le père Arrupe, fervent partisan de la politique de l'alliance Vatican-Moscou, ne pouvait accepter la politique contre-révolutionnaire, soutenue par les États-Unis, de l'alliance Vatican-Washington.

Le pape Jean-Paul II ordonna à Arrupe de se retirer. Le général Arrupe répondit en confiant la direction de l'Ordre à l'un de ses quatre assistants, le père Vincent O'Keefe, un Américain. Le pape, passant outre l'arrangement d'Arrupe, prit alors personnellement le contrôle de l'ensemble de l'Ordre des Jésuites. Ce fut un choc qui stupéfia les Jésuites du monde entier. (Voir aussi le chapitre 31 – La Croix, la Faucille et le Marteau et la Révolution latino-américaine).

La chronologie des événements est intéressante. Le général rencontra le pape une première fois en janvier, puis une seconde fois en avril 1981. Jean-Paul II fut assassiné le mois suivant, le 13 mai 1981. Trois mois plus tard, en août 1981, le général Arrupe fut victime d'un infarctus massif et soudain. Bien que cet infarctus n'ait pas entraîné cette fois une mort subite, il le laissa néanmoins partiellement paralysé pour le restant de ses jours.

Le pape fustigea alors les Jésuites comme jamais auparavant depuis des siècles. Il convoqua à Rome 110 de leurs plus hauts responsables, auxquels il s'adressa avec une sévérité extrême. Il adopta une position intransigeante à l'égard de leurs opérations en Amérique latine, où ils avaient été les proches conseillers de l'archevêque Romero, assassiné en 1980 alors qu'il célébrait la messe, et où, plus tard, entre 1981 et 1982, les États-Unis s'étaient engagés dans un soutien financier, économique et militaire pour combattre les guérillas catholiques-marxistes.

Lors d'une réunion inédite de huit jours à Rome (9 mars 1982), les Jésuites irritèrent le pape en tentant de justifier leurs activités révolutionnaires en Amérique latine. Jean-Paul II, cependant, refusa de céder et de risquer de compromettre l'alliance entre le Vatican et Washington.

La confrontation entre le pape et les jésuites s'est finalement terminée par un « serment d'obéissance filiale » de la part des jésuites, bien qu'ils aient été « peinés » par le discours qu'il leur avait adressé le 1er mars, dans lequel il les avait avertis de rester à l'écart de la politique. (1)

(1) Voir aussi le chapitre 31, La croix, le marteau et la faucille et la révolution latino-américaine.

Il est évident que tous ces « AVC » et « infarctus massifs » survenus au sein d'un cercle très fermé et influent étaient tout sauf accidentels. « Peut-être que le terme “providentiel” serait plus approprié », commenta un cardinal bavard en entendant cette remarque.

Que ces « décès » aient été naturels ou non ne sera peut-être jamais prouvé. Le fait est, cependant, que depuis lors, le visage du Vatican a radicalement changé. L’année des trois papes (Paul VI, Jean-Paul Ier et Jean-Paul II), comme on l’a appelée 1978, s’est avérée être la fin d’une ère et le début d’une nouvelle ère révolutionnaire, plus périlleuse encore que celle de Jean XXIII, les deux décennies précédentes.

Tandis que le pontificat de Jean XXIII débuta par des réformes modérées, empreintes d'un œcuménisme religieux et idéologique, qui aboutirent à l'alliance entre le Vatican et Moscou sous l'égide du pro-russe Paul VI, celui de Jean-Paul II commença par de dangereuses provocations idéologiques. Leur impact sur le fragile équilibre des pouvoirs entre l'Union soviétique et les États-Unis risquait de provoquer les troubles préliminaires annonçant un conflit imminent.

L'alliance entre le Second Vatican et Washington, qui bat son plein, contrairement à la première, inspirée par l'anticommuniste Pie XII et les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, a été lancée sur l'aile d'un « impônable » religieux et idéologique douteux dont les opérations pourraient entraîner aussi bien les promoteurs que les opposants dans une confrontation nucléaire.

La remarque sombre prononcée place Saint-Pierre à Rome par un journaliste américain inconnu à l'annonce de l'élection du nouveau pape Jean-Paul II était peut-être excessive. Mais elle a glacé le sang de ceux qui l'ont entendue.

« Wojtyla va déclencher une troisième guerre mondiale », a-t-on commenté.

Préjugé ou prophétie?

Un ouvrier en grève se confesse pendant les offices religieux dans les chantiers navals Lénine à Gdansk, en Pologne, le 24 août 1980.

 

CHAPITRE 8

Première opération conjointe Vatican-Washington

La réalité de l'alliance Vatican-Washington est apparue de façon douloureuse lorsque son parrain papal a été abattu sur la place Saint-Pierre à Rome, moins de trois ans après son élection.

La superpuissance dont il avait mis en péril les intérêts avait tenté de faire s'effondrer l'alliance en assassinant l'un de ses principaux artisans. Son échec n'a en rien diminué la dangerosité de l'alliance, ni même ralenti la course périlleuse empruntée par le pape Jean-Paul II. Au contraire, il a exacerbé les risques que cette nouvelle impasse entre le Vatican et Washington avait engendrée dans le monde contemporain.

Quelques mois plus tard, le pape Wojtyla, ayant jeté la diplomatie aux orties, commença à agir avec la témérité d'un joueur inexpérimenté, inconscient des pièges dangereux dans lesquels il entraînait l'Église.

Au printemps 1979, son retour en Pologne, son pays natal, plongea le Vatican dans un véritable champ de mines politique. Les autorités communistes, désemparées, vacillèrent sous le poids de cette visite inattendue, craignant une résurgence du nationalisme local, encouragée par le soutien religieux de leur « hôte » papal. Leurs craintes se révélèrent fondées. Après huit jours d'exaltation, la Pologne communiste ne fut plus jamais la même. Un mouvement issu de l'influence papale, dissimulé sous les traits d'un syndicalisme innocent nommé « Solidarité », émergea peu après, attisant une agitation sociale croissante.

De 1980 à 1981 et 1982, avec l'ingérence flagrante de l'Église catholique et la machinerie secrète de renseignement financier et de coordination des États-Unis, « Solidarité » est devenue si arrogante et révolutionnaire qu'elle a exercé un pouvoir de perturbation croissant, dicté sa loi au gouvernement et finalement planifié le renversement du régime.

Son principal porte-parole, un certain Lech Walesa, fervent pratiquant de la messe quotidienne, arborant sur son manteau les images de la Vierge et du Pape, et qui avait l'habitude d'écrire avec un stylo à bille rouge et blanc de 45 cm orné du portrait de Jean-Paul II, s'est rendu au Vatican où il s'est entretenu en privé avec Sa Sainteté des tactiques perturbatrices à utiliser dans son pays.

Parallèlement, Walesa s'entretint avec des dirigeants syndicaux trotskistes italiens, dont l'un fut par la suite arrêté pour liens présumés avec les Brigades rouges (Luigi Scricciolao, 11 février 1982). Suite à d'autres contacts avec le Vatican, Walesa affirma ouvertement que son principal conseiller n'était autre que le pape Wojtyla lui-même.

Loin de le nier, Jean-Paul II assura au monde que si la Russie soviétique envahissait la Pologne pour réprimer la révolution de Solidarność, lui, le pape, s'y rendrait en personne pour s'y opposer. À l'hiver 1981-1982, Solidarność – ouvertement encouragée par l'Église dont le clergé prêchait des sermons pro-Solidarité dans ses 18 000 églises, dans un pays où jusqu'à 98 % de la population est catholique, et secrètement organisée par la CIA – se prépara finalement à une prise de pouvoir totale.

Cette tentative a mené à une guerre civile certaine. Les autorités ont interdit Solidarność, arrêté ses dirigeants et imposé la loi martiale le 13 décembre 1981, malgré la protestation conjointe du pape et du président américain (janvier-février 1982).

Bien que pris par surprise, les opérateurs ne l'étaient pas. Alexander Haig, secrétaire d'État américain, en savait plus que le pape et le président réunis. Près d'un an auparavant (le 27 mars 1981), il avait prédit (citant le Washington Post du 18 février 1982) que « la situation en Pologne était grave », et que « des changements radicaux étaient imminents et qu'une répression intérieure allait se produire ».

Cette opération conjointe papale et CIA, qui avait failli réussir, a mis en péril la stabilité de la Pologne, ainsi que celle de l'Union soviétique, tant sur le plan intérieur qu'extérieur. La création d'un mouvement contre-révolutionnaire d'inspiration catholique avait tenté, avec une audace surprenante, de renverser un satellite pro-russe bien établi en recourant à l'agitation sociale déguisée en syndicat apolitique.

Cette tentative avait constitué un revers sans précédent pour la Russie soviétique, qui avait désormais compris que la nouvelle alliance Vatican-Washington était devenue une réalité politique majeure; et qu'elle pouvait même être utilisée comme opération de déstabilisation dans d'autres pays satellites russes.

L'implication était intolérable. Car les opérations conjointes parrainées par le Vatican et les États-Unis, en empiétant sur le champ politique au détriment d'une forme neutre de syndicalisme, auraient pu mettre en péril l'appareil militaire du bloc soviétique, à savoir le Pacte de Varsovie, dans sa confrontation avec l'OTAN, son homologue militaire euro-américain.

L'intervention directe du Vatican dans la contre-révolution polonaise a suscité de vives inquiétudes au sein des instances politiques mondiales. L'influence conjuguée de l'Église catholique et le recours à des services de renseignement soupçonnés de comploter pourraient engendrer un bouleversement politique dans le fragile équilibre des pouvoirs entre l'Union soviétique et les États-Unis.

L'expérience polonaise a contribué à envenimer les relations déjà tendues entre la Russie et les États-Unis, déjà engagés dans la course aux armements la plus terrifiante que le monde ait jamais connue.

À titre d'exemple, début 1982, le nouveau budget du président Reagan prévoyait des dépenses militaires colossales de 215,9 milliards de dollars, auxquelles s'ajoutaient des engagements de dépenses faramineux de 258 milliards de dollars pour 1983, deuxième tranche du plan quinquennal de 1 700 milliards de dollars mis en place par Reagan pour la reconstruction de la défense américaine. Les dépenses soviétiques, équivalentes à celles des États-Unis, devraient les dépasser en 1984 et 1985.

Mais si l'on avait d'abord pensé que cette nouvelle alliance idéologique et religieuse entre le Vatican et les États-Unis se limitait principalement à l'Europe, il est vite apparu qu'elle avait une portée bien plus vaste. Il est devenu évident que son champ d'action était le monde entier. Jean-Paul II, de fait, a commencé à voyager d'un pays à l'autre, d'un continent à l'autre, avec une urgence inédite.

Il visita l'Irlande, l'Angleterre, les États-Unis, puis l'Amérique latine (Brésil, Mexique), avant de se rendre au Proche-Orient (Pakistan, Turquie) et, depuis les pays africains, comme le Zaïre (ancien Congo) – où une bousculade lors de sa visite fit neuf morts et un nombre indéterminé de blessés –, il atteignit l'Extrême-Orient, les Philippines. Là-bas, en 1970, Paul VI fut la cible de coups de feu et même agressé au couteau, mais légèrement blessé.

Sa détermination à visiter des pays aussi divers, dont beaucoup n'étaient ni catholiques, ni même chrétiens, comme le Pakistan, la Turquie ou le Japon, a fait de ses véritables motivations un sujet de suspicion et d'inquiétude tant chez les politiciens que chez les gouvernements.

Par exemple, en Amérique du Sud, il s'adressait à des foules immenses non seulement avec les homélies pieuses habituelles, mais aussi avec une incitation politique à peine voilée à la révolte civile. Lors de ses tournées au Mexique, et lors de sa visite de douze jours au Brésil en 1980, par exemple, ses allusions vibrantes à la « justice sociale – aux droits sacrés des démunis » et autres sujets similaires étaient soulignées par une théâtralité théâtrale.

Un geste théâtral typique fut celui qu'il fit devant un petit groupe d'habitants d'un bidonville au Brésil: il retira une bague en or de son doigt et la leur présenta. « L'Église veut être l'Église des pauvres », déclara-t-il. Devant un autre auditoire, il réaffirma: « Il est indécent que certains gaspillent ce qui manque à tous les autres. »

Ces gestes et paroles papales, en apparence anodins, ont eu un impact émotionnel considérable lorsqu'ils ont été adressés aux foules des favelas de Rio, qui vivaient dans des baraques de tôle et d'emballages à flanc de colline, parmi les populations les plus pauvres du monde. « Chaque fois que nous voyons la bague du pape », a commenté l'un d'eux, « nous demandons à notre gouvernement: “Voilà ce que le pape nous a donné. Qu'avez-vous à nous offrir, et combien de temps devons-nous encore attendre?” » « La valeur symbolique de la bague nous aide dans notre lutte pour les besoins humains fondamentaux », a déclaré un autre.

Il a réitéré le même argument lors d'un rassemblement de masse dans un stade pouvant accueillir 150 000 personnes, où la foule, avant l'apparition du pape, est devenue incontrôlable, faisant sept morts et des centaines de blessés.

Les visites papales ont contribué à une agitation croissante au Brésil. Bien que ce pays fût le plus catholique du monde, il a néanmoins accueilli le message papal avec appréhension. Attiser les braises latentes du mécontentement social, aussi justifiée fût-elle, constituait un acte délibéré de radicalisme populaire lorsqu'il était perpétré devant des millions de personnes parmi les plus pauvres d'Amérique latine.

D'autant plus que Jean-Paul II n'a jamais indiqué comment réduire la pauvreté ni comment transformer la structure sociale. En laissant cette possibilité ouverte, il a délibérément encouragé diverses solutions populaires, n'excluant pas le recours à la force, voire à la révolution. Le fait que de nombreux membres du clergé, avant et après son arrivée, aient participé à des manifestations contre les autorités et se soient associés à des grèves et des mouvements de contestation n'était pas un hasard.

Cela faisait partie intégrante de ses voyages en Amérique latine, une étape préparatoire aux événements à venir, tels qu'ils s'étaient déjà produits dans des pays plus petits comme le Nicaragua, le Salvador et d'autres pays d'Amérique latine centrale, comme nous le verrons plus loin.

 

CHAPITRE 9

Plan directeur papal pour une contre-révolution catholique

Les « recommandations » papales adressées aux foules mécontentes d'Europe, d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique inquiétèrent certains des commanditaires de la CIA. Leur partenaire était en train de fomenter des vagues de contestation sociale à l'échelle mondiale. Il était devenu évident que le véritable objectif des voyages du pape était le soutien discret d'une nouvelle forme de communisme d'inspiration catholique.

Ce soutien, renforcé par l'aura religieuse du pape, entrait en conflit avec les intérêts des États-Unis. Ces derniers soutenaient les administrations de droite, tandis que l'Église appuyait les guérillas marxistes.

La doctrine de la « théologie de la libération », si constamment encouragée par le pro-russe Paul VI, bien qu'officiellement rejetée par Jean-Paul II, s'est poursuivie sans relâche malgré son accord avec les États-Unis.

La « doctrine » était restée bien vivante, comme par le passé. L’intervention du Vatican n’était qu’un simple lifting pour apaiser les États-Unis. Autrement dit, si l’on conseillait au communisme local autonome de s’affranchir de l’hégémonie idéologique russe, on lui précisait également que, pour obtenir la coopération de l’Église, il devait s’inspirer pleinement de l’Église catholique au niveau local. Politiquement, en revanche, il devait être coordonné directement par le Vatican.

Le caractère équivoque d'un tel accord n'échappa pas aux États-Unis, qui tenaient pour acquis que les opérations conjointes américano-catholiques se limiteraient principalement à l'Europe. La découverte que le Vatican agissait unilatéralement inquiéta Washington, car le risque de troubles idéologiques subversifs dangereux était perçu comme de plus en plus périlleux, non seulement pour l'Asie et l'Afrique, mais surtout pour l'Amérique latine.

Mais si cette découverte avait déjà été une triste révélation pour les États-Unis, elle le devint encore plus lorsqu'on comprit que le Vatican avait agi seul, poursuivant ses propres objectifs religieux. La plupart de ces objectifs visaient des rivaux religieux, notamment l'Église orthodoxe, son adversaire millénariste, qui rompit avec Rome en 1054, suivie par les Églises protestante et évangélique.

Mais tandis que les États-Unis, soucieux de questions politiques immédiates, avaient tacitement acquiescé en ignorant ces problèmes ecclésiastiques, la Curie, elle, ne l'avait pas fait. Des opérations vigoureuses furent discrètement mises en œuvre, visant les factions dissidentes de l'Église orthodoxe, en Russie et à l'étranger.

Le terrain avait déjà été préparé par le cardinal Rubin, préfet de la Congrégation pour les Églises orientales, Polonais et ami proche du pape Wojtyla. Bien que de nature ecclésiastique, ces mesures avaient des implications politiques considérables, le Vatican les ayant initiées dès 1970, voire avant.

Cette année-là, Paul VI se rendit en Turquie, malgré les avertissements des Turcs concernant des menaces de mort pour des raisons politiques. Sa visite n'était pas motivée par le fait que la Turquie était un pays musulman, mais par son importance stratégique dans l'équilibre des pouvoirs russo-américain au Moyen-Orient. De plus, elle constituait un centre non moins sensible de l'Église orthodoxe. Elle abritait le patriarcat orthodoxe historique de Constantinople, rival acharné de l'Église orthodoxe russe, cette dernière étant dirigée par le patriarche de Moscou, sous tutelle soviétique.

Après sa visite en Pologne début 1979, Jean-Paul II s'est imposé à une Turquie musulmane réticente. Une fois sur place, il a ourdi un nouveau complot. Non pas contre le mouvement syndicaliste communiste dissident comme en Pologne, mais contre le Patriarcat orthodoxe basé à Istanbul, l'ancienne Constantinople.

Le Vatican, l'Église orthodoxe et Moscou

Le gouvernement turc souhaitait que le Patriarcat quitte la Turquie en raison des troubles constants qu'il engendrait, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Ces troubles étaient d'une nature politique extrêmement dangereuse, car ils impliquaient la Russie soviétique voisine et, par conséquent, indirectement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.

Jean-Paul II décida d'intervenir auprès du patriarche orthodoxe de Constantinople en exerçant des pressions religieuses et diplomatiques sur la Turquie. Le patriarcat accueillit favorablement l'aide du Vatican, craignant que si le chef traditionnel des chrétiens orthodoxes abandonnait son siège de Constantinople, vieux de 1 500 ans, il ne perde définitivement son autorité titulaire sur les 200 millions de fidèles de l'Église orthodoxe dans le monde.

Les conséquences d'une telle décision auraient été considérables. Elle aurait fourni à la Russie soviétique le prétexte de s'approprier la primauté honorifique de Constantinople au profit de Moscou, dont le patriarche revendiquait le plus grand nombre de fidèles orthodoxes au monde. Si Moscou avait supplanté Constantinople comme centre de l'orthodoxie mondiale, les avantages religieux et politiques qu'elle en aurait retirés auraient été immenses, le patriarche orthodoxe de Moscou étant placé sous la protection directe des Soviétiques.

Jean-Paul II a eu plusieurs entretiens « privés » avec le patriarche Dimitrios, avec lequel il a convenu de créer un comité de haut niveau visant à l'unité. Ce comité aurait compté parmi ses « conseillers » quatorze prélats orthodoxes issus des quatorze Églises orthodoxes autonomes de Turquie et d'outre-mer, ainsi que quatorze catholiques romains. En raison de cette ingérence papale dans les affaires turques, la Turquie lui a réservé un accueil formel glacial, où, malgré un dispositif de sécurité maximal, la cordialité était quasi inexistante.

La campagne papale avait débuté dès 1958 avec le pape Jean XXIII. Cependant, à partir de 1978, lorsque l'alliance Vatican-Moscou fut remplacée par l'alliance Vatican-Washington, cette dernière acquit une dimension encore plus critique. Ceci s'expliquait non seulement par son orientation pro-américaine, mais aussi par sa volonté de déstabiliser l'Église orthodoxe en Russie et à l'étranger. En effet, derrière les initiatives du Vatican et des États-Unis se cachait le Patriarcat de Constantinople, rival idéologique du patriarche de Moscou, dont l'autorité aurait contribué à affaiblir les structures de l'Église orthodoxe au Moyen-Orient et en Europe de l'Est, traditionnellement sous son autorité. D'où la réticence initiale de la Turquie à accueillir Jean-Paul II.

La motivation politique de ces visites n'a échappé ni au Kremlin ni à la Turquie musulmane. L'irritation a provoqué une réaction, laquelle a engendré des réponses idéologiques.

C’est à Ankara, en Turquie, en novembre 1979, que le pape reçut le premier avertissement concernant un complot visant à l’assassiner; un prélude à ce qui allait se concrétiser deux ans plus tard par l’attentat de la basilique Saint-Pierre. Ces avertissements étaient fréquents chaque fois qu’il s’immisçait dans les affaires islamiques. Par exemple, lorsqu’il imposa sa présence au Pakistan islamique, une bombe explosa au stade national de Karachi, tuant une personne quelques minutes avant son arrivée (16 février 1981).

L'irritation religieuse et idéologique a marqué ses autres visites, notamment lorsqu'il a rencontré des dirigeants musulmans à Accra en juillet 1980, lors de sa première tournée africaine, ou lorsqu'il a insisté pour rencontrer des dirigeants musulmans, même à Davao, dans le sud des Philippines, en 1981. Son ingérence dans les affaires musulmanes a finalement provoqué un affront ouvert lorsque les dirigeants musulmans ont refusé de le rencontrer à Kaduna, au Nigéria, lors de sa deuxième tournée africaine en 1982.

La presse islamique l’a jugé pour ce qu’il était. « Le christianisme et la papauté », écrivait la presse nigériane en février 1982, « sont devenus un instrument de l’impérialisme européen et américain. »

Ces sentiments exprimaient l'interprétation générale du monde musulman, qui voyait dans les visites papales des manœuvres à peine dissimulées visant à créer des dissensions.

Il n'est donc pas surprenant que, dès 1979, lors de la première visite du pape en Turquie, un jeune Turc, évadé d'une prison d'Istanbul, ait juré de l'assassiner pour l'empêcher de promouvoir un expansionnisme catholique agressif, soutenu par les États-Unis. Ce qu'il voulait, c'est que ce jeune homme, Mehmet Ali Agca, tenta d'assassiner le pape Jean-Paul II le 13 mai 1981 sur la place Saint-Pierre à Rome.

Il est significatif qu'Ali Agca agisse non seulement comme un instrument du mysticisme islamique, mais aussi comme l'instrument d'un monde crépusculaire où l'islam, l'Église orthodoxe, le Vatican, la Russie soviétique et les États-Unis se rencontraient tous dans leur lutte pour promouvoir leurs intérêts respectifs.

Par conséquent, le plan directeur papal pour une contre-révolution au Vatican, opérant derrière le bouclier protecteur de l'alliance Vatican-Washington, s'était transformé en un enjeu religieux imprévisible de la plus haute importance dans la lutte mondiale entre les États-Unis et l'Union soviétique.

 

CHAPITRE 10

Ligne directe Pape-Président des États-Unis

La réalité cruciale de l'alliance Vatican-Washington est apparue de façon frappante lorsque le président américain Reagan a décroché le téléphone de la Maison Blanche le 14 décembre 1981 et a eu une conversation privée de huit à dix minutes avec Sa Sainteté le pape Jean-Paul II, au Vatican.

La simplicité de la conversation directe entre le pape et le président a révélé non seulement l'intimité opérationnelle des deux dirigeants, mais a également mis au jour la partie émergée d'un iceberg politique immergé dont l'ampleur n'avait pas encore été pleinement mesurée par les États-Unis.

La gravité de l'affaire ne résidait pas tant dans le caractère surprenant de la révélation, mais dans le fait qu'elle indiquait que les politiques américaines pouvaient être élaborées sans aucune consultation directe du Sénat, du Congrès ou de tout autre organe décisionnel de l'administration. De plus, elle laissait entendre que certains principes fondamentaux concernant la séparation de l'Église et de l'État, ainsi que la Constitution américaine, pouvaient être tacitement ignorés, voire contournés, indépendamment de l'avis général du peuple américain.

Dans quelle mesure la ligne directe entre le Vatican et la Maison-Blanche avait-elle été utilisée par le passé, l'était-elle encore aujourd'hui, ou le serait-elle à l'avenir, pour orienter la politique américaine selon les intérêts du Vatican? La question soulevait de nombreuses incertitudes constitutionnelles et des zones d'ombre politiques, concernant non seulement les objectifs de l'alliance, mais aussi la véritable nature de la relation quasi secrète qui unissait les États-Unis et Rome. Elle interrogeait également le lobby confidentiel qui opérait au sein même de la Maison-Blanche.

Cette tradition n'était pas nouvelle. Elle avait été pratiquée, même officieusement, par plusieurs présidents précédents. Par exemple, le président Nixon avait engagé le révérend John McLaughlin, un jésuite, pour rédiger ses discours officiels pendant trois longues années, moyennant un salaire de 32 000 dollars par an.

Mais si la révélation de la ligne directe entre le Vatican et Washington avait fait sensation, les faits évoqués par le pape Jean-Paul II et le président Reagan ne l'étaient pas. Ils concernaient l'une des émanations de cette alliance, « Solidarité », le syndicat polonais catholique-communiste, peu après sa mise en place de la loi martiale le 13 décembre 1981, destinée à freiner ses manœuvres, inspirées par l'alliance Vatican-États-Unis, pour s'emparer du pouvoir.

L'opération « Solidarité » était l'une des activités conjointes de la Curie et de la CIA, menée par des individus dévoués et des agences gouvernementales américaines engagées. Nombre de ces dernières, composées en grande majorité de catholiques, exerçaient une influence disproportionnée à leurs fonctions officielles dans une nation encore largement imprégnée de l'esprit traditionnel du protestantisme.

Le résultat était inquiétant. Il confirmait que l'élaboration des politiques américaines était désormais entre les mains de catholiques romains très motivés, une sorte de gouvernement invisible mais efficace au sein du gouvernement. (Ces dernières années, le nombre de lobbyistes exerçant à Washington a doublé, passant de 8 000 à 16 000, soit près de 30 fois plus que les membres du Congrès.)

L'existence d'un tel organisme catholique à orientation organique aurait été en soi un sujet de préoccupation, mais le fait qu'il bénéficiait du patronage des personnalités les plus éminentes des milieux politiques, du renseignement et militaires américains a suscité une profonde inquiétude.

La liste, bien que minimale, était impressionnante: du général Alexander Haig, secrétaire d’État, à M. Casey, directeur de la CIA; de D. Reagan, secrétaire au Trésor américain, à M. Allen, secrétaire à la Sécurité nationale; de Mme Kirkpatrick, de l’ONU, à W. Clark, qui a remplacé Allen en 1982, en passant par W.S. Wilson, envoyé américain au Vatican et converti au catholicisme, et bien d’autres occupant des postes moins prestigieux mais néanmoins très influents à tous les échelons de l’administration.

Si l'on ajoute à cela les catholiques au FBI, au Pentagone et dans des organismes similaires, ainsi que les douze gouverneurs catholiques et les 129 sièges occupés par des catholiques au Congrès (1982-1983) (la deuxième plus grande représentation étant celle des méthodistes avec 85 sièges), alors on peut mesurer toute l'importance du pouvoir que l'Église catholique peut exercer sur la politique américaine. Or, si la loyauté de ces fonctionnaires est irréprochable, il n'en demeure pas moins que, agissant pour le compte du Vatican, leur influence peut être disproportionnée par rapport à leur nombre.

Lorsque l'on ajoute à cela la vigueur collective de la hiérarchie catholique américaine, avec la pression confessionnelle, financière, sociale et politique qu'elle peut exercer sur les médias, le monde des affaires et les groupes de pression politiques aux niveaux local, international et national, alors cette pression collective peut devenir si influente qu'elle peut même faire basculer les candidats à la présidence.

Pour ne citer qu'un exemple typique, et non isolé, lorsque Ronald Reagan, candidat à la présidence en octobre 1980, cherchait à obtenir le vote catholique pour accéder à la Maison-Blanche, il déclara aux électeurs polono-américains de Philadelphie que, s'il était élu président, il défendrait la famille « dans l'esprit de Jean-Paul II ». « Aujourd'hui », conclut-il, « je vous réaffirme mon engagement, dans l'esprit du pape Jean-Paul II, de tout mettre en œuvre pour que le bien commun redevienne le véritable objectif de la prise de décision. »

Lors de cette même réunion électorale, Reagan affirma partager l'inquiétude du cardinal Krol (ami personnel polono-américain du pape Jean-Paul II) concernant la taxe sur les frais de scolarité des écoles privées, un objectif primordial de l'Église catholique. Cette « préoccupation » lui assura le soutien de la National Catholic Education Association, ainsi que de dizaines d'autres organisations catholiques, qui contribuèrent finalement à son accession à la Maison-Blanche. (1)

(1) Catholic Herald, 24 octobre 1980

Si on la compare à un bloc monolithique de près de 55 millions de catholiques américains, alors la totalité de cette pression catholique massive est capable d'infléchir les politiques intérieures et extérieures des États-Unis eux-mêmes.

L'alliance entre le Vatican et Washington est devenue partie intégrante des États-Unis, non seulement parce qu'elle a été principalement nourrie par l'intérêt américain, mais aussi, et surtout, en raison de l'infiltration insidieuse de la présence catholique au sein des structures les plus sensibles de la société américaine. Ses actions ont été assimilées à celles des États-Unis eux-mêmes. De ce fait, son histoire doit être analysée à l'aune de son passé le plus récent.

Naissance de l'alliance Vatican-Moscou-Washington

De la Première Guerre mondiale, ou plutôt de la révolution bolchevique de 1917, jusqu'à la mort du pape Pie XII en 1958, le Vatican a considéré le marxisme comme le mal absolu et l'a combattu avec vigueur sur tous les fronts. Son soutien au fascisme était motivé par sa volonté de l'anéantir, à commencer par la Russie soviétique.

Après la Seconde Guerre mondiale, avec l'effondrement du fascisme, la Russie soviétique devint l'ennemi numéro un du Vatican et des États-Unis. Afin de freiner l'expansion idéologique et territoriale russe, ils formèrent la première alliance Vatican-Washington, en tant que filiale idéologique et religieuse de la Guerre froide.

À la mort de Pie XII, l'Église opéra un tournant radical. Pour éviter de se retrouver du côté des perdants, elle décida de se lancer dans une campagne vigoureuse visant à faire du catholicisme une force socio-économique et révolutionnaire intégrée.

L'accent fut mis sur la dimension sociale du christianisme, la justice économique devint acceptable et l'origine prolétarienne de l'Évangile fut mise en avant. Le Christ n'était plus présenté comme le Christ Roi, comme l'avait fait le pape Pie XII, mais comme le Christ travailleur, le Christ dépossédé, le Christ prolétarien. En somme, comme le Christ révolutionnaire.

L'identification du Christ aux ouvriers, aux paysans et aux révolutionnaires a rendu le Christ, et par conséquent l'Église, indissociables des aspirations économiques et sociales du marxisme. Dès lors, le fossé entre une Église tournée vers l'avenir et un marxisme en apparence plus tolérant s'est réduit, jusqu'à ce que le Vatican et le Kremlin, estimant avoir des points communs, forment l'alliance Vatican-Moscou.

Cette alliance a été supplantée par l'alliance Vatican-Washington pour les raisons que nous venons d'évoquer. Ce changement de partenaires laïcs, bien que radical, n'est qu'une manœuvre tactique visant à servir ses intérêts du moment.

Fondamentalement, l'Église n'a pas dévié d'un iota de sa détermination inébranlable à atteindre son objectif ultime, indépendamment de Moscou et de Washington. À ses yeux, ces deux superpuissances ennemies ne sont que deux puissants pions à utiliser pour faire progresser sa cause au sein d'une société contemporaine corrompue, en faillite et vouée à l'échec.

Cela signifie que Paul VI, le père de l'alliance Vatican-Moscou, et le pape Jean-Paul II, le promoteur de l'alliance Vatican-Washington, bien qu'initiateurs de deux alliances apparemment hostiles, poursuivent en réalité fondamentalement le même objectif: à savoir la transformation totale du christianisme en un radicalisme social résumé dans la devise de la théologie latino-américaine de la libération, « Ubi Lenin, iby Jerusalem: Là où est Lénine, là est Jérusalem ».

Du fait de l'ampleur de cette révolution, les alliances Vatican-Moscou et Vatican-Washington sont devenues deux des facteurs d'incertitude les plus déterminants de la politique mondiale contemporaine.

Pour mieux les évaluer, il nous faut donc d'abord comprendre les événements historiques qui ont engendré l'alliance Vatican-Moscou, puis l'alliance qui l'a suivie.

Nous commencerons par le Vatican et la guerre froide.

 


Le président Tito de la Yougoslavie communiste est reçu en audience privée par le pape Paul VI (avril 1971). Cette rencontre marque l'aboutissement de longues négociations entre le Vatican et la Yougoslavie, qui, après avoir refusé de coordonner sa politique avec celle de la Russie soviétique, s'est finalement ralliée à l'alliance Vatican-Moscou. Sur la photo, de gauche à droite: le maréchal Tito, le pape Paul VI et un prêtre-interprète.

 

CHAPITRE 11

Le Vatican et la guerre froide

La Troisième Guerre mondiale a commencé à la fin de la Seconde. Elle a débuté comme un conflit idéologique, euphémistiquement appelé « Guerre froide », et a oscillé entre une phase psychologique, menée sur le plan diplomatique, et une phase active sous la forme de « guerres chaudes » localisées — les étincelles préparatoires d'un enflammement mutuel de masse.

Une fois le nazisme vaincu, les alliés anti-hitlériens — les États-Unis et la Russie — reprirent leurs hostilités respectives d'avant-guerre. Leurs démonstrations de force semèrent la terreur dans le monde entier (de 1945 à 1975, date de la fin officielle de la guerre du Vietnam).

Ce furent les trente longues années durant lesquelles les premières escarmouches de la Troisième Guerre mondiale furent menées dans une terreur militaire croissante, devant l'impuissance collective du reste du monde.

La Guerre froide, conflit universel entre deux modes de vie fondamentalement opposés — le communisme mondial russe d'une part et la culture chrétienne et libertaire de l'Occident d'autre part — a été ponctuée de flambées récurrentes de menace planétaire de part et d'autre.

Durant cette période, les États-Unis ont organisé pas moins de 200 « démonstrations de force », et la Russie soviétique 115 démonstrations officielles. Plusieurs autres ont été menées sub rosa et restent top secrètes à Washington comme à Moscou.

La gravité des démonstrations fréquentes de force militaire américaines et russes ne résidait pas tant dans l'étalage massif des dernières avancées technologiques en matière de guerre: missiles à propulsion nucléaire, escadrons de bombardiers à longue portée, sous-marins à propulsion atomique et bataillons d'hommes en marche; c'était le danger omniprésent qu'un camp ou l'autre réagisse de manière excessive et déclenche une guerre nucléaire.

Une crise aussi fatale et définitive s'est présentée aux États-Unis pendant la guerre de Corée dans les années cinquante, puis à nouveau lors de l'ultimatum des missiles de Cuba à l'URSS en 1962. La même menace planait sur la guerre du Moyen-Orient de 1973.

On ignore les frappes nucléaires soviétiques, mais il est plus qu'improbable qu'elles aient eu lieu à plusieurs reprises pour contrer celles des États-Unis: c'est une certitude. À maintes reprises, l'Amérique s'est vu rappeler, par un avertissement à peine voilé, qu'il valait mieux ne pas oublier la capacité de destruction nucléaire totale de la Russie.

Les archives ultra-secrètes du Kremlin et du Pentagone peuvent en témoigner.

Ces tactiques de chantage nucléaire visaient non seulement à intimider chaque adversaire, mais aussi à servir leurs intérêts politiques respectifs. Ces intérêts étaient précis, directs et concrets: (1) l’expansion de leurs sphères d’influence mondiales respectives; (2) la protection des zones de domination politique ou économique existantes de chaque puissance; (3) le ralliement par la persuasion des États indécis au camp de l’une ou l’autre des superpuissances; et enfin, mais non des moindres, l’objectif d’inspirer à l’ennemi potentiel le respect de l’arsenal atomique croissant de ce dernier, le dissuadant ainsi de toute velléité de frappe préventive.

À mesure que la Guerre froide s'intensifiait, la peur d'une annihilation atomique se répandait à travers le monde avec une rapidité croissante. Au cours des dix premières années, deux arsenaux nucléaires supplémentaires furent opérationnels en vue d'une guerre atomique totale: ceux de la Grande-Bretagne et de la France. Durant les dix années suivantes, quatre autres arsenaux furent ajoutés, dont celui de la Chine communiste. À la fin de cette période de trente ans (1945-1975), on estimait qu'une vingtaine d'autres nations avaient acquis la capacité de fabriquer des armes nucléaires. En tête de liste figuraient Israël et l'Inde.

Si l'on ajoute à cette menace apocalyptique croissante la taille et l'efficacité grandissantes de ces armes et les sommes immenses dépensées pour leur développement (plus de 300 milliards de dollars en 1977 et environ 400 milliards en 1978-1979), il devient évident que l'humanité contemporaine se dirige toujours droit vers l'apocalypse.

Une telle image n'est pas une amplification abstraite de la peur. C'est une réalité concrète et terrifiante, parfaitement comprise par les plus hautes sphères du gouvernement. Le président américain, par exemple, doit rester en état d'alerte constant afin d'éviter qu'une attaque nucléaire surprise ne mette en péril le centre de commandement américain et ne paralyse ainsi les capacités militaires de l'ensemble du pays.

Le 11 février 1977, il a été rapporté que: « Le président Carter, soucieux de tester les défenses américaines en cas d’urgence nucléaire, a voyagé à bord d’un immense avion militaire conçu pour l’évacuer de Washington dès la première alerte d’attaque nucléaire. » Cet avion, baptisé à juste titre «  Doomsday » (l’avion de l’apocalypse), deviendrait le poste de commandement suprême en cas de guerre nucléaire. L’appareil présidentiel était le seul que les experts militaires jugeaient capable de survivre à une frappe nucléaire ennemie. D’un coût de 117 millions de dollars, il permet au commandant en chef de contrôler les forces stratégiques au sol, dans les airs et sous la mer.

« C’est la prise de conscience de ce qui pourrait arriver si nous ne garantissons pas des relations pacifiques avec les autres pays », a déclaré le président, ajoutant qu’à l’avenir, il ordonnerait des exercices nucléaires d’urgence sans préavis.

Cet avion blanc et brillant, presque sans fenêtres et bardé d'équipements électroniques, peut rester en vol pendant trois jours entiers sans ravitaillement. D'autres sont en construction pour des missions opérationnelles similaires en cas d'attaques nucléaires surprises contre les États-Unis.

Avant son premier vol, le président a testé le système en vue d'une évacuation d'urgence de la Maison-Blanche en cas de guerre nucléaire. Le test a échoué.

Un holocauste mutuel

Dans une déclaration faite pendant les essais et faisant référence aux capacités nucléaires des États-Unis et de la Russie, le président Carter a donné une estimation glaçante des pertes humaines considérables que subirait chaque camp en cas de guerre atomique.

Les États-Unis et l'Union soviétique, a-t-il déclaré, pourraient s'anéantir mutuellement par un bombardement nucléaire, avec des pertes humaines de 50 à 100 millions de personnes de chaque côté. Un euphémisme .

Il ne fait aucun doute que les Russes ont mené des tests d'urgence similaires et sont également en état d'alerte constant.

Les autres nations du monde doivent participer, et participent effectivement, à cet état de vigilance constant, car elles suivent l'évolution de l'équilibre des forces nucléaires entre les deux superpuissances. Elles savent qu'un simple ordre de la Maison Blanche ou du Kremlin suffirait à déclencher une catastrophe imminente. Elles savent aussi qu'un tel désastre pourrait survenir par accident, erreur de calcul ou fausse alerte, malgré les assurances données quant à l'infaillibilité des systèmes de sécurité.

La démonstration de force de la Russie soviétique ne s'est pas limitée à de simples démonstrations de puissance militaire. Elle a en réalité procédé à des occupations territoriales flagrantes. Des nations entières ont été soviétisées en Europe de l'Est. Ailleurs, d'autres sont devenues des champs de bataille, comme en Corée et au Vietnam.

L’escalade de la rivalité entre l’Est et l’Ouest, outre le fait d’être une source d’appréhension répétée au sein de la communauté des nations impuissante, a eu des conséquences encore plus profondes en termes de réalignement isologique.

Car on avait constaté que la démonstration de force de la part des États-Unis, à la fois comme moyen de dissuasion militaire et comme contrepoids politique à la Russie, ne rencontrait invariablement qu'un succès à court terme.

Sur le plan politique, cela signifiait que chaque fois que de telles démonstrations de force américaines semblaient porter leurs fruits, leurs gains étaient rapidement anéantis. Cette incapacité à conserver un avantage contrastait fortement avec les victoires soviétiques, qui, elles, consolidaient leurs acquis et poursuivaient leur progression.

On a également constaté que les États-Unis, malgré leurs démonstrations de force militaire, semblaient avoir moins de succès chaque fois que la Russie soviétique s'opposait directement à leurs politiques ou à leurs actions, où que ce soit dans le monde.

En résumé, durant toute cette longue période, les États-Unis ont rarement atteint leurs objectifs anticommunistes à long terme.

Lorsque, face à cette faiblesse générale, s'ajoutait l'expansion fulgurante des idéologies de gauche et leur émergence continue dans de vastes régions du monde, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de celui-ci, une image très claire de l'avenir commençait à se dessiner pour quiconque avait une vision politique à long terme. Malgré leur prééminence économique et leur mode de vie libertaire, les États-Unis et leurs alliés occidentaux étaient du côté des perdants. En cas de Troisième Guerre mondiale, ils pourraient être vaincus militairement, comme ils l'étaient quotidiennement sur le plan idéologique.

À l'inverse, la Russie a mené avec succès et sans relâche un programme d'expansion territoriale et idéologique.

Le communisme, son fer de lance idéologique, gagnait du terrain partout. Il devenait de plus en plus évident que, dans de vastes régions du globe, le communisme deviendrait la force politique dominante pour le reste du siècle.

Certes, une telle appréciation n'était pas celle des décideurs du Vatican à l'époque où l'Église était dominée par des militants anticommunistes de la trempe du pape Pie XII et de ses proches alliés américains – le cardinal Spellman, John Foster, Alan Dulles et d'autres. Il s'agissait plutôt de l'analyse lucide d'un groupe de prélats de haut rang, actifs dans les cercles les plus obscurs du pouvoir au sein de la Curie romaine.

De leur point de vue, rien ne semblait pouvoir arrêter, ni même ralentir, la progression du communisme. Le soutien papal continu aux États-Unis et à l'Occident suscitait des doutes croissants. L'alliance anticommuniste entre le Vatican et Washington faisait l'objet d'un examen de plus en plus minutieux.

La pression communiste semblait porter ses fruits sur tous les fronts. D'abord, les États-Unis avaient reculé face à l'avancée communiste en laissant l'Union soviétique annexer l'Europe de l'Est. Ensuite, ils s'étaient retirés d'Asie dans les années 1950 après la guerre de Corée. Puis, ils avaient de nouveau reculé en Hongrie après avoir soutenu la contre-révolution hongroise de 1956. Ils avaient encore reculé face au chantage soviéto-cubain dans les années 1960; et enfin, ils s'étaient retirés après le fiasco de la guerre du Vietnam dans les années 1970.

Les éléments les plus politisés de l'Église s'inquiétèrent. Tandis que le communisme se propageait à une vitesse inimaginable auparavant, des légions grandissantes de cinquième colonne rouges occupaient des postes d'influence de plus en plus importants en Occident. Les organisations internationales s'étaient ouvertement transformées en plateformes de subversion marxiste.

L’Organisation des Nations Unies, initialement conçue par les États-Unis comme un organisme supranational chargé de résoudre les problèmes mondiaux, s’était transformée en un forum anti-occidental peuplé de jeunes nations asiatiques et africaines bruyantes, qui proféraient à n’en plus finir des slogans révolutionnaires.

Il paraissait évident que l'Église avait choisi le mauvais allié. En s'opposant à un vainqueur potentiel, elle mettait en péril sa stabilité présente et sa survie future. Du vivant du pape Pie XII, ces doutes quant à la sagesse d'une alliance avec l'Occident dans une guerre totale contre le bolchevisme restèrent discrets. À sa mort en 1958, cependant, un revirement de politique brutal ébranla les cercles internes du Vatican.

Le nouveau pape, Jean XXIII (1958-1963), démantela le vaste front anticommuniste mis en place par son prédécesseur, tout en anéantissant, presque d'un seul coup, l'alliance idéologique du Vatican avec les États-Unis. Dès lors, il se tourna vers Moscou comme nouveau partenaire potentiel.

Washington fut abandonnée sans regrets. Quartier général suprême d'une guerre froide mondiale, perdue sur tous les fronts, les États-Unis étaient devenus un fardeau que l'Église ne pouvait se permettre et un obstacle à la réussite du nouveau pontificat.

Le pape Jean, l'un des anciens opposants secrets aux liens politiques étroits de Pie XII avec l'Amérique, avait toujours soutenu que le monde appartenait aux masses des individus et des nations défavorisés. C'était une façon polie de dire qu'il appartenait au communisme – sans son athéisme, bien sûr; mais cette difficulté pouvait être résolue par le dialogue et le compromis. Jean était un « progressiste », un « humanitaire » et le chef d'un groupe grandissant de radicaux catholiques tout aussi mécontents, actifs à des postes clés au sein et en dehors du Vatican.

Ces progressistes, qui jusque-là ne s'étaient jamais exprimés ouvertement ni avec véhémence, nourrissant leur désapprobation en silence tout en accomplissant leurs tâches, avaient néanmoins continué, sous Pie XII, à étendre leur cercle d'influence. Finalement, certains d'entre eux parvinrent à infiltrer les cercles mêmes du Sacré Collège des cardinaux, les électeurs potentiels d'un nouveau pape.

Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils ont persisté dans leur conviction que la meilleure politique de l'Église serait de s'allier aux régimes communistes et aux gauchistes, tant au niveau national qu'international.

Les prêtres ouvriers

En conséquence, tandis que le bas clergé s'identifiait rapidement au prolétariat chrétien, représenté par l'émergence des prêtres-ouvriers, les prélats supérieurs s'insinuaient dans la hiérarchie et devenaient des diplomates de carrière de la Curie.

Les prêtres-ouvriers et leurs partisans sympathisaient avec les communistes pour des raisons sociologiques et économiques. Leurs collègues idéologues des hautes sphères agissaient de même pour des raisons idéologiques et diplomatiques. Certains prélats influents, parmi lesquels Monseigneur Roncalli et Montini (respectivement les futurs papes Jean XXIII et Paul VI), étaient actifs aux deux niveaux.

Les membres de gauche de ce groupe d'élite considéraient le communisme, mis à part ses aspects les plus grossiers, comme compatible avec les doctrines sociales fondamentales du christianisme. Ils justifiaient leur soutien au marxisme en invoquant la figure du pape Léon XIII, dont certains passages des encycliques pouvaient aisément être confondus avec les écrits de Karl Marx lui-même.

Les deux ailes, bien que divergeant sur les moyens d'orienter l'Église vers le socialisme, étaient néanmoins d'accord sur la nécessité pour l'Église catholique romaine de formuler une politique radicalement nouvelle face au communisme, qui s'imposait comme la réalité idéologique émergente de notre époque.

De leur point de vue, l'Église avait donc tout intérêt à s'allier aux forces communistes tant qu'il était encore temps de nouer un partenariat constructif. Elle accepterait les revendications du communisme sur le plan politique, où qu'il gagne du terrain, que ce soit par le biais de divers partis marxistes ou d'institutions d'inspiration de gauche. L'Église initierait sa grande stratégie par une approche diplomatique envers la Russie.

Autrement dit, la hiérarchie romaine avait décidé de mettre en œuvre une politique de détente avec le monde à tendance communiste, considérant que c'était la voie la plus sage que l'Église pouvait suivre.

Comme nous l'avons déjà souligné, sur le plan politique, cela signifiait l'abandon de l'alliance de l'Église avec les États-Unis. Cela signifiait aussi une rupture décisive avec son propre passé, une soumission à l'inévitable, et — en termes théologiques — un pacte avec le diable, le communisme athée.

Une pince, une clé et un tournevis sont solennellement bénis par un évêque catholique pour un travailleur anglais, dans le cadre de la nouvelle politique du Vatican consistant à interpréter les Évangiles en termes socialistes, voire marxistes.

 

CHAPITRE 12

La croix gammée et le triple diadème

L’acceptation d’un monde dans lequel le communisme, soutenu par une présence militaire toujours plus importante, deviendrait la philosophie politique dominante du siècle, a nécessité de considérables simplifications logiques de la part des dirigeants du Vatican.

Les paroles retentissantes de la condamnation sans concession du communisme par Pie XII résonnaient encore dans chaque couloir et chaque recoin de Saint-Pierre. Jusqu'à son dernier souffle, il avait répété avec fermeté sa dénonciation du « dialogue » catholique-communiste. « Comme le dit l'Apôtre, il est incohérent de vouloir s'asseoir à la table de Dieu et à celle de ses ennemis. »

Son successeur, Jean XXIII, déclarait alors exactement le contraire: « Les rencontres entre croyants et non-croyants », disait-il dans son encyclique Pacem in Terris, « peuvent être l’occasion de découvrir la vérité et de lui rendre hommage. »

La moralité d'une détente avec le bolchevisme, qui prêchait la mort de la religion, était justifiée par l'argument selon lequel le communisme était apparu au XXe siècle à la suite d'injustices sociales massives, non seulement en Russie, mais dans le monde entier.

Tant que ces maux et injustices mondiaux ne seraient pas corrigés — tel était l'argument —, le communisme non seulement s'étendrait, mais finirait par triompher. La célèbre prophétie de Khrouchtchev (« Nous vous enterrerons ! ») semblait se réaliser. Si l'Église voulait l'emporter dans les années à venir, la voie de la sagesse consistait à contribuer à l'aplanissement d'une structure sociale fondée sur le capitalisme. Il était temps d'envisager des alternatives radicales, d'ouvrir les esprits, de promouvoir les idées de changement social.

Les éléments pro-marxistes, au Vatican comme ailleurs, n'en doutaient pas. Ils se sont d'abord présentés comme les sauveurs potentiels de l'Église, puis comme les défenseurs de l'idée que le communisme, exception faite de son athéisme, était socialement juste, politiquement acceptable et idéologiquement en accord avec l'esprit du christianisme.

Selon eux, les principes fondamentaux du communisme étaient ceux du Nouveau Testament, ainsi que ceux énoncés par les premiers Pères de l'Église. Saint Ambroise n'avait-il pas déclaré: « Le monde est donné à tous, et non seulement aux riches »? De plus, plusieurs papes réformateurs n'avaient-ils pas défendu des principes socialistes?

Le pape Léon XIII, par exemple, au plus fort de la révolution industrielle, prit la défense du prolétariat avec sa célèbre encyclique Rerum Novarum. Ce document papal devait assurément être interprété comme un manifeste socialiste, conciliant Le Capital de Marx et le concept chrétien de justice universelle. Par ailleurs, s'il est vrai que Marx considérait la religion comme l'opium du peuple, Lénine avait nuancé cette idée en déclarant que la religion « doit être considérée comme une affaire privée ».

Si ce principe pouvait être rendu acceptable pour tous les communistes, l'Église n'aurait rien à craindre d'un monde dominé par le communisme.

Selon ces ecclésiastiques progressistes, le communisme et le christianisme, loin d'être irréconciliables, étaient capables de coopération, voire de fusion. De fait, les plus radicaux d'entre eux envisageaient ouvertement une union organique progressive entre les deux – une sorte de communisme chrétien. Ce communisme serait résolument catholique et résolument expansionniste, sous l'égide d'une affirmation officielle du Vatican selon laquelle le Christ et Lénine avaient prêché les mêmes évangiles.

Tout en condamnant les excès et l'expansionnisme géopolitique de la Russie, ils ont embrassé un christianisme marxiste revêtu du manteau fallacieux du socialisme.

Le socialisme, ainsi interprété, leur permettait d'éviter une confrontation directe et trop brutale avec la majorité conservatrice de l'Église.

Flirt avec Lénine

Historiquement, l'Église avait commencé à flirter avec Lénine et sa philosophie immédiatement après la révolution bolchevique de 1917, comme nous aurons l'occasion de le voir prochainement.

Les progressistes catholiques apparus peu après la Première Guerre mondiale s'attelèrent à la mise en œuvre de leurs idéaux de gauche par diverses actions. Ils initièrent et soutinrent des mouvements prolétariens, dont l'un des plus importants fut la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), fondée en 1924 par un prêtre belge issu de la classe ouvrière, qui fut plus tard créé cardinal par le pape Paul VI (en 1965). Ces premiers radicaux catholiques aidèrent leurs collègues marxistes à développer une presse de gauche; ils infiltrèrent les organisations catholiques traditionnelles et les instrumentalisèrent pour atteindre leurs propres objectifs sociaux. Avec leur aide, des partis politiques dominés par les communistes décidèrent de prendre le Vatican d'assaut. Ils remportèrent un certain succès, parvenant à se faire entendre du souverain pontife, le pape Pie XI.

Pie XII, érudit, disciplinaire et autoritaire par nature et par formation, avait d'abord écouté leurs arguments, mais s'était ensuite retourné contre eux en créant le Parti catholique d'Italie comme réponse directe aux revendications du marxisme.

Cette tentative échoua cependant. En 1927, il ordonna aux dirigeants de dissoudre le parti afin de favoriser le développement d'un mouvement d'extrême droite appelé fascisme.

En 1929, le gouvernement fasciste italien et le Vatican signèrent les accords du Latran, et Mussolini accorda à l'Église les privilèges exceptionnels qu'elle avait sollicités. Tous les évêques italiens furent tenus de prêter serment d'allégeance au Duce (article 20 du Concordat). L'Église avait tourné le dos au socialisme, qu'il soit marxiste ou se réclamant du catholicisme, et s'était rangée du côté des forces politiques anticommunistes européennes.

Le plus vigoureux et le plus puissant de ces mouvements fut le nazisme. Le Vatican aida Hitler à accéder au pouvoir, puis à consolider son emprise sur l'Allemagne. Ce soutien se fit notamment par le biais de « conseils » donnés au Parti catholique d'Allemagne pour qu'il vote en faveur des candidats nazis.

Le vote catholique permit à Hitler d'obtenir la majorité électorale nécessaire pour former légalement un gouvernement en 1933. De plus, le Vatican ordonna aux députés catholiques du Reichstag de soutenir une loi lui conférant le pouvoir de gouverner par décret. Cette mesure lui donna les pouvoirs dictatoriaux dont il avait besoin pour anéantir les communistes allemands. Une fois la loi adoptée, le Vatican ordonna la dissolution du Parti catholique allemand, comme il l'avait déjà fait pour son homologue italien en 1927.

En réponse à la directive du Vatican, le Parti catholique allemand se démobilisa durant l'été 1933.

L'ensemble du pacte entre le Vatican et Hitler s'était déroulé en secret avant même que ce dernier ne devienne chancelier d'Allemagne en janvier 1933. En juin de la même année, Hitler et le Vatican signèrent un concordat aux termes duquel l'Église prêtait allégeance au régime nazi. Voici le texte intégral:

« Je jure et promets d’honorer le gouvernement légalement constitué, c’est-à-dire le gouvernement nazi. Je m’efforcerai d’éviter tout acte préjudiciable qui pourrait le mettre en danger. » (Article 16 du Concordat).

Peu après, le catholique Franz von Papen, alors second d'Hitler, a résumé très succinctement l'essence de l'alliance Hitler-Vatican en ces termes:

« Le Troisième Reich, dit-il, est la première puissance qui non seulement reconnaît, mais met en pratique les hauts principes de la papauté. » (Der Volkischer Beobachter, 14 janvier 1934).

Les communistes d'Allemagne et d'Italie, suivis en grande partie par ceux du reste de l'Europe, furent ainsi politiquement anéantis presque instantanément. Dès lors, la stratégie du Vatican devint anticommuniste, tant dans ses paroles que dans ses actes, sur le plan intérieur, et antirusse sur le plan international.

En guise de récompense, Hitler nomma von Papen, chef du Parti catholique allemand dissous, son second. Von Papen était un ami personnel du cardinal Pacelli, nonce apostolique en Allemagne, puis secrétaire d'État auprès du Vatican, et futur pape Pie XII.

L’alignement de l’Église sur les puissances de droite européennes par le pape Pie XI a porté un coup presque fatal aux aspirations de ces ecclésiastiques progressistes qui, jusqu’alors, avaient œuvré avec tant d’assiduité pour l’adoption par le Vatican d’une forme de socialisme catholique, voire de communisme chrétien.

La nouvelle alliance idéologique du Vatican les a tous contraints à se réfugier dans la clandestinité, où ils allaient demeurer pendant de longues années.

Le soutien apporté par l'Église à Mussolini et Hitler pendant près d'une décennie fut cependant entaché de difficultés constantes. Des querelles acerbes éclatèrent sporadiquement entre les deux dictateurs et l'Église. Finalement, Pie XI, tout en négociant avec Hitler, condamna l'hitlérisme dans une célèbre encyclique, Mit Brennender Sorge, qui provoqua la première rupture sérieuse avec l'Allemagne.

Malgré cette détérioration de ses relations avec l'autoritarisme, Pie XI continua de le soutenir. Cela s'explique sans doute par le fait que sa motivation première était anticommuniste, antirusse et antimarxiste.

Le moindre mal

Pour Pie XI, le zèle anticommuniste fanatique des nazis atténuait leurs aspects les moins reluisants. Si le nazisme était mauvais, le communisme l'était pire. La Russie bolchevique ambitionnait de fomenter une révolution mondiale. Pour atteindre ses objectifs, elle recourait non seulement à une idéologie athée et antichrétienne, mais aussi à la puissance des armées modernes.

L'Église, n'ayant pas d'armée propre, pouvait utiliser celles de l'Allemagne et de l'Italie. Hitler était devenu le bras armé de l'Église.

Vu dans ce contexte mondial simpliste, le Vatican poursuivait une politique d'intérêt personnel évident. Ce faisant, il s'aliéna des millions de catholiques. Pourtant, l'alternative paraissait encore plus sombre: une Europe communiste, où le joug bolchevique écraserait tous les droits de l'Église; où des dictatures rouges étrangères, contrôlées par la Russie soviétique, transformeraient les belles terres d'Europe en colonies moscovites. Une telle perspective était assurément mille fois pire que n'importe quelle dictature de droite, aussi querelleuse ou belliqueuse fût-elle.

Au fil du temps, Pie XI commença cependant à reconsidérer sa politique de soutien direct à l'extrême droite. Pour contenir la montée en puissance du « Monstre rouge », il avait, sans le savoir, nourri un monstre noir. Le fascisme et le nazisme étaient devenus aussi dangereux que le bolchevisme.

Son désenchantement, bien que lent, fut constant, jusqu'à entraîner un refroidissement progressif de son soutien à l'alliance fasciste-catholique qu'il avait si ardemment encouragée depuis le début des années trente.

Le revirement du pape n'échappa pas aux diverses factions de gauche au sein de l'Église. Les plus radicales d'entre elles espéraient, contre toute attente, que l'aversion croissante de Pie XII pour le nazisme profiterait finalement au communisme européen et à la Russie soviétique. Une campagne discrète et acharnée fut menée pour influencer les plus proches conseillers du pape afin qu'ils modèrent, même temporairement, son hostilité envers les deux. Cette campagne n'eut que peu d'espoir de succès.

Non pas que Pie XI soit devenu soudainement pro-communiste, ni même proche de l'être. Il restait opposé au communisme, qu'il avait toujours considéré comme un fléau spirituel mortel. Son expérience personnelle en tant que nonce apostolique en Pologne catholique en guerre, pendant et immédiatement après la Première Guerre mondiale, avait confirmé et renforcé sa conviction que, dans les faits, le communisme était irréconciliable avec le christianisme.

Mais il comprit alors que le libre exercice du pouvoir par l'Église était également impossible sous le nazisme. Il regrettait d'avoir jamais contribué à consolider le pouvoir fasciste. Le remords constant d'avoir anéanti les partis catholiques d'Italie, puis d'Allemagne, ne lui laissait aucun répit.

La perspective d'une nouvelle guerre mondiale, qui paraissait désormais imminente, le poussa enfin à agir. Début 1939, il prit une décision radicale: il allait admettre son erreur, publiquement et devant le monde entier.

Il ne pouvait prévoir les événements fatidiques qui allaient le priver de cette ultime et noble prestation.

 

CHAPITRE 13

Le testament manquant d'un pape mourant

C'est un fait historique, ancien et contemporain, que durant certaines périodes tumultueuses, la forte personnalité de certains individus peut orienter et déterminer le cours des événements mondiaux.

L'idée que la nature même des relations humaines favorise l'émergence d'un certain type de leader peut se justifier dans bien des cas; l'inverse est tout aussi vrai dans d'autres. La volonté de fer et les obsessions de certaines personnalités peuvent parfois influencer le cours des affaires humaines.

Lénine, Staline, Hitler et Mao Zedong sont quelques-uns des exemples les plus flagrants de notre époque.

L'histoire de l'Église n'est pas moins riche en tels exemples que l'histoire séculière. Récemment, la personnalité d'un homme, plus que toute autre, a déterminé la politique du Vatican durant l'une des périodes les plus cruciales de son histoire: Eugenio Pacelli, plus connu sous le nom de pape Pie XII.

Eugenio Pacelli avait observé les activités et les stratagèmes des ecclésiastiques de gauche avec la vigilance silencieuse d'un tigre idéologique, prêt à frapper avec l'efficacité d'un félin.

En tant qu'ancien nonce apostolique en Allemagne pendant et après la Première Guerre mondiale, il avait été témoin de la montée du bolchevisme et du nazisme. S'il était un homme qui connaissait la nature et les objectifs de chacun de ces mouvements, c'était bien lui. Il avait eu affaire personnellement à ces deux systèmes à leurs débuts. Pacelli avait même, à un moment donné (1924-1925), négocié avec Lénine au nom du pape, dans le but de substituer l'Église catholique à l'Église orthodoxe russe.

Il avait été témoin direct de la naissance et de l'essor du nazisme et, après quelques doutes quant à ses objectifs ultimes, avait contribué à son ascension en Europe.

Pour Pacelli, alors secrétaire d'État sous le pape Pie XI, les manœuvres idéologiques des catholiques pro-russes au sein du Vatican étaient aisément réprimées. Il les étouffait sous un voile de confort ecclésiastique, par des mutations, une mise à l'écart et la promesse d'avancement.

Pour les plus obstinés, il interdisait l'accès au cabinet du pape et rendait l'oreille papale inaccessible à leurs conseils, revendications ou idées. En tant que secrétaire d'État, le Vatican était devenu son domaine et le pape son prisonnier idéologique, du moins en ce qui concernait les éléments procommunistes au sein de l'Église.

Il était trop proche du véritable centre du pouvoir pour permettre aux militants radicaux de poursuivre leur action. De plus, c'était un homme politique d'une finesse exceptionnelle, un diplomate de carrière habile, déterminé à mettre en œuvre sa propre politique, entièrement vouée à la guerre totale contre le communisme.

Durant cette période, il exerça une influence considérable sur la structure idéologique et diplomatique de l'Église. Cela s'expliquait principalement par le fait qu'il avait été le principal artisan de la grande stratégie du Vatican, aux côtés du pape précédent durant les dix années précédentes (1929-1939).

C’est en effet principalement grâce à lui que, comme nous l’avons déjà mentionné, en janvier 1933, lorsque Hitler devint chancelier d’Allemagne, le Führer nomma Franz von Papen vice-chancelier.

Le cardinal Pacelli s'assura que tous les programmes des gauchistes soient déjoués avant qu'ils ne puissent entraver la poursuite de sa diplomatie personnelle. Pie XI ne pouvait, pour ainsi dire, se libérer du carcan pro-nazi dans lequel son secrétaire d'État l'avait enfermé.

Malgré cela, les catholiques pro-communistes, notamment en France, en Tchécoslovaquie et en Italie, continuèrent d'œuvrer pour un changement d'orientation idéologique au Vatican. Même si l'Église ne se ralliait pas au communisme, une politique de neutralité active aurait au moins été bénéfique à la Russie soviétique, car le retrait du soutien du Vatican au nazisme aurait eu un impact politique considérable en influençant des millions de catholiques à travers l'Europe, en particulier ceux vivant dans les pays slaves limitrophes de la Russie.

Malgré l'influence considérable de Pacelli, la faction de gauche semblait se renforcer à mesure que l'attitude du pape envers le nazisme se durcissait. Cela devint évident lors de la visite d'Hitler à Rome.

Au lieu de le recevoir comme il l'avait fait pour les autres chefs d'État, Pie XI snoba le Führer et quitta délibérément le Vatican pour éviter de le rencontrer. Comble de l'insulte, il alla jusqu'à qualifier Hitler de Néron moderne.

Alors que l'Allemagne nazie se dirigeait rapidement vers la guerre, Pie XI s'apprêtait à publier une déclaration condamnant officiellement l'agression nazie. Cette initiative aurait eu un impact politique considérable, car des millions de catholiques, dont beaucoup avaient jusqu'alors soutenu les régimes d'extrême droite en raison de l'approbation de leur Église, auraient hésité à apporter leur aide à Hitler après que le pape se soit prononcé contre lui.

La Russie soviétique s'intéressa vivement à cette affaire et contacta certains prélats connus pour leurs sympathies pro-russes. Parmi eux, un diplomate peu connu en poste sur le Bosphore, Mgr Roncalli, futur pape Jean XXIII.

Un document très spécial

Pie XI rédigea un testament, ou document, dans lequel il dénonçait Hitler et Mussolini ainsi que leurs préparatifs de guerre. Ce faisant, il convoqua à Rome tous les évêques d'Italie. La déclaration devait être lue par le pape lui-même le 12 février 1939.

Mussolini et Hitler, qui en avaient tous deux eu connaissance, attendaient avec une appréhension croissante. Les millions de catholiques allaient-ils écouter le message du pape? À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la question était d'une importance capitale. De son issue dépendrait peut-être la décision qu'Hitler prendrait: déclencherait-il ou non les hostilités?

Pie XI, cependant, était gravement malade. Quarante-huit heures avant le jour où il devait prononcer son discours, il était à l'article de la mort. Il supplia ses médecins de tout faire pour le maintenir en vie jusqu'au 12 février.

« Je veux avertir tous les catholiques, partout dans le monde, de ne pas soutenir Hitler et Mussolini », répétait-il sans cesse. « Cela pourrait contribuer à empêcher le déclenchement de la guerre. Laissez-moi vivre encore quarante-huit heures. »

Les médecins ont fait de leur mieux. Du moins, c'est ce qu'on croyait. Les rumeurs odieuses selon lesquelles les services de renseignement fascistes et nazis auraient été impliqués dans la mort « opportune » du pape n'ont jamais été confirmées. Le fait est pourtant que le matin du 10 février 1939, deux jours seulement avant qu'il ne puisse prononcer sa condamnation du nazisme et du fascisme, le pape Pie XI, repentant, s'éteignit.

L'idée même que le pape ait pu être assassiné au XXe siècle paraît absurde. Pourtant, deux papes sont morts de façon tout aussi mystérieuse il y a moins de deux siècles. Dans les deux cas, leur décès est survenu à la veille ou juste après la publication de documents d'une importance comparable à celle qu'aurait annoncée Pie XI.

Les deux pontifes, comme lui, étaient pris entre des intérêts politiques extrêmes et la subversion révolutionnaire — dans le cas de Pie XI, le fascisme et le marxisme.

Au XVIIIe siècle, la question dominante n'était bien sûr pas celle du fascisme contre le communisme, mais celle qui opposait leurs équivalents: les monarchistes, qui défendaient la société contemporaine de leur époque, et les jésuites, considérés comme les plus insidieux éroseurs de l'ordre établi.

Les Jésuites étaient devenus si dangereux que toutes les forces traditionnelles s'étaient liguées contre eux. Non pas tant parce qu'ils étaient considérés comme subversifs, mais parce qu'ils étaient parvenus à infiltrer les infrastructures de la société européenne avec la même habileté, la même ruse et la même efficacité que leurs homologues marxistes de notre époque.

Le résultat était prévisible. Les gouvernements traditionnels et conservateurs ont demandé au pape de neutraliser les jésuites subversifs, sous peine de représailles. En un mot, il devait les réprimer ou en subir les conséquences. L'occupation militaire de Rome a été évoquée à plusieurs reprises lors de ces discussions.

Après d'innombrables hésitations, des reports et des retards injustifiés, le pape Clément XIII se décida enfin à faire ce qu'on lui avait conseillé de faire: il capitula.

Il avait préparé une proclamation annonçant la suppression de l'ordre des Jésuites. On disait que le document était rédigé et attendait le jour de sa publication. À la surprise générale, cependant, le pape fut soudainement frappé par une mystérieuse maladie. Il mourut le 12 février 1769 (une coïncidence troublante) des suites de convulsions atroces et inexpliquées.

Des rumeurs circulaient selon lesquelles il aurait été empoisonné. La soudaineté de son mal et les convulsions semblaient le confirmer. Ces soupçons ne furent cependant jamais prouvés. Des sources bien informées laissaient entendre que le pape aurait été assassiné avant de pouvoir publier l'annonce de la suppression officielle de l'ordre des Jésuites.

Le document lui-même a disparu et n'a jamais été revu.

Son successeur, le pape Clément XIV, laissa entendre que certaines forces politiques étaient inarrêtables. Avant même son élection, il avait formulé des remarques significatives:

« L’heure est venue, avait-il dit, d’obéir aux rois, car leur influence s’étend bien au-delà de leurs frontières et leur puissance peut franchir les Alpes. »

Traduit en termes contemporains, si l'on remplace les rois par des dictateurs de droite, le parallèle historique avec la situation de 1939 est frappant.

En juillet 1773, le pape Clément XIV publia une bulle dissolvant la Compagnie de Jésus. Cette bulle, Dominus ac Redemptor, fut publiée le 16 août de la même année. Après sa publication, cependant, le pape, craignant les conséquences, se ravisa et tenta de la retirer. Trop tard. L'ambassadeur d'Espagne avait déjà expédié le document par courrier spécial directement à Madrid.

Le bref papal anéantit l'ordre des Jésuites dans le monde entier, ferma ses écoles et abrogea ses statuts. Ses maisons furent occupées et son supérieur général ainsi que d'autres dignitaires furent emprisonnés.

À peine Clément eut-il signé le bref qu'il pressentit sa propre fin. « Je suis perdu », murmura-t-on. Plus tard, en entendant sonner les cloches de Rome, il fit une autre remarque funeste: « Elles ne sonnent pas pour les saints, mais pour les morts. »

Une mort mystérieuse

Il tomba aussitôt dans un état de prostration atroce, accablé par le chagrin. Le 2 octobre 1774, il mourut dans d'atroces souffrances inexpliquées. Son corps se décomposa si rapidement qu'il fut impossible de montrer son visage, comme le voulait la coutume pour un pape défunt; ses funérailles durent être précipitées, sans les rites traditionnels.

Les Jésuites furent unanimement accusés de l'avoir fait empoisonner. Mais, une fois encore, aucune preuve ne fut apportée pour étayer ces accusations.

Le parallèle avec notre époque est trop frappant pour être relégué au rang de simple allusion littéraire. Non seulement en raison de la similitude des décès prématurés des deux papes, mais aussi parce que ces deux pontifes, pris en étau entre deux forces politiques hostiles et irrésistibles, ont vu leur vie inexplicablement abrégée après avoir rédigé des documents aux conséquences politiques considérables.

Pour que le parallèle avec le siècle actuel soit plus pertinent, il faut rappeler que tout cela s'est produit à la veille de la Révolution française, alors que le monde conservateur traditionnel avait commencé à se désintégrer et était déjà au bord de l'effondrement, tout comme la société occidentale au XXe siècle.

Le vent montant de la révolution imminente était sur le point de se transformer en un tourbillon qui s'acheva par la chute de la monarchie française et l'ascension d'une nouvelle étoile, Napoléon.

L'Église elle-même fut frappée par le tonnerre révolutionnaire. Les églises furent fermées, ses biens confisqués, l'athéisme proclamé, ses cardinaux et ses évêques persécutés. Les deux successeurs pontificaux de Clément XIV furent exilés, d'abord par la Révolution, puis par Napoléon.

Bien qu'il soit inapproprié d'établir des parallèles historiques trop précis, puisque l'histoire se répète rarement à l'identique, il est néanmoins instructif de jeter un coup d'œil au passé pour justifier nos spéculations sur le présent.

Dans le cas de la mort prématurée du pape Pie XI, par exemple, il apparaît clairement qu'en période de fortes pressions politiques, lorsque des décisions historiques capitales doivent être prises, les papes peuvent encore faire l'objet d'une destitution ou, à l'inverse, d'une promotion personnelle, comme nous aurons l'occasion de le constater prochainement lors d'une autre élection papale contemporaine.

Les décisions papales, favorables ou défavorables à certaines idéologies actuelles, peuvent encore influencer les grands événements historiques. Le présent confirme non seulement le passé, mais démontre aussi clairement que des crises similaires peuvent engendrer des solutions analogues.

Pour en revenir au cas du pape Pie XI et à sa mort prématurée: qu’est-il advenu du testament papal si dramatique?

Il ne s'agit pas d'une question rhétorique, ni d'une demande d'éclaircissements sur ce qui pourrait, à première vue, sembler une simple note de bas de page à l'histoire ecclésiastique. La question même de la paix ou de la guerre a peut-être dépendu, dans une certaine mesure, de sa divulgation opportune.

Le fait que cela ne soit pas une exagération est prouvé par le fait que le pape mourant, une fois qu'il a réalisé à quel point sa fin était proche, avait supplié le secrétaire d'État de faire publier son testament, même après sa mort.

Avant sa disparition prématurée, il avait fait imprimer secrètement le contenu de son testament dans les imprimeries du Vatican . Le but de cette impression et du secret qui l'accompagnait était de disposer du document avant que quiconque hostile à son contenu ne puisse empêcher sa divulgation.

L'inquiétude de Pie Xi concernant le testament à cette époque était pleinement justifiée. Une déclaration solennelle du Vatican contre la belligérance débridée d'Hitler aurait eu un impact incalculable sur l'équilibre politique de l'Europe.

Il convient de rappeler qu'une parole du pape aurait pu compromettre le soutien politique de près d'un tiers des Allemands, fervents catholiques, sans parler des millions d'Italiens et d'autres personnes en Europe et en Amérique. Même aux États-Unis, on comptait un certain nombre de catholiques d'extrême droite, comme par exemple le dynamique père Coughlin et ses partisans.

L'incertitude quant à la réaction de l'Autriche allemande et des nombreux catholiques vivant dans les territoires occupés par Hitler à cette époque a pu contraindre le Führer à revoir ses plans de guerre immédiats. Cela aurait pu le forcer à reporter la date de son attaque contre la Pologne, prévue pour septembre 1939, date du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Un autre facteur d'une importance capitale à ce stade de l'histoire européenne fut celui de la Russie soviétique. Avant l'attaque d'Hitler contre la Pologne, la Russie négociait avec l'Angleterre et la France afin de former une alliance militaire contre le dictateur. Ces négociations, complexes et sournoises de part et d'autre, furent particulièrement ardues en raison de la méfiance de Staline.

Il est certain que si la dénonciation du nazisme par le pape avait été publiée en février précédent, comme Pie XI l'avait prévu, le front antinazi aurait été considérablement renforcé, encourageant ainsi la Russie à signer un pacte avec les puissances occidentales.

Cela ne se produisit pas. Les Soviétiques soupçonnaient l'Occident, et par conséquent le Vatican, de jouer un double jeu et de gagner du temps. Il faut se rappeler qu'à cette époque, Hitler semblait détenir la plus grande puissance militaire d'Europe, comme les événements l'ont confirmé par la suite. Certains éléments en Angleterre, en France et même aux États-Unis souhaitaient qu'Hitler attaque la Russie, non seulement pour anéantir le communisme, mais aussi pour détourner ses armées de l'Europe.

Un pacte diabolique

Staline le savait parfaitement; et, craignant une attaque préventive soudaine de l'Allemagne nazie, au grand dam des communistes du monde entier, il signa un pacte de non-agression mutuel avec Hitler. L'Axe Berlin-Moscou était né.

Cet Axe incongru eut une existence éphémère, c'est vrai. Mais il convenait aux deux partenaires de l'époque, chacun poursuivant son propre objectif. Le pacte Hitler-Staline bouleversa l'équilibre des pouvoirs en Europe, rendant inévitable le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Hitler et Mussolini, malgré leurs airs de bravades, étaient parfaitement conscients de l'influence politique que le Vatican pouvait exercer sur la scène internationale. Après tout, tous deux avaient accédé au pouvoir grâce à ce même Vatican. Si le Vatican avait contribué à leur ascension, il pouvait tout aussi bien jouer un rôle dans leur chute.

De vagues rumeurs concernant les intentions de Pie Xi étaient parvenues aux oreilles des services de renseignement fascistes, nazis et soviétiques. On disait même que les Russes, conscients des manœuvres en cours, avaient attendu la déclaration anti-hitlérienne du Vatican avant de définir leur politique à l'égard de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne. Cela n'a jamais été prouvé, mais historiquement, c'est plausible. La concomitance du revirement inexpliqué de la Russie envers les Alliés et du début du pacte germano-soviétique était trop soudaine pour être une simple coïncidence.

Quoi qu'il en soit, le fait demeure que Pie XI est mort prématurément. De plus, les rares personnes de son entourage qui connaissaient l'existence du document ont inexplicablement gardé le silence. Qu'est-ce qui les a contraintes à garder ce secret? La réponse est simple: elles avaient reçu l'ordre de ne rien divulguer.

Dans le même temps, tous les exemplaires déjà imprimés du testament antinazi du pape ont disparu de l'imprimerie du Vatican quelques minutes avant le décès du pontife.

Ce n'était pas tout. Le manuscrit original, écrit de la main même du pape, a mystérieusement disparu du bureau papal.

L'énigme n'a jamais été résolue par des révélations concrètes ultérieures. Cependant, certaines déductions ont pu être faites, sans pour autant aboutir à une conclusion définitive.

Parmi les personnes ayant un accès personnel au cabinet du pape figurait le secrétaire d'État, le cardinal Pacelli. Il convient de rappeler que c'était lui qui avait conduit le Parti catholique allemand à une entente avec le parti nazi, contribuant ainsi à l'accession au pouvoir d'Hitler, et qui, trois mois seulement après la nomination de ce dernier comme chancelier d'Allemagne, avait ordonné la dissolution du Parti catholique allemand, afin de faciliter l'instauration de l'absolutisme politique par Hitler.

Dans la confusion de l'interrègne au Vatican — c'est-à-dire durant la période qui doit s'écouler entre la mort d'un pape et l'élection de son successeur —, le secret du testament disparu demeura bien gardé. Des rumeurs circulèrent, mais furent vite oubliées dans le tourbillon des événements majeurs qui agitaient la scène internationale. Hitler se précipitait inexorablement vers la guerre.

Plusieurs personnes, cependant, n'ont jamais oublié le testament funeste du défunt pape: le comte dalla Torre; un jeune prélat du Vatican, Monseigneur Montini (futur pape Paul VI); et un autre encore, un prêtre catholique dévoué et ami de l'auteur de ces lignes, Dom Luigi Sturzo.

Dom Sturzo avait été le fondateur et le dirigeant du premier Parti catholique d'Italie, juste après la Première Guerre mondiale. Après la Seconde Guerre mondiale, ce parti, rebaptisé Parti démocrate-chrétien, a gouverné l'Italie pendant 33 années consécutives, jusqu'en 1977, date à laquelle il a dû accepter un « compromis historique » avec les communistes italiens, alors deuxième parti politique du pays.

Dom Sturzo connaissait très bien le pape. Le Parti catholique avait été créé avec l'aide personnelle du pontife. Et il fut finalement dissous sur ordre de ce même pape (1926-1927).

Cela se produisit lorsque Pie XI, ayant finalement décidé de coopérer avec Mussolini, entama avec lui des négociations secrètes qui aboutirent à la signature d'un concordat et à la résolution de la question romaine en 1929. Le principal négociateur était le frère de Monseigneur Pacelli, le futur secrétaire d'État sous Pie XI.

Le plus significatif dans cette affaire est que Pie XI, influencé par son nonce apostolique en Allemagne et ayant qualifié Mussolini d’« homme envoyé par la divine Providence », accéda à la demande de ce dernier de dissoudre le Parti catholique. C’est pourquoi Pie XI ordonna à Dom Sturzo de dissoudre le Parti deux ans avant la conclusion des négociations secrètes entre le Vatican et Mussolini. Dom Sturzo s’exila aussitôt.

Il n'y eut jamais d'amertume entre les deux hommes. Dom Sturzo, considéré comme un progressiste, comprenait la stratégie du pape. Il espérait cependant toujours que ce dernier finirait par reconnaître son erreur. Ce qui arriva effectivement. Grâce à cette compréhension mutuelle, Dom Sturzo resta en contact étroit avec Pie XII.

Lorsque Pie XI se retourna finalement contre les dictateurs fascistes et nazis, il tint Dom Sturzo informé de ce fait; non seulement de son changement d'attitude, mais aussi de sa condamnation ouverte imminente du totalitarisme, lui donnant la date précise de cette déclaration papale explosive.

Ces faits ont été révélés à l'auteur par Dom Sturzo lui-même à deux reprises. La première fois, alors que le dirigeant italien vivait à Londres durant l'été 1939, et la seconde au début du printemps 1940, après le début de la Seconde Guerre mondiale.

À l'exception d'un cercle restreint à Rome, personne d'autre n'était au courant du testament antifasciste du pape Pie XI.

La raison? Quelques semaines plus tard, le 2 mars 1939, le cardinal Pacelli, secrétaire d’État anticommuniste du pape, fut élu pape sous le nom de Pie XII. Son premier ordre, dès son accession au trône pontifical: que le souhait de son prédécesseur concernant une déclaration antihitlérienne soit totalement et définitivement oublié.

Et il en fut ainsi tout au long de son long pontificat.

 

CHAPITRE 14

De Gaulle et l'Envoyé « Extraordinaire »

Dès son couronnement, Pie XII annonça sans équivoque que l'Église catholique s'était engagée dans une guerre totale contre le communisme mondial. Aussitôt, joignant le geste à la parole, il lança une croisade antibolchevique des plus vigoureuses.

Toutes les voies d'influence ecclésiastique et politique étaient hermétiquement fermées à tous les éléments pro-communistes au sein de l'Église, avec pour résultat qu'en quelques semaines, tout vestige de pouvoir qu'ils avaient pu exercer avait disparu comme la brume sous le soleil de midi.

Une forme d'activité dans laquelle la plupart d'entre eux excellaient, cependant, est restée intacte: leur habileté à infiltrer de manière promotionnelle les infrastructures de l'édifice ecclésiastique.

Ces activités, de par leur nature clandestine, ont bénéficié du soutien de tous les mouvements antifascistes en Italie, en Allemagne et dans d'autres pays d'une Europe à tendance fasciste. Ce soutien incluait la coopération directe, même discrète, de divers partis communistes, partout où ils étaient encore actifs.

Leur nouvelle stratégie les contraignit à la clandestinité, rendant leur campagne d'infiltration et de subversion extrêmement difficile. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata, la répression anticommuniste devint féroce. Le pacte Hitler-Staline marqua le point le plus bas de leurs activités. Se sentant trahis par Dieu et par les hommes, beaucoup abandonnèrent leurs efforts, désespérés.

Les communistes, avec lesquels ils s'étaient alliés – maintenant qu'Hitler et Staline étaient parvenus à un nouvel accord – refusèrent de combattre le nazisme. Le fossé entre les communistes et les radicaux catholiques semblait s'être creusé au point d'une rupture irrévocable.

L'attaque soudaine d'Hitler contre la Russie changea tout en un instant. La situation était d'autant plus tragique que, ironie du sort, le Vatican avait averti Moscou à plusieurs reprises de l'imminence de l'attaque hitlérienne. Staline, qui avait toujours minimisé l'influence diplomatique du Vatican, préférant la parole d'Hitler à celle du pape, ou même à celle d'un proche de celui-ci, refusa de prendre l'avertissement au sérieux. Cette erreur d'appréciation coûta la vie à des millions de Russes et faillit entraîner la perte du capital soviétique.

Suite à l'attaque contre l'URSS, les communistes européens devinrent du jour au lendemain des antinazis engagés. Leur rupture avec les catholiques progressistes fut immédiatement corrigée. Désormais, les radicaux catholiques collaborèrent étroitement avec les guérilleros communistes à un objectif commun: la défaite de l'Allemagne nazie et la victoire totale du communisme soviétique et européen.

Bien que les combattants de la résistance fussent des patriotes de diverses tendances politiques, le groupe le plus important et le plus déterminé était composé de communistes. Mais tandis que les guérilleros européens ne souhaitaient que la libération de leurs pays respectifs de l'occupation nazie, les communistes considéraient la défaite de l'Axe comme un tremplin vers deux autres objectifs: a) aider la Russie soviétique à remporter une victoire décisive; et b) instaurer des régimes communistes dans les différents pays européens après la chute du nazisme.

Nombre de catholiques de gauche connaissaient ces objectifs et ont collaboré à leur réalisation, à commencer par le bas clergé, ouvertement encouragés par certains évêques. Quelques prélats revendiquaient une influence privilégiée, arguant que c'était le Vatican qui avait le premier averti l'Union soviétique de l'imminence d'une attaque nazie.

Le mystère des raisons qui ont poussé le Vatican, pourtant anticommuniste, à avertir le dictateur bolchevique de Russie de l'attaque imminente n'a jamais été élucidé. Cependant, il ne fait aucun doute que certains éléments procommunistes au sein même du Vatican étaient à l'œuvre, comme nous aurons l'occasion de le démontrer prochainement.

Le pape Pie XII, quant à lui, s'inquiétait de plus en plus de la pratique communiste manifeste consistant à instaurer des régimes soviétiques dans des pays nominalement catholiques. Leur activité dans ce domaine ne se limitait pas aux territoires limitrophes de la Russie, comme la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne et d'autres, mais s'étendait également à des pays occidentaux tels que l'Italie, la Belgique et la France.

Le danger était bien réel, car les guérilleros rouges, soutenus principalement par les États-Unis et la Grande-Bretagne, étaient devenus le prolongement armé des partis communistes locaux. Ces partis bénéficiaient de la loyauté de centaines de milliers d'ouvriers urbains.

Anxiété parmi les prélats

Outre leurs projets de prise de pouvoir, ils évoquèrent également des représailles contre les catholiques ayant collaboré avec les puissances de l'Axe. Cette perspective suscita l'inquiétude au sein de la hiérarchie catholique, car un nombre important de hauts dignitaires du clergé français avaient activement soutenu le gouvernement fantoche catholique-nazi du général Henri Pétain. Le régime de Pétain, en réalité, constituait l'un des compromis idéologiques conclus par Pie XII avec Hitler après sa victoire, suite à la défaite de la France face à l'Allemagne en 1940.

Après la chute de la France, le Vatican se trouva dans une situation délicate. Il ne pouvait soutenir ouvertement les envahisseurs nazis sans risquer de s'attirer l'hostilité des catholiques en France occupée et ailleurs en Europe.

La situation exigeait une diplomatie internationale des plus habiles. Bien que la guerre se soit jusque-là déroulée favorablement pour l'Allemagne, la victoire était loin d'être acquise. L'entrée en guerre du Japon et des États-Unis laissait même entrevoir la possibilité d'une issue fatale pour Hitler.

Cette perspective devint plus plausible lorsque la progression apparemment irrésistible de l'armée allemande fut stoppée en 1942. Dès le milieu de l'année 1943, Mussolini avait déjà perdu le pouvoir. L'avenir s'annonçait sombre.

Le pape Pie XII dut prendre des mesures préparatoires minutieuses pour s'assurer de ne pas se retrouver, lui et l'Église, du côté des perdants. Il s'y employa aussitôt, en commençant par des démarches prudentes vers le camp allié. Fin diplomate, il entreprit de courtiser le vainqueur potentiel le plus puissant: les États-Unis.

En prenant cette initiative, Pie XII suivait la grande stratégie traditionnelle employée par l'Église tout au long de son histoire: abandonner un allié perdant pour se ranger du côté du vainqueur. Grâce à son habileté diplomatique hors pair, à son sens du timing et au soutien de certaines personnalités influentes aux États-Unis, il a jeté les bases de la nouvelle alliance du Vatican. Dès que l'axe Vatican-Berlin a commencé à s'effriter, l'axe Vatican-Washington a vu le jour.

Mais si une nouvelle alliance s'était formée sur le champ idéologique, une alliance qui influençait profondément la politique intérieure et étrangère des États-Unis, une autre, plus inquiétante encore, avait également vu le jour. Il s'agissait de l'alliance clandestine entre un communisme militant et certains radicaux catholiques actifs dans les mouvements clandestins à travers la majeure partie de l'Europe.

Les éléments procommunistes avaient infiltré non seulement les rangs des fidèles catholiques, mais aussi les plus hautes sphères du Vatican. Sous couvert de prélats zélés ou de diplomates distingués, ils avaient commencé à préparer le jour où, une fois l'Europe nazie effondrée, une Russie soviétique victorieuse émergerait comme grande puissance militaire et le communisme s'emparerait d'une Europe dévastée.

Leurs prévisions se sont avérées en partie erronées. Le Vatican, sous le contrôle ferme de Pie XII et désormais allié des États-Unis, a mené une croisade anticommuniste avec une vigueur sans précédent.

Certains dissidents de l'Église, encore actifs dans l'ombre, finirent par se faire connaître publiquement pour leur manque d'enthousiasme à l'égard de l'alliance Vatican-Washington. À leurs yeux, cette alliance avait favorisé la guerre froide contre la Russie communiste.

Parmi ces dissidents figurait Monseigneur Roncalli, diplomate de carrière décontracté, affecté à plusieurs reprises à des missions de second ordre aux frontières de l'Europe du Sud et du Proche-Orient. Sa tâche était celle d'un fonctionnaire subalterne, chargé des problèmes régionaux et de questions d'ordre purement ecclésiastique.

Du moins, c'était la version officielle.

En pratique, cependant, une fois la guerre déclenchée, la nature de sa mission changea. La Turquie – avant, pendant et même après la Seconde Guerre mondiale – était un poste d'écoute international notoire, autrement dit un centre d'espionnage. De ce fait, elle était devenue particulièrement importante pour certaines nations anticommunistes, étant donné sa position aux portes de la Russie soviétique.

Lorsque l'Allemagne nazie s'est finalement effondrée et que le général de Gaulle est revenu en France libérée, l'inquiétude de Pie XII face à la politique du général s'est accrue.

De Gaulle, qui, depuis le jour de son retour jusqu'à sa démission (1944-1969), a réussi à survivre à trente et une tentatives d'assassinat, avait déclaré en termes si explicites qu'il avait l'intention de mettre en place des tribunaux où les membres de la hiérarchie catholique française seraient jugés et condamnés pour collaboration avec les nazis.

La menace était sérieuse et exigeait une gestion prudente. Elle l'était d'autant plus qu'elle dissimulait un autre problème, non moins grave: l'étroite association et la coopération de catholiques français procommunistes, qui préparaient une campagne politique commune pour prendre le pouvoir en France après la guerre.

La menace communiste

La situation était également grave pour De Gaulle, car les communistes français avaient prévenu qu'ils comptaient provoquer des troubles de grande ampleur si leurs revendications n'étaient pas satisfaites, au moins partiellement.

Les communistes français étaient, bien entendu, soutenus politiquement et financièrement par la Russie soviétique, alors occupée à planifier l'appropriation territoriale de l'Europe de l'Est, et plus particulièrement de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de l'Allemagne de l'Est.

À ce moment précis, Pie XII se souvint du diplomate qui avait agi avec tant de sagesse et de compétence comme agent de renseignement du Vatican en Turquie. Ses qualifications étaient impressionnantes. Il avait reçu une longue formation à l'art délicat de la conciliation, lui permettant de traiter avec les adversaires les plus acharnés. Il avait été délégué apostolique à Istanbul depuis 1934, et administrateur du rite latin à Constantinople. Il s'y était lié d'amitié avec d'éminents membres du gouvernement turc et des prélats de l'Église orthodoxe grecque. En Grèce, il avait obtenu des résultats remarquables en tant que négociateur, notamment auprès des Grecs durant l'occupation allemande et italienne.

Outre son expérience militaire, il possédait une autre qualité, non moins intéressante: il était pro-russe, pro-Église orthodoxe et dévoué au peuple. Apprécié de la gauche, tant au sein qu’à l’extérieur de l’Église, il était reconnu par les communistes comme un de leurs alliés. En somme, il était le négociateur idéal pour gérer la situation délicate qui s’était développée en France.

Un envoyé du Vatican, qui, bien que n'étant pas communiste, avait exprimé l'avis que l'Église orthodoxe russe devait envisager une détente avec les Soviétiques et également avec Rome, était donc l'homme qu'il fallait pour résoudre l'enchevêtrement franco-communiste.

Ainsi, un an avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, Pie XII rappela Monseigneur Roncalli, le diplomate radical en Turquie, et l'envoya à Paris pour apaiser un homme d'État catholique amer, le général De Gaulle.

Dans un premier temps, le diplomate de gauche fut froidement accueilli par De Gaulle. Puis, la détermination de ce dernier à punir la hiérarchie française commença à faiblir. Finalement, son projet initial de les emprisonner ou de les destituer fut purement et simplement abandonné. Ce qui soulagea Pie XII et stupéfia nombre de personnes, en France comme à l'étranger.

Que s'était-il passé en coulisses? L'envoyé progressiste du Vatican avait pleinement démontré son habileté, sa maîtrise de l'art d'apaiser un adversaire par la voie de la diplomatie, c'est-à-dire par le recours à l'« œcuménisme politique ». Il avait proposé à De Gaulle un marché politique: lui, le diplomate catholique, négocierait avec les guérilleros communistes français. Il les persuaderait de renoncer à leurs actions subversives, à condition que De Gaulle abandonne son projet de traduire en justice les évêques et cardinaux de France pour collaboration avec les nazis.

De Gaulle accepta. Les accusations portées contre certains évêques français furent abandonnées. Comment Monseigneur Roncalli, diplomate radical, parvint-il à persuader les communistes d'atténuer leur campagne de perturbation dans une France récemment libérée?

Il avait convaincu les communistes que l'Église réorienterait bientôt sa politique vers le communisme en tant que philosophie, ainsi que vers la Russie soviétique, son ancien adversaire idéologique. Pour prouver sa sincérité, il les bénit et déclara même, à Paris, qu'il sympathisait personnellement avec le marxisme, dont les principes étaient, selon lui, en accord avec ceux du Christ.

Sa mission en France avait été un succès retentissant. De retour à Rome, cependant, le monseigneur rose fut rapidement déçu. Pie XII, au lieu de modérer son opposition au communisme et à la Russie, contribua à déclencher la Guerre froide avec son nouveau partenaire idéologique, les États-Unis.

Sans nier que les ambitions expansionnistes de Staline en Europe et en Asie aient été les principaux facteurs de la montée des tensions militaires entre l'Est et l'Ouest, Monseigneur Roncalli a reproché au Pape son « parti pris anticommuniste américain ».

Lorsque la Guerre froide s'est transformée en guerre ouverte en Corée, le prélat radical s'est opposé au soutien que le Vatican apportait, directement et indirectement, aux États-Unis.

Ses objections aux problèmes intérieurs et européens étaient tout aussi fréquentes. Il fut très mécontent, par exemple, lorsque Pie XII supprima les prêtres ouvriers, et plus encore lorsqu'il décréta l'excommunication des catholiques qui osaient soutenir un candidat communiste à une fonction politique.

Un jour, Pie XII finit par le destituer. Autrement dit, il le relégua du centre décisionnel du Saint-Siège à un rôle marginalisé au sein de l'Église.

Pour atténuer l'impact de cette rétrogradation, on lui remit simultanément le chapeau de cardinal, mais on l'affecta au patriarcat de Venise, une institution reculée. Autrement dit, sa promotion s'était avérée être une véritable rétrogradation – « Promoveatur ut amoveatur », comme disaient les anciens Romains.

Du point de vue de Pie XII, cela aurait dû marquer la fin d'un radical importun, puisque la seule tâche du nouveau cardinal aurait été, dans le cours normal des événements, de se préparer à mourir paisiblement à Venise.

Le destin en avait décidé autrement. Peu après, ce diplomate pro-russe, pro-orthodoxe et pro-communiste succéda à Pie XII sur le trône de Pierre.

 

CHAPITRE 15

L'axe Vatican-Washington

Si l’entente Washington-Moscou avait été l’axe militaire autour duquel la Seconde Guerre mondiale s’était articulée dans une lutte commune contre l’Allemagne nazie, l’axe Washington-Vatican fut celui autour duquel la Guerre froide s’était articulée dans une lutte commune contre le communisme mondial.

Ses deux principaux adversaires idéologiques s'affrontaient à travers le monde, chacun déterminé à gagner l'allégeance du monde: le pape à Rome et Staline à Moscou.

La Russie communiste, principale vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, disposait désormais non seulement de millions d'hommes armés, mais aussi de millions de communistes disséminés dans toute l'Europe libérée. Parmi ces derniers figuraient des catholiques procommunistes, voire communistes, qui sortirent de la guerre plus déterminés que jamais à introduire le socialisme au sein même du Vatican, bastion réactionnaire.

Tandis que ces catholiques, y compris des membres du clergé, s'engageaient dans les arènes idéologiques, agissant par le biais de mouvements socialistes ou de partis catholiques ressuscités désormais appelés démocrates-chrétiens, le Vatican lui-même lançait une campagne anticommuniste des plus redoutables, sans précédent et sans précédent depuis.

L'intensité de la croisade était pleinement justifiée par la situation politique mondiale. Le dragon bolchevique, que l'Église avait espéré voir anéanti ou du moins contenu par la Seconde Guerre mondiale, se révélait plus fort que jamais. Il menaçait d'engloutir des nations entières, militairement, idéologiquement et territorialement.

Lorsque la guerre tournait à l'avantage d'Hitler, le Vatican avait coopéré avec lui de manière tacite et prudente. Mais lorsque le conflit bascula finalement en faveur des Alliés en 1933 et 1944, l'Église se rapprocha d'eux. La France, l'Angleterre et les autres pays européens n'avaient plus grande importance à cette époque et ne furent plus courtisés comme auparavant. L'objectif principal de cette cour était le pays qui était sorti de la guerre comme deuxième superpuissance: les États-Unis.

Alors que la guerre touchait à sa fin, les États-Unis, tout comme le Vatican, s'inquiétaient de la propagation du communisme dans les pays libérés par les Alliés. La coopération entre Washington et le Saint-Siège, timidement initiée lorsque la machine de guerre hitlérienne commença à s'effondrer, se transforma rapidement en une véritable alliance. D'abord secrète et informelle, cette collaboration devint plus ouverte et directe à mesure que la menace russe se faisait plus manifeste.

Les attitudes menaçantes de Staline et l'expansion territoriale croissante des armées soviétiques alarmèrent tant le Vatican que Washington. Tandis que le Vatican s'inquiétait profondément du sort de millions de catholiques en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Autriche et en Allemagne, les États-Unis étaient tout aussi préoccupés par l'équilibre des pouvoirs dans le monde d'après-guerre.

La convergence constante des objectifs du Vatican et des décideurs politiques à Washington a progressivement abouti à une cause commune intégrée: l’endiguement de la géopolitique russe et de l’impérialisme marxiste.

La Russie soviétique n'était pas la seule menace. Le communisme lui-même devint une force politique redoutable au sein même des nations occidentales victorieuses, sous la forme de partis communistes nationaux qui surgirent des ruines de la guerre tels des dents de dragon, prêts à dévorer les vainqueurs.

Leurs ambitions étaient sans limites. La Belgique, la France et l'Italie semblaient basculer dans le rouge. Leurs dirigeants se tournaient de plus en plus vers Moscou pour s'inspirer de la mise en place de gouvernements soviétisés.

Il était dans l'intérêt du Vatican comme de Washington de faire échouer ces aspirations communistes locales. Les objectifs ultimes des deux centres de pouvoir étant si similaires, il était aisé de mettre en œuvre une stratégie anticommuniste commune visant à freiner la propagation du marxisme.

Le pape Pie XII, désormais maître du Saint-Siège, mobilisa toutes les forces considérables à sa disposition pour consolider l'alliance anti-russe naissante. Les rouages ​​diplomatiques, religieux et émotionnels de l'Église furent imprégnés d'une ferveur anticommuniste intense. Fin tacticien, le pape veilla à ce que les effets de cette action se fassent sentir dans toute l'Europe et, surtout, aux États-Unis.

Le partenariat entre le Vatican et Washington était largement perçu comme la réponse chrétienne à la progression inexorable du marxisme athée. Il en vint à être considéré comme le principal moyen de reconstruire une société démocratique d'après-guerre.

C’est ainsi que, dans un délai très court, les relations entre le Vatican et les États-Unis se sont concrétisées par une alliance idéologique. Cette union fut l’un des événements politiques les plus importants de l’après-guerre.

La stratégie traditionnelle du Vatican — se défaire d'un allié perdant et se ranger du côté du vainqueur — fut une fois de plus adoptée avec le succès prévisible.

La stratégie mise en œuvre dans le cadre de l'entente américano-vaticane a engendré la Guerre froide. Contrairement à ce que beaucoup ont cru, cette guerre n'a pas été déclenchée par un Winston Churchill belliciste et d'autres hommes d'État européens de second plan. Elle a été conçue en partie au sein même du Vatican, avec la coopération secrète de certains activistes religieux, politiques et militaires américains.

Les premiers signes de sa naissance apparurent au sein même de l'Église, non pas dans le domaine politique, mais religieux. Cela se manifesta dans le culte de Notre-Dame de Fatima, dont l'un des objectifs s'inscrivait dans une perspective de Guerre froide: vaincre la Russie communiste puis la convertir au catholicisme.

L'Église est extrêmement habile en la matière. Avant de lancer une quelconque campagne, elle prend des mesures préparatoires, guidée par une profonde ferveur religieuse. Nous aborderons ce point plus loin.

Hostilités d'après-guerre

L'Église n'est pas à l'origine de la Guerre froide, mais elle fut parmi les premières à s'y engager. Les puissances laïques occidentales avaient déjà perçu la menace que représentait une Russie victorieuse après la guerre et se préparaient à y faire face avant même que le Vatican ne prenne part à la contre-offensive. Bien avant la défaite du nazisme, Roosevelt et Churchill avaient tous deux compris que Staline projetait d'annexer une demi-douzaine de pays d'Europe de l'Est.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les deux principaux vainqueurs, les États-Unis et la Russie, se considéraient avec une méfiance mutuelle croissante. Au lieu de désarmer, ils maintenaient tous deux leurs forces armées en état d'alerte maximale.

L'Union soviétique ralentit sa démobilisation et maintint une armée colossale en état de guerre. Les États-Unis, tout en démobilisant une grande partie de leurs forces armées, commencèrent néanmoins à se préparer, par d'autres moyens, à une confrontation imminente avec leur récent allié. Un an seulement après la défaite d'Hitler, soit en 1945, les États-Unis s'employaient déjà à constituer des stocks de matières premières essentielles, une mesure de guerre à part entière. En juillet 1946, le 79e Congrès américain approuva officiellement ce programme en adoptant la loi publique 520 à cet effet. À cette date, le stock total de matériel s'élevait déjà à 4,546 milliards de dollars. De 1946 à 1950, avant le début de la guerre de Corée, le stock américain doubla presque, atteignant 8,3 milliards de dollars.

Les stocks d'armes et de matériel militaire équivalents de la Russie soviétique n'ont jamais été divulgués, mais on peut raisonnablement supposer qu'ils étaient au moins comparables à ceux des États-Unis, voire supérieurs.

En 1947, on comptait 19 millions d'hommes sous les armes dans le monde. Cela se passait moins de deux ans après la victoire en Europe. Dès lors, les dépenses militaires ont explosé pour atteindre des chiffres astronomiques. Au moment où la Yougoslavie — qui commençait à affirmer son indépendance et à se tourner vers l'Occident — le monde était divisé.

Les usines d'armement américaines tournaient à plein régime, tandis que l'armée de l'air, l'armée de terre et la marine américaines étaient déployées dans le monde entier, aux principaux points stratégiques. Le Congrès américain vota des dépenses colossales pour maintenir cet état de préparation militaire mondial – par exemple, 129 milliards de dollars en moins de deux ans (1950-1952). Dès 1953, en Europe seulement, les États-Unis avaient déjà construit plus d'une centaine de bases aériennes, dont beaucoup étaient spécifiquement équipées pour les opérations atomiques, servant de bases défensives et offensives contre la Russie .

En Russie communiste, des préparatifs d'une ampleur comparable furent entrepris, avec une impulsion égale à celle de l'Occident. En quelques années seulement, des milliards de roubles furent alloués à des fins militaires. Tandis que la Russie devenait l'arsenal communiste de l'Est, l'Amérique devenait l'arsenal anticommuniste de l'Ouest, et son principal chef de file politique et militaire.

Les autres nations du monde, encore traumatisées par le massacre de la Seconde Guerre mondiale, durent se préparer à la Troisième. Hommes politiques, généraux, chefs d'État, tous évoquaient la guerre atomique. Les armées se reformèrent, prêtes à partir.

Une telle course aux armements gigantesque a miné l'économie de nations entières, rendant ainsi une éventuelle guerre entre les deux puissants blocs de l'Est et de l'Ouest non pas tant une probabilité qu'une certitude.

Parallèlement à ces préparatifs militaires, des mesures préliminaires de nature psychologique, c'est-à-dire émotionnelle, étaient également menées sur le front religieux par le Vatican.

Ce programme fut élaboré non seulement dans les cercles secrets du Saint-Siège, mais aussi à Washington. Il fut ensuite promu à l'échelle mondiale avec une habileté consommée, caractéristique du génie de Pie XII.

La réaction émotionnelle croissante face à la répression religieuse communiste a été engendrée d'abord par le procès de l'archevêque yougoslave Alojzije Stepinac, puis par celui du cardinal anticommuniste hongrois Mindszenty.

Les deux procès, largement médiatisés, suscitèrent un immense ressentiment envers les communistes, tant dans le monde catholique que protestant. Ils offrirent à Pie XII deux arguments de poids pour exercer une pression politique sur le gouvernement américain et consolider l'alliance catholique-américaine.

L’archevêque Stepinac avait contribué à l’instauration d’une dictature catholique en Croatie entre 1940 et 1945, avec la bénédiction d’Adolf Hitler. Bien qu’il l’ait nié avec véhémence, il fut par la suite accusé d’avoir collaboré avec le chef des Oustachis (un parti nazi croate), Ante Pavelić. La Croatie devint un État fasciste où chacun devait appartenir à un seul parti politique et pratiquer une seule religion: le catholicisme. Des conversions forcées furent perpétrées, parfois de villages entiers. Ceux qui résistaient étaient envoyés dans des camps de concentration. Des atrocités furent commises, selon les allégations, avec la connaissance et la complicité de l’archevêque. À la fin du pogrom, plus de 600 000 hommes, femmes et enfants avaient péri .

Après la Seconde Guerre mondiale, Pavelic aurait trouvé refuge au Vatican avant de pouvoir s'enfuir en Amérique du Sud, refuge de tant d'autres criminels nazis.

L'archevêque en procès

Après la guerre, le gouvernement communiste yougoslave arrêta l'archevêque Stepinac et le traduisit en justice pour sa prétendue collaboration avec les Oustachis. L'Église déclara que ces accusations étaient montées de toutes pièces, visant le prélat en raison de son opposition farouche au communisme. Le 11 octobre 1946, il fut condamné à seize ans de prison, mais Tito le fit libérer et assigner à résidence en 1951. Pie XII le nomma cardinal l'année suivante.

Entre 1948 et 1949, un autre haut dignitaire de l'Église catholique fut traduit en justice par les communistes, cette fois en Hongrie. Il s'agissait du cardinal Mindszenty, qui avait fermement soutenu la campagne U.S.-Vatican visant à renverser le régime communiste dans son pays. À l'instar de l'archevêque Stepinac, il devint une figure emblématique de la lutte anticommuniste aux yeux de l'Occident et trouva refuge à l'ambassade américaine de Budapest.

Durant cette période, Pie XII s'entretenait avec d'éminents chefs militaires du monde non communiste, notamment américains. Des généraux britanniques et américains défilaient sans cesse entre le Vatican et le reste du monde.

Pour ne citer qu'un exemple: au cours d'une seule journée de juin 1949, Pie X reçut en audience successivement cinq généraux américains. Il s'agissait du général Mark Clark, commandant de la 5e armée américaine en Italie pendant la guerre et par la suite officier de terrain durant le conflit coréen; du lieutenant-général J. Cannon, commandant de l'US Air Force en Europe; du major-général Robert Douglas, chef d'état-major des forces armées américaines en Europe; du major-général Maxwell Taylor, commandant adjoint du commandement européen; et du lieutenant-général Geoffrey Keyes, commandant des forces américaines en Autriche.

Ces hauts gradés militaires sont allés s'entretenir avec le pape parce qu'ils le considéraient, comme eux, comme le commandant des forces impliquées dans la guerre froide.

Le Vatican étant devenu un centre névralgique de la stratégie de guerre anticommuniste à grande échelle, il n'est pas surprenant que des dignitaires catholiques de certains pays aient parlé et agi en partant du principe qu'une guerre était imminente. Le Vatican, qui, en un laps de temps étonnamment court, avait tissé des liens très étroits avec certains milieux influents américains, ne se livrait pas à de simples vœux pieux. Il était confronté à une réalité militaire bien concrète. Le monde entier, stupéfait, en a eu la preuve le 27 août 1950.

À cette date, lors d'un discours prononcé à Boston, M. Francis Matthews a appelé les États-Unis à devenir « le premier agresseur pour la paix ». Autrement dit, il exhortait son gouvernement à déclencher une troisième guerre mondiale.

Matthews n'était ni un excentrique ni un citoyen irresponsable. Il était, en réalité, une figure clé du gouvernement américain: secrétaire à la Marine. Catholique pratiquant, il fut maintes fois honoré pour ses services rendus à l'Église. De plus, il avait été à la tête des Chevaliers de Colomb et chambellan secret du pape Pie XII.

Avec des catholiques occupant des postes aussi importants au sein du gouvernement américain, le Vatican ne pouvait ignorer ce qui se tramait dans certains milieux, où l'expression « premiers agresseurs pour la paix » n'était pas qu'une simple figure de style. Les informations transmises aux évêques et cardinaux du monde occidental leur permirent d'influencer les mentalités au sein de leurs sphères d'influence respectives. Ainsi, tandis que le vaste réseau ecclésiastique de l'Église catholique romaine alimentait un fort sentiment anticommuniste, l'appareil militaire, politique et financier des États-Unis renforçait une campagne conjointe qui allait bientôt être qualifiée de Guerre froide par les médias.

La Guerre froide — enfant de l’agression territoriale et idéologique communiste, et de la détermination catholique-américaine à y résister — allait bientôt dégénérer en « guerre chaude » de Corée lorsque, pour citer le secrétaire d’État américain John Foster Dulles, « les États-Unis ont marché au bord de la guerre [guerre atomique, c’est-à-dire] à trois reprises.

La première fois eut lieu lors des négociations de trêve coréenne en juin 1953; et à deux reprises en 1954, lorsque les États-Unis avertirent les Chinois que s'ils intervenaient, des bombes atomiques seraient larguées sur la Mandchourie et le sud de la Chine.

Cette menace n'était pas un bluff. Elle était concrète et nucléaire. Les milieux communistes russe, européen, chinois et mondial en ont pris note et ont ralenti leur progression.

Ralentir ainsi la marche du communisme mondial représentait un triomphe pour la nouvelle alliance Vatican-Washington, la grande énigme politique de l'après-Seconde Guerre mondiale.

 

CHAPITRE 16

Le plan de Staline pour une papauté rouge

Même si la Troisième Guerre mondiale n'a pas éclaté en 1952, comme beaucoup le pensaient et l'espéraient, les machinations qui se déroulaient à Washington et au Vatican n'ont pas échappé à Joseph Staline.

Il avait lui-même amorcé quelques contre-mesures.

Le sentiment général d'impuissance qui régnait à travers le monde, pris en étau entre les deux puissances hostiles, était également ressenti par certains au sein même de l'Église. C'était notamment le cas au Vatican, devenu à ce moment-là le centre du pouvoir personnel de Pie XII.

C’est principalement durant cette période que Pie s’était affranchi des procédures diplomatiques traditionnelles et des échanges habituels de représentants ecclésiastiques et politiques, afin de mieux mener une campagne qui exigeait une action plus directe et résolue.

Le Kremlin n'avait pas été moins actif que Washington; pourtant, tout en se concentrant sur les affaires américaines, il n'en négligeait pas pour autant le Vatican. Le cynisme de Staline, ancien séminariste, à l'égard du pape durant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il lui avait demandé avec sarcasme combien de bataillons le pape pouvait envoyer au combat, appartenait désormais au passé.

Staline avait retenu la leçon. En Europe de l'Est, les catholiques lui causaient des problèmes incessants. En Europe de l'Ouest, la démocratie chrétienne, récemment créée, avait instauré d'importants gouvernements anticommunistes. De plus, en ce qui concernait la Guerre froide, Staline savait que l'un de ses principaux instigateurs n'était autre que Pie XII lui-même.

Il est devenu évident pour les stratèges du Kremlin que le Vatican méritait non seulement une attention particulière, mais aussi un traitement inhabituel en tant qu'arme diplomatique d'une religion dotée d'un poids politique.

Les hommes, qu'ils soient commissaires communistes ou cardinaux catholiques, ne peuvent pas totalement se départir de leurs goûts et de leurs aversions personnels, ni minimiser leurs faiblesses et leurs préférences.

Staline, qui avait traité personnellement avec des milliers de personnes, qu'il avait propulsées au sommet de la hiérarchie politique ou envoyées à l'exécution, était un fin analyste du comportement humain. Il appliqua à la situation au Vatican les mêmes règles qu'il avait si brillamment suivies dans ses relations avec les centres de pouvoir politique séculiers.

Non pas celles où il avait eu recours à la force brute, certes, mais celles où la ruse s'était avérée la plus efficace. Pour combattre une menace diffuse et omniprésente comme l'anticommunisme du Vatican, il fallait une arme tout aussi intangible, aussi invisible qu'une toile d'araignée, et tout aussi mortelle.

En conséquence, Staline prépara la mort effective du pape – ni plus, ni moins. Puisque la croisade catholique contre la Russie découlait principalement des convictions personnelles de Pie XII, raisonnait-il, il devrait être possible de neutraliser cette virulence anticommuniste en remplaçant Pie XII par un pape dont les convictions personnelles seraient opposées.

Le succès d'une telle politique dépendait, bien sûr, de l'élection d'un nouveau pape prêt à démanteler l'édifice que Pie XII avait bâti pendant trois décennies et à le remplacer par un système politique plus favorable au communisme. De prime abord, l'objectif de Staline paraissait impossible. Seule une intervention divine directe pouvait accomplir un tel miracle.

Staline, ancien séminariste, bien qu'athée convaincu, était versé dans la pensée théologique. Ses relations avec l'Église orthodoxe lui avaient appris que les ecclésiastiques, quel que soit leur rang, avaient des opinions personnelles sur les questions politiques. Par une habile manipulation de son corps clérical, par exemple, l'Église orthodoxe – jadis ennemie jurée du communisme – était devenue une alliée.

La hiérarchie orthodoxe avait dû se rendre à l'évidence: non seulement le communisme russe était là pour durer, mais le christianisme pouvait aussi être interprété comme étant plus proche du communisme que ne le laissait paraître l'enseignement capitaliste traditionnel des Évangiles.

Staline savait pertinemment qu'en Occident, certains membres du clergé catholique sympathisaient avec le communisme. Il savait également que de larges pans du monde ouvrier catholique, et même des mouvements sociaux catholiques, comptaient des partisans marxistes.

Ces milieux avaient toujours désapprouvé les activités anticommunistes de Pie XII, d'autant plus que ces politiques s'accordaient avec celles des États-Unis, qu'on leur avait appris à considérer comme le berceau de l'impérialisme. Au sein même du Vatican, certains partageaient les mêmes craintes belliqueuses que le citoyen lambda des différentes villes d'Europe.

Des espions infiltrés au Vatican

Outre ces considérations, Staline avait traité certaines informations, inaccessibles même à la diplomatie traditionnelle. Autrement dit, si le pape avait des agents à Washington, Staline disposait de ses propres informateurs au Vatican.

Il ne s'agissait pas d'agents comme on en trouvait habituellement au sein du Komintern archaïque et de ses agences d'espionnage affiliées. C'étaient les fleurons de l'élite du Kremlin.

Bien que pragmatique et impitoyable, Staline nourrissait des convictions non marxistes quant à l'irrationalité du comportement humain, ainsi que quant à la force des convictions religieuses ou idéologiques profondément ancrées.

Utilisées avec habileté, ces méthodes pourraient accomplir des miracles. Des informations complémentaires sur les opinions, les habitudes personnelles, les dispositions physiques et les moindres détails de la vie de certains individus pourraient faire le reste.

Ces informations avaient été recueillies dans tout le monde catholique. Le pape Pie XII, numéro un mondial et cible principale, fut celui qui fournit le plus de renseignements. Ses visions et apparitions mystiques étaient aussi familières à Staline qu'au rédacteur de l'Osservatore Romano ou aux cardinaux confidents qui les avaient divulguées.

En 1948 et 1949, par exemple, alors que Pie XII fulminait contre quiconque souhaitait voter pour les communistes aux élections générales italiennes et françaises, Staline savait que le pape prévoyait de proclamer un nouveau dogme.

Piété et propagande

Mais surtout, il savait que certains cardinaux s'y opposaient fermement, pour des raisons à la fois religieuses et politiques. Comme mentionné précédemment, ce nouveau dogme – l'Assomption corporelle de la Vierge Marie – avait été un acte de piété de la part de Pie XII, mais servit également d'instrument de propagande politique, tout comme son expérience ultérieure du phénomène de Fatima.

Staline, le matérialiste, interprétait ces manifestations comme des signes de troubles physiques et psychologiques, comme en témoignait clairement le fait que, suite à de telles visions, le pape était en proie à des crises de dépression. On lui avait dit que ces crises étaient soulagées par des doses toujours plus élevées de médicaments, dont certains étaient considérés comme dangereux.

Des rumeurs circulaient même (bien que jamais confirmées) selon lesquelles certains médecins, dans leur empressement à soulager sa souffrance, lui auraient administré des surdoses de tranquillisants. Les archives du Kremlin, tout comme celles de la CIA, contiennent des détails précis sur ces événements. Ils revêtaient une importance politique considérable car ils influencèrent directement les décisions du pape concernant des questions diplomatiques et politiques de la plus haute importance.

Des années plus tard, on a rapporté que ces périodes de dépression se transformaient en véritables maladies qui, outre les douleurs aiguës et les malaises récurrents, étaient considérées comme la cause d'expériences mystiques de toutes sortes.

En 1955, par exemple, lors d'une de ses graves maladies, Pie XII affirma avoir reçu la visite du Christ en personne. « Il a vu le Seigneur près de lui, silencieux dans toute sa majesté éloquente. » Et plus tard, selon le Corriere della Sera, le plus grand quotidien italien, le Saint-Père aurait également entendu « la voix véritable et distincte du Christ ».

Selon Staline, de tels événements indiquaient que la santé du pape déclinait. Sur le plan politique, cela signifiait qu'une fois Pie XII disparu, sa croisade anticommuniste prendrait fin, ou du moins s'atténuerait.

L'élection d'un nouveau pape revêtirait alors une importance considérable, non seulement pour l'Église, mais aussi pour Washington et pour Moscou.

Les élections papales de 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, n'étaient pas tombées dans l'oubli, et le testament papal disparu encore moins. Le conclave de 1939 avait été, en un sens, une farce, un triomphe des forces « réactionnaires » de la droite européenne et américaine. Les cardinaux modérés n'avaient aucune chance. Le plus papabile d'entre eux, par exemple, le cardinal Dalia Costa, archevêque de Florence, avait été battu presque immédiatement, alors que beaucoup s'attendaient à son élection.

Staline songea que la prochaine élection papale devait être préparée de manière plus satisfaisante. Cela impliquait un lobbying de longue haleine, tant au Vatican qu'à l'extérieur. Le candidat papal le plus acceptable devait avoir une personnalité affirmée, posséder l'orientation idéologique adéquate pour obtenir l'approbation des forces « progressistes » au sein de l'Église, et être susceptible de séduire un groupe d'activistes dynamiques au sein même de la hiérarchie romaine.

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les candidats, connus ou inconnus, étaient suivis et manipulés avec soin. Un ou deux des plus prometteurs étaient parvenus à infiltrer les partis catholiques, avant de disparaître sans laisser de traces. Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, cependant, plusieurs individus semblaient se distinguer et ne passèrent pas inaperçus. Les trois noms qui figuraient en tête de liste à Rome, à Washington et surtout à Moscou étaient ceux de Mgr Giovanni Battista Montini, secrétaire d'État pro-communiste; de Mgr Gregory Agagianian, patriarche du rite catholique arménien; et de Mgr Angelo Giuseppe Roncalli, diplomate et agent de renseignement ayant longtemps œuvré au Moyen-Orient.

Mgr Agagianian s'était fait remarquer avant la Seconde Guerre mondiale lorsque le pape Pie XI, après sa désillusion face à Hitler, l'avait élevé au patriarcat en 1937, poste qu'il occupa pendant 25 ans.

En 1946, le pape anticommuniste Pie XII le nomma cardinal. C'était au début de la Guerre froide. À l'époque, cette nomination suscita de nombreuses interrogations à Washington et à Rome. En réalité, il s'agissait d'une décision à long terme. Le cardinal Agagianian était appelé à jouer un rôle majeur pendant la Guerre froide naissante et par la suite, une fois la Russie envahie ou, du moins, l'Europe de l'Est libérée de l'occupation russe.

La raison en était qu'Agagianian était le plus grand spécialiste de l'Union soviétique, du communisme et de l'Église orthodoxe; un brillant érudit et un diplomate retors. À ces qualités s'ajoutaient d'autres atouts non moins intéressants aux yeux de ceux qui comptaient l'utiliser pour mettre en œuvre leurs plans politiques.

Il était d'origine arménienne, mais né Géorgien. Il avait connu le communisme de près, ayant vécu trois années difficiles comme jeune prêtre à Tiflis, en Géorgie, alors que la révolution bolchevique faisait rage. Il parlait couramment le russe et était considéré comme un Russe exceptionnel par les Russes eux-mêmes.

Agagianian était également très apprécié de Staline lui-même, le cardinal ayant eu la particularité douteuse d'avoir fréquenté le même séminaire jésuite en Géorgie que Staline. Ce détail, bien que mineur, était significatif, car Staline, d'origine géorgienne, avait une affection particulière pour les personnes nées en Géorgie.

Le successeur de Pie XII, Jean XXIII, a nommé Agagianian préfet de la Congrégation pour l'Évangélisation du Peuple en 1960, dans l'intention de séduire les Soviétiques par l'intermédiaire du cardinal d'origine russe.

La prédilection de Staline pour Agagianian s'avéra toutefois être la perte du cardinal, car plusieurs cardinaux craignaient que le patronage de Staline ne se transforme en handicap politique.

Leurs craintes se révélèrent fondées, même après la mort de Staline. Lors du conclave de 1958, qui élut le premier pape « rose », Jean XXIII, et même lors du suivant, qui élut le premier pape socialiste, Paul VI, la popularité d'Agagianian déclina fortement en raison du soutien indirect qu'avait exercé Staline par le passé.

Le fait qu'Agagianian ait été un candidat sérieux à la papauté tenait moins au fait que les éléments progressistes et pro-russes au sein de l'Église considéraient sa candidature comme acquise qu'à sa grande popularité auprès de tous les cardinaux. À tel point que, lors des deux conclaves de 1958 et 1963, il était fréquemment très gêné lorsque, à Rome, les gens, en le croisant, criaient: « Vive le pape ! »

Le fait qu'il soit né en Géorgie, qu'il ait fréquenté le même séminaire que Staline, qu'il soit reconnu pour son expertise des problèmes russes et communistes, et que les communistes de Russie et d'Italie l'apprécient, tout cela indiquait que l'opinion générale était favorable à une réorientation radicale de l'Église catholique romaine vers la gauche.

Bien qu'Agagianian ait été le candidat idéologique favori de Staline, le dictateur russe, avant sa mort, avait néanmoins conclu que son élection à la papauté risquait de faire plus de mal que de bien, car une telle rupture aurait pu susciter une vive inquiétude dans le monde catholique, sans parler des États-Unis. Une approche plus conciliante était jugée plus diplomatique. Paradoxalement, Agagianian fut donc écarté pour les raisons mêmes qui avaient fait de lui un candidat si idéal. Un pape né en Russie, russophone et instruit en Russie aurait embarrassé ceux qui aspiraient à une réorganisation harmonieuse du Vatican.

Un candidat possédant les qualifications traditionnelles — européen, italien et légèrement progressiste — avait de meilleures chances d'orienter l'Église vers une politique pro-communiste.

C’est ainsi que les regards du Kremlin se tournèrent vers deux candidats qui semblaient les plus aptes à instaurer une nouvelle papauté progressiste, à savoir Monseigneur Roncalli et Montini.

Le camarade catholique

Staline préférait Roncalli, depuis que les communistes français lui avaient signalé son nom. Thorez, le dirigeant communiste français, qui avait traité personnellement avec Roncalli lorsque ce dernier avait été envoyé en France pour apaiser De Gaulle, fit un rapport élogieux au Kremlin à son sujet. Il était le prélat idéal, affirmait-il. Il comprenait le marxisme comme un marxiste; il n’avait d’animosité envers personne, et si le marxisme n’avait pas encouragé l’athéisme militant, il aurait sans doute été le meilleur camarade chrétien de l’Église catholique !

Des rapports sur les candidats potentiels, ainsi que sur les futurs cardinaux, étaient régulièrement envoyés à Moscou. Après la Seconde Guerre mondiale, les dossiers de nombreux hiérarques prometteurs regorgeaient de notices biographiques extrêmement détaillées. Depuis lors, les archives du Kremlin n'ont jamais été aussi bien tenues à jour. Les moindres détails concernant les plus hauts papabili – ceux qui constituent le noyau des papes – étaient soigneusement classés et analysés en profondeur.

L'évaluation de Roncalli au Kremlin était plus favorable que celle de Montini.

Roncalli possédait trois qualités qui l'avaient rendu cher à Moscou. Il était un socialiste authentique. Il était proche de la gauche. Il était issu d'une véritable famille paysanne et « avait des mains de paysan », une observation confirmée plus tard par la fille du Premier ministre soviétique, Nikita Khrouchtchev, après sa visite au Vatican, où elle rencontra Mgr Roncalli, devenu entre-temps le pape Jean XXIII.

D'un point de vue politique, l'opposition de Mgr Roncalli aux croisades anticommunistes de Pie XH l'avait qualifié, plus que tout autre chose, pour être leur protégé.

Si cette attitude avait fait de Roncalli un favori à Moscou, elle l'avait rendu impopulaire à Washington. Là-bas, Roncalli était considéré comme un prélat sans grande importance et sans avenir – une erreur que le lobby Vatican-Washington a répétée à deux reprises, ayant sous-estimé la force des éléments progressistes et anti-américains au sein de l'Église catholique romaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

On ignore si Mgr Roncalli était conscient de l'attention que lui portait le centre de commandement communiste. Ce qui est certain, c'est qu'il était parfaitement conscient de sa popularité auprès des milieux de gauche italiens. Les socialistes et communistes italiens étaient en contact fréquent avec lui, à différents niveaux. Certains d'entre eux avaient des lignes de communication directes avec les dirigeants du Parti communiste, et donc avec Moscou.

Le dirigeant du Parti communiste italien, par exemple, Palmiro Togliatti, considérait Roncalli comme l'homme idéal pour parvenir à un compromis viable entre l'Église et le socialisme, et il le rapportait lors de ses fréquentes visites à Moscou.

La campagne visant à faire de Roncalli un pape semblait à ce stade quelque peu dépourvue de succès concret, notamment lors des élections générales de 1948 et 1949, où Togliatti dut contrer les menaces de Pie XII à l'encontre de tout catholique qui oserait voter pour les communistes.

À Washington, les discussions sur des papes progressistes après Pie XII furent balayées d'un revers de main, tout comme celles avec des idées communistes douteuses. Quant à Mgr Roncalli, qui avait désapprouvé le culte de Notre-Dame de Fatima, il fut traité comme un individu incapable d'ébranler la politique du Vatican… ou quelque chose du genre.

Les opinions de Roncalli concernant les divers problèmes de la Guerre froide, bien que consignées par écrit, n'ont pas été (comme elles auraient dû l'être) évaluées en termes politiques, même par les responsables politiques de la sous-section de la CIA spécialisée dans les affaires du Vatican.

Pourtant, la plupart de ces remarques étaient pertinentes et potentiellement importantes. Roncalli désapprouvait, par exemple, les visions et les prétendus miracles. Il est douteux qu'il ait lui-même cru à leur validité. Il s'enorgueillissait d'avoir, outre de grandes mains, des pieds tout aussi larges, bien ancrés au sol. Les visions, disait-il en privé, étaient nuisibles à la vraie religion. Il les désapprouvait particulièrement lorsqu'elles étaient utilisées à des fins politiques. Il lui était aussi arrivé de formuler des remarques acerbes sur les apparitions de Pie XII, tout comme sur le cardinal Spellman – qu'il qualifiait de « scout à un dollar » – sans parler de certains autres Américains de premier plan « impatients de tester leurs nouvelles bombes atomiques ».

Selon lui, l'alliance Vatican-Washington menait à la guerre. L'Église était devenue plus réactionnaire encore que les États-Unis et se transformait en antichambre de l'impérialisme américain du dollar (une épithète communiste bien connue).

Lorsque Pie XII a condamné puis dissous les prêtres ouvriers pro-communistes, Mgr Roncalli a d'abord protesté en privé auprès du pape, puis a encouragé les prêtres ouvriers à poursuivre leur action « mais pas trop ouvertement ».

Il était connu pour son empressement à entamer un dialogue avec l'Église orthodoxe russe, ainsi qu'avec les communistes russes, dont beaucoup, disait-il, étaient plus pratiquants que certains chrétiens occidentaux. L'athéisme, selon lui, était une mode intellectuelle déjà en déclin. Il avait connu des communistes plus croyants que lui.

Une promesse radicale

Mgr Roncalli, feignant d'ignorer les activités de la campagne pro-communiste au sein de l'Église, restait toujours évasif. Un cardinal de droite qui le connaissait bien a confié à l'auteur de ces lignes qu'il avait même déclaré que si le Saint-Esprit commettait l'erreur de l'élire pape, il entreprendrait une réforme sans précédent depuis la première.

Pie XII, malgré son implication dans ses projets grandioses, gardait un œil attentif sur les quelques progressistes de son entourage. Leurs opinions privées lui parvenaient régulièrement grâce à un service de renseignement interne, suffisant à cet effet. Celui-ci se composait de rumeurs vaticanes, d'exagérations romaines et d'informations véridiques. L'un de ses principaux informateurs était le comte Della Torre, rédacteur en chef du journal du Vatican, l'Osservatore Romano. Le comte Della Torre était honnête, pieux et loyal; et toutes sortes d'informations, dont beaucoup étaient de nature très privée, lui parvenaient.

Les proches de Pie XII recevaient également des informations, vraies ou fausses, de la part de diplomates ou d'agents intéressés. Les services de renseignement américains disposaient d'un canal très spécial: une ligne directe entre le cabinet du pape et son équivalent au département d'État à Washington.

John Foster Dulles, son frère Alan et l'archevêque Spellman veillaient à ce que rien ne passe inaperçu à Rome. En un mot, l'échange de renseignements entre le Vatican à Rome et le « Petit Vatican » à New York était méticuleux et précis.

Le « lobby » de Roncalli était surveillé de près, tout comme la pensée subversive, plus subtile, de Mgr Montini, l'autre figure de proue du progressisme au sein de l'Église. Si les dossiers les concernant s'épaississaient chaque jour à Washington, ils s'alourdissaient encore davantage à Moscou. Seule la terminologie différait: la CIA (et les agences apparentées) les qualifiait de « rouges », tandis qu'à Moscou, on les appelait « progressistes ».

Les services de renseignement américains et russes, cependant, n'étaient pas moins friands d'échanges d'informations. À l'époque, ces informations étaient diffusées sous forme de « fuites ». Certaines étaient authentiques, d'autres fabriquées de toutes pièces. Nombre d'entre elles étaient destinées à parvenir aux oreilles de Pie XII, et le plus souvent, elles y parvenaient.

Finalement, les deux frères Dulles, appuyés par Spellman, demandèrent la destitution de Roncalli du Vatican. Des raisons plausibles furent invoquées: santé, âge, subversion discrète.

Un jour de 1953, Mgr Roncalli reçut la barrette cardinalice et fut aussitôt transféré au Patriarcat de Venise. Pour Pie XII, les frères Dulles et le cardinal Spellman, cela aurait dû sonner le glas du prélat pro-russe, désormais relégué dans un coin reculé de la vie politique, où il ne pouvait espérer qu'une mort honorable, dans l'oubli et sans danger.

L'année suivante, le compagnon de route socialiste de Mgr Roncalli fut également muté, à l'archevêché de Milan « pour faire du travail pastoral », chose totalement étrangère à l'ancien pro-secrétaire d'État.

Ces deux mutations, intervenues en pleine guerre froide, revêtaient une importance politique capitale. Elles furent dûment notées à Moscou et à l'ambassade de Russie à Londres, où les deux hommes étaient désormais considérés comme plus que jamais susceptibles d'influencer les autorités russes .

Le candidat préféré de Staline pour un pape de gauche était son compatriote géorgien, le cardinal Agagianian, patriarche de l'Église arménienne, ici accueilli à son arrivée à Londres par le cardinal Rugambwa, archevêque noir de Tanzanie.

 

Elles étaient désormais évoquées comme un moyen potentiel de briser la dépendance du Vatican à l'égard des « politiques bellicistes des États-Unis ».

Ces informations ont été communiquées à l'auteur par une personne bien informée de la position du Kremlin sur la question. Il s'agissait du premier secrétaire de l'ambassade de Russie à Londres, qui, de par sa nationalité géorgienne, était idéalement placé pour le savoir. Il avait été nommé diplomate par Staline lui-même. Son observation s'est avérée très juste, comme nous aurons l'occasion de le démontrer prochainement.

La mort de Staline mit fin à son soutien personnel à Roncalli comme candidat à la papauté. Bien que le protégé du dictateur russe, son premier secrétaire à Londres, ait également disparu après la disparition de son protecteur (comme la plupart des compatriotes géorgiens de Staline) lors des purges antistaliniennes, son successeur, un certain Bruslow, également haut responsable du KGB, confirma que les deux prélats progressistes étaient toujours considérés par le Kremlin comme des candidats favoris à la papauté.

En 1958, le successeur du pape Pie XII monta sur le trône de Saint-Pierre. À la surprise et à la consternation de beaucoup, il s'agissait du cardinal Roncalli, exilé et presque oublié, ancien candidat favori de Staline.

Le conclave avait été laborieux; la lutte pour l’élection de Roncalli avait été acharnée. Il avait fallu pas moins de onze tours de scrutin pour parvenir à un choix final. Le lobbying de Washington avait été déjoué et était intervenu trop tard.

Plusieurs cardinaux s'inquiétèrent. Certains considéraient l'élection de Roncalli comme un désastre. Les partisans des États-Unis, en particulier, prédisaient l'ouverture d'un fossé entre les États-Unis et le Vatican. L'âge d'or du triumvirat Pie-Dulles-Spellman était révolu.

Certains observateurs prédisaient que le nouveau pape détruirait l'Église. Et le premier signe de son pontificat ne pouvait être plus révélateur: il choisit le nom d'un antipape du XVe siècle, Jean XXIII. L'évaluation des milieux conservateurs, ainsi que celle du fonctionnaire de l'ambassade soviétique à Londres et d'autres personnes à Rome, se révéla exacte.

L'Église catholique ne serait plus jamais la même.

 

CHAPITRE 17

Le pape qui « ouvrit la fenêtre »

En 1903, Mgr Giuseppe Sarto, le patriarche de Venise au grand cœur, devint le pape Pie X. Il s'agissait du même Pie X dont le fantôme serait apparu en 1939 au cardinal Pacelli pour prédire son élévation à la papauté.

Lorsque cette prophétie s'est accomplie, le pape Pie XII, outre le fait de prendre le même nom en signe de gratitude, l'a canonisé. L'Église avait déjà inscrit un autre saint au panthéon: saint Pie X.

En 1958, un autre patriarche vénitien au grand cœur devint Souverain Pontife de l'Église catholique romaine. Il s'agissait de Jean XXIII, anciennement patriarche Roncalli, le prélat que Pie XII avait exilé quelques années auparavant pour avoir osé s'opposer à sa politique anticommuniste.

Il existait cependant une différence importante entre les parcours des deux patriarches de Venise. Tandis que Mgr Sarto, en 1903, avait quitté Venise pour assister au conclave, muni d'un billet retour, le cardinal Roncalli n'avait pas suivi son exemple.

Lorsque quelqu'un le lui avait rappelé sur le ton de la plaisanterie avant son départ pour Rome, le patriarche Roncalli avait esquissé un sourire entendu, comme l'avait judicieusement fait remarquer un journaliste à l'époque, et n'avait fait aucun commentaire.

Loin d'être ambigu, le sourire de Roncalli à cette occasion était significatif. C'était le sourire d'un papabile conscient des agissements discrets d'un puissant lobby œuvrant en sa faveur.

Sa candidature était connue de lui-même comme d'autres personnes soucieuses de la transformation radicale de l'Église, qu'elles jugeaient attendue depuis trop longtemps. Leurs attentes ne furent pas déçues, comme ils le constatèrent presque aussitôt, avant même d'avoir quitté le conclave qui l'avait élu.

Le nouveau pape ordonna en effet la prolongation immédiate de l'assemblée d'une journée afin de tenir un consistoire privé avant la dispersion des cardinaux.

Un petit geste, mais révélateur de l'impatience du nouveau pontife de commencer à restructurer toute l'Église, qu'il était déterminé à libérer de ce qu'il considérait comme son dogmatisme religieux et politique pétrifiant.

Jean adressa à ses électeurs un discours éclairant, dans lequel il leur exposa clairement ses intentions. Puis il les congédia pour entamer sa réforme radicale.

Le pape Jean, « le bon pape », comme on l'a surnommé presque aussitôt, ou « Jean l'antipape », comme on l'appelait dans certains milieux à Rome et aux États-Unis, a pris conscience de la virulence avec laquelle son élection avait été contestée, comme en témoignent les onze tours de scrutin nécessaires pour y parvenir.

Il porta d'abord son attention sur les cardinaux ultra-conservateurs et pro-américains, menés par Spellman qui s'était opposé avec une telle ténacité à sa candidature, une opposition que le pape Jean n'oublia ni ne pardonna jamais.

Il informa Spellman qu'à partir de ce moment, il ne serait plus le bienvenu à Rome. Cette interdiction – car c'en était bien une – était d'autant plus significative que, jusqu'alors, Spellman avait rencontré le pape avec une fréquence même refusée aux cardinaux résidant à Rome.

Spellman bénéficiait d'un accès privilégié à Pie XII, car il était un ami personnel et un confident du pontife depuis que ce dernier était nonce apostolique en Allemagne. Cette intimité n'était cependant pas uniquement d'ordre personnel; elle revêtait également une importance politique. Par l'intermédiaire de Spellman, Pie XII pouvait traiter presque directement avec le lobby catholique à Washington, le Sénat, le Pentagone et d'autres personnalités clés du gouvernement américain. Il convient de rappeler que Spellman était également vicaire militaire des forces armées américaines.

L’interdiction prononcée par Jean sans Terre contre le cardinal Spellman a alarmé certains milieux aux États-Unis, car le prélat, outre le fait d’être un proche collaborateur de Pie XII, avait également servi d’« éminence grise » du pape, agissant comme porte-parole de toutes les forces anticommunistes en Amérique.

Il était également le lien officieux entre le pape et John Foster Dulles, le secrétaire d'État américain et, par conséquent, le frère de ce dernier, Alan, directeur de la CIA.

Les relations privilégiées que Spellman entretenait avec le Vatican et le département d'État américain lui conféraient une influence considérable aux deux extrémités de l'axe. Grâce à ce statut, il était devenu l'intermédiaire privilégié permettant à certains responsables politiques américains (y compris ceux du Pentagone) de communiquer avec leurs homologues italiens et d'ailleurs.

John n'a jamais pardonné à Spellman le rôle qu'il a joué pendant la Guerre froide, ni d'avoir propulsé le président anticommuniste Diem au pouvoir au Sud-Vietnam; ni d'ailleurs d'avoir constamment défendu une ligne dure anti-russe.

Cette interdiction était d'autant plus significative qu'elle adressait un avertissement clair à Spellman et aux forces qu'il représentait: la relation privilégiée entre Washington et le Vatican, qui s'était épanouie sous Pie XII, était désormais définitivement terminée.

Le nouveau pape tenait à neutraliser complètement le lobby américain au Vatican. D'autant plus que ce groupe, soutenu par une importante minorité de droite au sein de la Curie, avait failli l'emporter lors des élections papales, grâce à son opposition farouche à Jean sans Terre.

Le candidat non-favori favori

Lors du conclave de 1963, de nombreux progressistes ainsi que certains cardinaux indécis auraient préféré Mgr Montini à Roncalli comme candidat à la papauté, en raison de la longue et brillante carrière diplomatique de Montini.

Mais Montini ne pouvait être élu pape car il n'appartenait pas au Collège des cardinaux, dont le Souverain Pontife est issu. De ce fait, Mgr Montini, bien que favori de beaucoup, faisait en réalité pression sur ces mêmes personnes en faveur de Roncalli. Il avait soutenu Roncalli comme futur pape dès le début, parvenant à convaincre certains cardinaux indécis de voter pour lui.

On pensait généralement que c'étaient les efforts de Mgr Montini qui, à terme, avaient fait pencher la balance en faveur de Roncalli. Le pape Jean sans Terre ne l'oublia jamais. Son premier acte en tant que pape fut d'ailleurs de nommer Mgr Montini cardinal, lui assurant ainsi l'éligibilité de ce dernier à la papauté lors du conclave suivant.

Le geste de Jean visait également à indiquer qu'il considérait Montini comme l'homme le mieux placé pour lui succéder à la présidence de Pierre, un dirigeant pleinement capable de poursuivre les réformes radicales qu'il envisageait de lancer.

L'acceptation par Montini du chapeau de cardinal prouvait qu'il soutenait la révolution proposée par Jean dans l'Église avec la même ardeur qu'il avait mise à s'opposer à la campagne anticommuniste de Pie XII, refusant le chapeau de cardinal lorsque Pie le lui avait offert.

Le président Podgorny de la Russie soviétique s'entretient en audience privée d'une heure avec le pape Paul VI au Vatican le 30 janvier 1967. Cette rencontre constitue un précédent historique, puisqu'il s'agit de la toute première rencontre entre un pape et un chef d'État communiste. Organisée par l'ambassadeur soviétique (au centre), elle est l'aboutissement de négociations secrètes menées pendant des années, depuis la première visite d'un haut dirigeant soviétique au Vatican, effectuée par le gendre du Premier ministre Nikita Khrouchtchev sous le pontificat de Jean XXIII.

Le pape Paul VI adresse ses salutations papales cordiales au maire communiste de Rome, suite à l'élection de ce dernier en décembre 1976. Le pontife exhorte les Romains à coopérer avec l'administration communiste.

 

C’est donc le lobbying efficace et habile de Mgr Montini, ainsi que la subtile influence russe, qui ont finalement convaincu de larges groupes de cardinaux indécis de changer d’avis et d’accorder leurs votes à Roncalli, assurant ainsi son élection.

La leçon que le pape Jean avait tirée de l'influence des « réactionnaires » l'incita à réduire leur pouvoir en augmentant le nombre de cardinaux au sein du Sacré Collège. À cette fin, dès le début de son pontificat, il créa 23 nouveaux cardinaux. Le Collège compta ainsi 74 membres, soit quatre de plus que le nombre traditionnel cher à Pie XII.

En 1962, Jean avait neutralisé de fait « les ultras », comme il appelait les partisans de Pie XII. Il y parvint en nommant douze cardinaux, tous favorables à ses opinions politiques et à ses objectifs ecclésiastiques.

Certains des nouveaux cardinaux étaient déjà connus pour leurs idées libérales. Parmi eux figurait le cardinal Godfrey, archevêque de Westminster, avec lequel l'auteur de ces lignes avait été en contact pendant des années, depuis l'époque où Mgr Godfrey était légat pontifical en Grande-Bretagne.

Les premiers changements extérieurs opérés par Jean après son accession au trône pontifical concernèrent l'environnement papal. Il s'y employa immédiatement et avec une rapidité qui stupéfia tout le monde. Quarante-huit heures seulement après son couronnement, il s'attela à chasser les « rats pestilentiels », comme il les appelait, c'est-à-dire certains jésuites qui avaient joué un rôle important au Vatican durant les dix-neuf années de règne de Pie XII.

Il se montra impitoyable envers tous ceux que l'on disait être les « proches » de son prédécesseur. Par exemple, il ordonna à la religieuse allemande qui avait veillé sur Pie XII pendant plus de trente ans de quitter le Vatican sur-le-champ.

Il ordonna au rédacteur en chef de l'organe officiel du Vatican, l'Osservatore Romano – un homme qui s'était plié à toutes les « excentricités » de Pie XII, comme la publication de photographies prétendument truquées – de se tenir prêt à démissionner. Le comte Della Torre, qui dirigeait le journal depuis des décennies, fut donc limogé. Plus tard, il fut nommé bibliothécaire à la Bibliothèque vaticane où il déplora son sort, « errant sans but tel un fantôme nostalgique » jusqu'à sa mort en 1967, comme le raconta plus tard son neveu, le comte Paolo Della Torres, à l'auteur.

Le pape Jean se montra encore plus sévère envers les membres survivants de la famille de Pie XII. Le défunt pape, outre sa cruauté en matière politique, s'était adonné à une faiblesse personnelle que l'on croyait disparue: le népotisme.

Le népotisme, dérivé du mot latin nepos, qui signifie neveu, était autrefois utilisé pour décrire l'égoïsme vaniteux des papes du Moyen Âge qui accordaient sans discernement des titres de noblesse et d'immenses privilèges financiers à leurs neveux.

Pie XII avait relancé cette pratique au XXe siècle. Il distribuait des privilèges de toutes sortes à ses neveux avec une générosité sans bornes qui rivalisait avec celle des pontifes du Moyen Âge.

En revanche, la seule relation officielle du pape Jean avec sa famille, de son élection jusqu'à sa mort, s'est limitée à deux occasions formelles: la première, leur venue à Rome pour assister à son couronnement; la seconde, à ses funérailles.

Des changements radicaux de politique

Le pontificat de Jean s'est immédiatement trouvé associé à sa vision personnelle, tant politique que religieuse. Ce sentiment s'est fait sentir presque aussitôt, d'abord en Italie, puis à l'étranger.

Il imposa une nouvelle ligne éditoriale à l'Osservatore Romano. Il ordonna aux dirigeants de la Démocratie chrétienne italienne de ne plus compter sur le Vatican pour obtenir un soutien, financier ou politique. L'époque où les Démocrates-chrétiens constituaient une branche politique du Vatican dans les affaires intérieures de l'Italie était révolue. Le parti, habitué à recevoir l'aide financière, la protection et les directives politiques de Pie XII, fut profondément choqué.

Beaucoup estimaient que les positions socialistes du nouveau pape entraîneraient la montée en puissance des communistes et de leur influence politique, craintes qui se sont avérées fondées par la suite.

La structure politique de l'Italie commença à se transformer presque immédiatement. Les démocrates-chrétiens, qui tenaient pour acquis leur droit divin à gouverner, se sentirent désormais politiquement vulnérables. Ce sentiment était d'autant plus fort que le nouveau pape, tout en les abandonnant, avait fait un pas vers les rouges.

John a d'abord entamé un dialogue avec les socialistes, puis même avec les communistes, leur faisant comprendre qu'il soutiendrait nombre de leurs réformes sociales.

Joignant le geste à la parole, il leva l'interdiction instituée par Pie XII de toute relation avec les communistes, conseillant à ces derniers de trouver un terrain d'entente avec la Démocratie chrétienne. Parallèlement, il leur demanda de modérer leur lutte contre l'Église et d'atténuer leur anticléricalisme. Il laissa entendre qu'il ne condamnerait pas les catholiques qui les avaient soutenus, pas même ceux qui venaient communier, un acte jusque-là considéré comme une abomination.

Ses actes officiels ont prouvé qu'il tenait parole. En mai 1961, il publia sa première encyclique majeure, Mater et Magistra, dans laquelle il passait en revue l'ensemble des doctrines sociales, depuis l'époque du pape Léon XIII jusqu'à nos jours.

D'un seul coup, il a placé l'Église catholique romaine du côté des réformateurs de gauche, insistant sur le fait que l'Église devait être à l'avant-garde des changements sociaux et des réformes urgentes, y compris l'aide aux pays sous-développés, chrétiens ou non.

En avril 1963, il rédigea un document encore plus célèbre, Pacem in Terris, dans lequel il préconisait ouvertement un compromis avec le communisme.

Les tensions entre les conservateurs et la gauche en Europe, et avec les communistes russes, se sont apaisées comme par miracle.

Les relations entre le Vatican et l'Union soviétique se sont également améliorées de façon spectaculaire, grâce au fait que le pape Jean a initié une approche entièrement nouvelle de l'Église.

Alors que Pie XII envisageait une Russie vaincue et occupée, Jean imaginait une Russie rouge coopérant avec l'Occident et une Église orthodoxe désireuse de collaborer avec Rome à la création d'un nouveau front chrétien.

Ce changement radical d'attitude envers l'Union soviétique et l'Église orthodoxe impliquait une transformation encore plus radicale des croyances religieuses. Il s'agissait là d'une mesure extrêmement dangereuse, car dès lors que l'émotion religieuse s'immisce dans les affaires politiques, la réaction des deux parties peut engendrer des conséquences imprévisibles et souvent désastreuses.

Le pape Jean a abordé cette question épineuse avec une franchise qui a choqué de nombreux catholiques à travers le monde. Certes, la manœuvre n'a pas été menée de front. Elle est restée d'abord discrète. Mais lorsque sa position envers le culte de Fatima a été pleinement perçue, il était trop tard pour que les millions de fidèles fassent autrement que de se résigner.

Nous avons déjà vu comment la croisade anticommuniste de Pie XII a été menée. Pie avait planifié une sorte de guerre sainte, dont le point culminant aurait été un Armageddon religieux et idéologique.

Cela était censé se produire lors de la troisième grande prophétie de Fatima, qui devait être révélée au monde en 1960. D'ici là, selon le redoutable trio anti-russe – Pie XII, le cardinal Spellman et le secrétaire d'État américain Dulles – la Russie devait être vaincue et occupée.

Pie XII, qui pensait et planifiait toujours en termes quasi apocalyptiques, avait soigneusement préparé le moment où il révélerait le dernier secret de Fatima. Un jour, il confia à quelques intimes, qui, curieusement, semblaient avoir des liens étroits avec la presse catholique et internationale, comment il avait lu la troisième prophétie. À sa lecture, Pie XII leur expliqua qu'il avait « tremblé de peur et failli s'évanouir d'horreur ».

Cet épisode a été corroboré par deux sources vaticanes fiables, lors de conversations avec l'auteur. Il a également été confirmé ultérieurement par diverses publications catholiques, avant et après la mort de Pie XII.

On ignore ce que le pape aurait révélé aux millions de fidèles de Notre-Dame de Fatima en 1960. Ce qui est certain, c'est que Pie XII, homme profondément pieux mais aussi habile manipulateur des émotions religieuses et politiques, avait préparé un événement spectaculaire, susceptible d'avoir de profondes répercussions politiques.

Cependant, le pape Jean XXIII, homme pragmatique qu'il était, et pleinement conscient des implications politiques des révélations de Fatima, ordonna à la hiérarchie portugaise d'abandonner immédiatement « La pulcinellada », un mot qui, en argot vénitien, signifiait plaisanterie ou burlesque.

Ainsi, le troisième secret ne fut jamais révélé. Et ce, malgré les tentatives sporadiques menées par des membres du culte de Fatima à travers le monde. Ce lobbying était orchestré par diverses organisations et publications, comme par exemple l'Armée bleue Messengem de Fatima, ou « Action Fatima ». En France, la hiérarchie, à l'instigation personnelle de Jean, condamna les adeptes les plus extravagants du culte. Au Portugal, en revanche, certains groupes refusèrent catégoriquement de se soumettre, notamment l' Avoz de Lisbonne.

Pour le pape Jean sans Terre, le culte de Fatima, avec toutes ses implications, n'était que la partie émergée d'un iceberg révélant des attitudes malsaines face à certains problèmes sociaux et politiques contemporains, attitudes héritées de la personnalité du défunt Pie XII. Pragmatiste et réaliste, même en matière religieuse, Jean sans Terre s'efforçait de limiter les activités de ce culte chaque fois qu'il le pouvait.

Pour illustrer un autre exemple du mysticisme qui a prospéré sous le pontificat de Pie XII, citons le culte de Padre Pio. Ce culte s'est construit autour des stigmates d'un prêtre italien, réputé pour ses prophéties sur l'avenir personnel des individus et l'avenir politique des nations. Des milliers d'adeptes affluaient vers son monastère, venus de toute l'Italie et même de l'étranger. Il fallait réserver des mois à l'avance. Des sommes considérables étaient en jeu et les scandales religieux et financiers étaient monnaie courante.

Le Concile Vatican II

L'acte le plus important du pape Jean sans Terre durant son pontificat (qualifié d'« événement religieux du siècle ») fut sans conteste la convocation du concile Vatican II. Annoncé par lui en janvier 1959, il s'ouvrit en octobre 1962 et s'acheva en décembre 1965 sous son successeur, le pape Paul VI.

On raconte que, lors d'une interview, il ouvrit la fenêtre de son bureau, expliquant que la raison pour laquelle il avait décidé de convoquer le concile Vatican II était de permettre à un vent nouveau et rafraîchissant de souffler sur l'édifice étouffant de l'Église.

L’objectif principal du Concile, a-t-il déclaré, était de mettre le catholicisme romain en phase avec son temps; voire de le faire devancer.

Un tel appel, séduisant pour beaucoup, bénéficia d'une large couverture médiatique. Il devint aussi irrésistible que le chant des sirènes pour les marins d'antan. Et comme eux, à quelques exceptions près, ayant ignoré les dangers cachés, ils finirent par s'échouer sur les écueils des innovations ecclésiastiques et idéologiques radicales. Là, ils seraient dévorés par un esprit révolutionnaire dévastateur, qui allait transformer les fondements mêmes de l'Église catholique romaine.

 

CHAPITRE 18

Drapeau rouge au-dessus du Vatican

La disparition de Pie XII et l'élection de Jean XXIII marquèrent la fin, et en même temps le début, de deux ères différentes, totalement opposées en matière de religion, de diplomatie et de politique.

La tradition séculaire du dogme, de l'inflexibilité et de l'absolutisme prit fin avec l'inhumation du pape défunt. Celle de l'apaisement et de la tolérance envers des systèmes jusque-là fondamentalement hostiles à l'Église devint la marque de fabrique du nouveau pontificat.

À soixante-dix-sept ans, le pape Jean fut presque aussitôt qualifié de « pontife intérimaire ». Une telle appréciation hâtive, aussi plausible fût-elle d'un point de vue humain, s'avéra en effet totalement erronée. D'ailleurs, l'histoire récente de l'Église aurait pu laisser croire que le pape Léon XIII (1878-1903), qui écrivit sa célèbre encyclique Rerum Novarum à l'âge de quatre-vingt-un ans, resta en fonction jusqu'à quatre-vingt-treize ans.

Dans le cas du pape Jean, un tel jugement s'est avéré erroné, non pas tant parce qu'il ignorait les forces cachées qui l'ont propulsé à la papauté, ni parce qu'il minimisait l'empressement des progressistes au sein de l'Église — qui avaient fait de lui leur candidat —, mais parce qu'il négligeait le radicalisme passionné de l'homme.

Bien que l'affabilité et la franchise de John reflétaient sa véritable personnalité, derrière cette façade se cachait un révolutionnaire convaincu. Un radicalisme profond, intimement lié à sa nature même, l'animait. Son parcours personnel et ses convictions socialistes, forgées sur le terrain, firent le reste.

Sa rudesse physique, même atténuée par sa formation ecclésiastique et son statut de pape, était aussi manifeste que sa grande bonté. Ses traits paysans marqués ont permis à des millions de catholiques et de non-catholiques de s'identifier à lui. Un pape à leur image. D'où son immense popularité.

L'abandon immédiat par Jean des cérémonies fastueuses de l'Église, son empressement pour la simplicité, sa simplicité, son acceptation des familiarités de la part des fidèles et sa manière de s'adresser à eux, ont fait le reste.

Le contraste avec la figure ascétique, aristocratique et autoritaire de Pie XII ne pouvait être plus frappant.

Ceux qui avaient soutenu sa candidature, dans le but précis d'imposer à l'Église une perspective fondamentalement différente et nouvelle, pouvaient véritablement se féliciter du bien-fondé de leur choix.

D'autant plus qu'ils étaient parvenus, sciemment ou non, à la même conclusion que les services de renseignement russes. Dans la section spéciale de ces derniers, consacrée aux problèmes des relations entre les Églises orthodoxe et catholique, contrôlées par l'État, le nom de Roncalli figurait en bonne place: celui d'un homme qui n'éprouvait aucune animosité envers l'orthodoxie chrétienne, le peuple russe ou la Révolution.

Ce portrait russe du nouveau pape, rédigé des années avant son élection, est un document révélateur. Il s'agit d'une analyse fascinante, non seulement de Roncalli lui-même, mais plus encore de la mentalité russe et de sa manière d'évaluer les individus en fonction de leur potentiel politique et idéologique.

« Roncalli », indiquait son curriculum vitae, rédigé en 1938, « apprécie les repas frugaux, a des habitudes modestes et est naturellement décontracté. Il s'adonne aux boissons non alcoolisées et apprécie le tabac libanais, mais avec modération. L'offre de bonnes cigarettes le rend très jovial. Il est porté sur un humour terre-à-terre et peut se montrer farceur avec son entourage. Un jour, après avoir posé la coiffe d'un prêtre orthodoxe sur sa tête, il aperçut une puce que Roncalli ramassa avec grand soin. Puis, l'ayant mise dans une enveloppe, il annonça au prêtre orthodoxe qu'il allait envoyer la puce orthodoxe à Sa Sainteté à Rome. Selon Roncalli, les puces – qu'elles soient orthodoxes ou catholiques – étant des créatures raisonnables, elles n'avaient aucun préjugé religieux. Preuve en était que la puce s'était sentie comme chez elle sur la tête d'un prélat catholique comme lui. »

« Le prêtre orthodoxe n’a pas compris la plaisanterie, et Roncalli, pour l’apaiser, lui a préparé son porridge préféré: de la polenta. Ils ont bu trois bouteilles de vin grec et mangé un grand panier de figues arméniennes. »

On n'aurait pu imaginer de description plus juste et plus réaliste du futur pape. Les agents du renseignement soviétique, en revanche, étaient loin d'être humoristiques. Ils étaient parfaitement sérieux lorsqu'ils consignaient ainsi le parcours personnel des individus, y voyant des indicateurs de leur potentiel idéologique et politique, présent et futur.

Roncalli, notèrent-ils, était le fils aîné d'un petit propriétaire terrien qui devait subvenir aux besoins de douze enfants. Il descendait d'une lignée de petits agriculteurs qui cultivaient leur lopin de terre depuis plus de six siècles. Il était resté un prolétarien, animé d'un radicalisme prolétarien et d'un zèle réformateur, « malgré une éducation religieuse traditionnellement réactionnaire ».

Durant la Première Guerre mondiale, observèrent-ils, le sergent Roncalli avait « toujours privilégié la camaraderie de ses camarades soldats issus de la classe ouvrière à celle d'un rang supérieur. Et même après avoir quitté l'armée et être devenu prélat, il préférait manger de la polenta, cette bouillie de maïs typique des paysans du nord de l'Italie. »

L'importance que les Russes accordaient au fait que le futur pape appréciait la bouillie de maïs est révélatrice. Si une telle conclusion peut paraître étrange aux yeux des Occidentaux, elle était parfaitement plausible dans le contexte de la pensée communiste russe.

Car on supposait que la préférence de Roncalli pour le porridge était cohérente avec sa personnalité, puisqu'elle révélait sa vision du monde, dont le caractère primitif ne pouvait que favoriser la pensée socialiste.

Le précurseur du communisme

Le fait est que l'appréciation russe de ces futilités s'est révélée prophétique. Elle les a aidés dans leur choix de candidat à soutenir lors d'une future élection papale, une élection où leur influence, même à distance, a contribué à introduire le socialisme au sein de l'Église, le socialisme étant le précurseur du communisme.

Une fois que le socialisme aurait acquis une place importante au sein de l'Église, pensaient-ils, la porte serait entrouverte à l'acceptation de certains principes fondamentaux de la gauche qui semblaient être en harmonie avec les Évangiles.

Le christianisme avait beaucoup en commun avec le communisme. Jésus lui-même n'avait-il pas déclaré être venu « annoncer la bonne nouvelle aux pauvres… proclamer la libération aux captifs… renvoyer libres les opprimés » (Évangile selon saint Luc, chapitre 4).

Et combien de passages de ces mêmes Évangiles ne coïncidaient pas avec ceux de Marx et de Lénine, concernant les pauvres et les opprimés — c’est-à-dire concernant les millions de travailleurs à travers le monde?

C’est cette logique qui, en Amérique latine catholique, était déjà connue sous le nom de « théologie de la libération », le mélange acceptable de Jésus et de Marx, qui allait finir par se répandre sur tout le continent, produisant des prêtres catholiques marxistes et des jésuites guérilleros marxistes, comme nous le verrons dans un chapitre à venir.

Alors que le processus d'intégration marxiste-catholique dans le domaine religieux aurait pris du temps, dans le domaine politique, certains objectifs pouvaient être atteints plus rapidement. Par exemple, une entente tacite entre l'Église catholique romaine et la Russie soviétique.

En termes diplomatiques et politiques, cela signifiait la naissance d'une alliance Vatican-Moscou.

Un tel partenariat avait été envisagé par de nombreux progressistes au sein de l'Église bien avant l'élection de Roncalli, durant les nombreuses années où ils avaient langui sous le joug de la croisade anticommuniste de Pie XII.

Dès l'accession de Roncalli au pontificat, ils revinrent sur le devant de la scène avec une vigueur renouvelée, déterminés à rompre avec le passé. Ils souhaitaient remodeler le présent et, surtout, l'avenir selon leurs conceptions néo-chrétiennes et communistes.

Ils comprirent cependant aussitôt que, temporellement, le temps dont ils disposaient pour atteindre leurs objectifs était limité. À 77 ans, le pape Jean ne pouvait plus vivre longtemps. Leur crainte se révéla fondée, puisque le nouveau pontife mourut effectivement à l'âge de 81 ans.

Et pourtant, ils n'avaient pas prévu que, faute de temps, les réformes radicales seraient forcément timides et minimales. Ce n'était pas la méthode de Jean: mais même les plus optimistes d'entre eux ne s'attendaient pas à un tel radicalisme. En réalité, loin de se contenter de mettre en œuvre les réformes attendues depuis longtemps et dont on avait tant parlé, Jean déclencha une véritable révolution.

Une révolution impliquait de balayer nombre de valeurs chères au passé et de combler le fossé qui, jusqu'alors, séparait l'Église d'une société à orientation communiste.

Sur le plan de la politique mondiale, cela impliquait nécessairement un réalignement radical. Désormais, l'Église, au lieu de s'appuyer sur les États-Unis comme principal partenaire, devait s'allier avec son ancien adversaire, à savoir la Russie communiste.

Le pape Jean a répondu aux demandes des progressistes radicaux bien plus tôt qu'ils ne l'espéraient ou ne l'avaient prévu.

Il a publié les deux célèbres encycliques, déjà mentionnées comme les pierres angulaires de sa révolution: Mater et Magistra en 1961; et Pacem in Terris en 1963.

Dans le premier, il a étendu les principes sociaux du pape socialiste Léon XIII du siècle précédent, développant le devoir de la société et surtout des classes privilégiées envers les « défavorisés et les exploités », disant aux nations les plus riches du monde qu'il était également de leur devoir de partager leur richesse avec les pays les plus pauvres du tiers monde.

Dans sa deuxième encyclique, Pacem in Terris (Paix sur la Terre), il a déclaré qu’il est « vital que les États les plus riches… apportent leur aide aux plus pauvres ».

Le passage qui alarma cependant la plupart des traditionalistes était celui qui traitait de l'erreur. L'erreur, disait John, ne devait pas être confondue avec « l'individu errant », car les fausses philosophies concernant l'homme et l'univers ne sont pas identiques aux mouvements historiques auxquels elles se rapportent, lesquels peuvent comporter des aspects positifs (voir la Révolution bolchevique de 1917).

Il conclut ensuite en disant qu'un rassemblement ou une réunion en vue d'atteindre un objectif pratique, autrefois jugé inopportun (une référence claire au communisme), pourrait être considéré comme opportun et utile « maintenant ou à l'avenir ».

Ses références surprenantes au socialisme, voire au communisme, n'étaient pas de vaines formules rhétoriques. Elles indiquaient la nouvelle orientation que prenait l'Église. Jean avait élaboré en secret, pendant de longs mois, une réorientation avec les Russes. Il avait mené des négociations secrètes avec le Kremlin, sous la médiation du dirigeant du Parti communiste italien et d'un cardinal progressiste, secondé par un spécialiste des affaires religieuses du KGB, alors en poste à Rome.

Des rumeurs circulaient alors dans certains milieux romains, laissant entendre qu'il se tramait quelque chose. Le Vatican les démentit systématiquement. Puis, un jour, on annonça que le pape Jean sans Terre avait reçu le prix Balzan pour la paix. Un aspect significatif de ce prix résidait dans le fait que la Fondation Balzan, dont le comité international comptait, entre autres personnalités de gauche, pas moins de quatre communistes russes, avait voté pour le pape.

Un autre événement intéressant suivit. Le pape Jean s'adressa à un groupe de journalistes triés sur le volet, parmi lesquels figurait Alexei Adzhubei, gendre du Premier ministre soviétique et rédacteur en chef d' Izvestia, l'organe officiel du Parti communiste soviétique.

Le public secret

Malgré les démentis répétés du Vatican selon lesquels Adzhubei figurait parmi les journalistes reçus en audience, il n'en reste pas moins que le pape l'a invité, ainsi que son épouse, dans le cabinet de travail papal pour une audience privée par la suite.

Le Vatican a continué de nier la tenue de cette rencontre. Comme l'écrivait le Times de Londres dans son édition du 3 mars 1963: « même aujourd'hui, le Vatican refuse de confirmer officiellement que les deux hommes se sont rencontrés en privé. »

Que le rédacteur en chef d' Izvestia ait bien rencontré le pape fut confirmé plus tard par nulle autre que la fille du Premier ministre soviétique, qui était présente lors de la réunion.

« Le pape Jean », déclara-t-elle, « a de grandes et belles mains… comme celles d’un paysan… » (un écho du rapport de la police secrète soviétique des années 50). « La main du pape », poursuivit-elle, « me rappelle celles de mon père. » Mme Adjoubei admit ensuite avoir été tentée de le dire au pape, mais elle n’en eut pas le courage. Le pape Jean leur offrit, à elle et à son mari, des cadeaux, dont l’un, précisa-t-il, était « pour votre père » (c’est-à-dire le Premier ministre soviétique, Nikita Khrouchtchev).

Voilà qui met fin à cette rencontre privée qui n'a jamais eu lieu. Lorsque le Vatican a finalement confirmé la rencontre, l'Osservatore Romano s'est contenté de rapporter qu'un certain nombre de journalistes étaient présents à la cérémonie, parmi lesquels M. Adzhubei, qui avait exprimé le désir de rencontrer Sa Sainteté.

Lors de leur rencontre privée, le pape Jean et le rédacteur en chef russe ont confirmé ce dont le Vatican et le Kremlin discutaient depuis des mois, à savoir l'acceptation mutuelle d'une directive générale pour la nouvelle alliance Vatican-Moscou.

La nécessité d'une rencontre personnelle tenait moins à un accord formel sur les principes abstraits de l'entente qu'à la confirmation pratique d'un accord concret et opérationnel entre le Vatican et le Kremlin dans les domaines idéologique et diplomatique.

La présence au Vatican du gendre du Premier ministre russe, loin d'être une simple coïncidence, constituait en réalité l'apogée d'un rapprochement secret entre les dirigeants russes et le pape qui, comme l'exprimait le Times de Londres , « est prêt à mener une approche sans entraves… envers l'Union soviétique ».

Il est significatif qu'avant l'audience initiale, le pape Jean ait défini la nouvelle position de l'Église comme « une position de parfaite neutralité supranationale », qu'il s'est ensuite empressé d'expliquer « ne doit pas être comprise dans un sens purement passif ».

On peut saisir toute la portée de cette déclaration en rappelant que, jusqu'alors, le Vatican avait été farouchement anticommuniste et avait combattu l'expansionnisme russe avec la plus grande énergie.

L’attitude et les paroles du pape Jean à ce stade constituaient donc la preuve la plus claire que l’Église était désormais parvenue à un accord pratique, quoique secret, avec l’Union soviétique.

L'accord a été vérifié par Moscou elle-même grâce aux communications constantes qu'Adzhubei entretenait avec son beau-père, Khrouchtchev, via la ligne téléphonique codée entre l'ambassade soviétique à Rome et le Kremlin.

Le Premier ministre Khrouchtchev demanda à son gendre de solliciter auprès du pape un soutien « positif » du Vatican à la Russie en Europe, y compris dans les pays du bloc de l'Est. Il évoqua également la possibilité d'une visite officielle du dirigeant soviétique au Vatican. En somme, Khrouchtchev souhaitait une confirmation personnelle de la naissance de la nouvelle alliance Vatican-Moscou.

Cinq jours plus tard, Adzhubei était de retour au Vatican. Pour visiter la chapelle Sixtine, expliqua-t-il. Le dirigeant socialiste italien, Pietro Nenni, salua l'importance de l'attitude du pape envers les Soviétiques. Les catholiques conservateurs considéraient que la volonté affichée de Jean sans Terre de se rapprocher des Russes relevait, au mieux, d'un neutralisme de gauche.

Le flirt du pape avec le communisme eut des effets immédiats en Italie. Lors des rassemblements socialistes, voire communistes, il suffisait de mentionner le nom du pape Jean pour déclencher une ovation. Il convient de noter que ces applaudissements provenaient d'auditoires traditionnellement anticléricaux pour qui, jusqu'à récemment, la papauté était synonyme d'anticommunisme.

L'opinion conservatrice et catholique s'est alarmée. Même les modérés ont émis des commentaires acerbes. « Les communistes et les socialistes, y compris les Russes, deviennent plus papistes que le pape », a déclaré Il Messagero, un grand quotidien romain – une affirmation reprise par les démocrates-chrétiens dans toute l'Italie.

Peu après, en mai 1963, lors d'une cérémonie publique liée au prix Balzan, un autre haut responsable soviétique, le président du Comité d'État aux Affaires étrangères du Conseil des ministres de l'Union soviétique, était présent. C'était la première fois depuis la Révolution d'Octobre 1917 qu'un représentant de haut rang de l'Union soviétique se trouvait officiellement dans la basilique Saint-Pierre, où se déroulait la cérémonie.

Les allées et venues de ces hautes personnalités russes, bien qu'importantes pour le monde entier, ne représentaient que la partie émergée de l'iceberg catholique-communiste. Le fait que le Vatican et le Kremlin se sentent désormais suffisamment en confiance pour ne plus dissimuler leur rapprochement avec Moscou témoigne de l'ampleur de la consolidation de leur alliance naissante.

L'externalisation du partenariat Vatican-Moscou provoqua des remous à Washington et un mécontentement manifeste à Rome. Les fidèles de Pie XII furent consternés. Des millions d'électeurs d'orientation socialiste ou communiste, en revanche, exultèrent.

Parmi eux figuraient les agents d'entretien de la basilique Saint-Pierre. Un jour, plusieurs d'entre eux, ayant interpellé le pape alors qu'il se promenait dans les jardins du Vatican, l'interrogèrent sur une éventuelle augmentation de salaire. Le trouvant ensuite d'humeur affable, ils lui demandèrent l'autorisation de hisser un drapeau rouge à l'une des fenêtres du Vatican.

Le pape Jean sans Terre sembla accueillir la demande avec son humour pragmatique habituel. Il demanda la taille du drapeau rouge. On lui répondit qu'il mesurait environ trois mètres de long et deux de large. Combien avait-il coûté? Les ouvriers énoncèrent une somme. « C'est trop cher », commenta le pape; « nous ne pouvons pas nous permettre un tel prix pour une seule visite, n'est-ce pas? Attendons plutôt la visite d'autres de nos camarades russes. »

Le résultat politique d'une visite au Vatican de la rédactrice en chef de l'organe officiel du Parti communiste russe n'était pas tant qu'elle soit accueillie par un drapeau rouge symbolique, mais plutôt qu'elle ait renforcé la position des communistes en Italie.

Les millions de catholiques qui, tout en soutenant secrètement les rouges, n'avaient jusqu'alors jamais osé voter pour eux par crainte d'être excommuniés, comme l'avait averti Pie XII, votèrent désormais ouvertement pour les communistes.

Ce résultat fut visible lors des élections générales qui suivirent, lorsque le Parti communiste devint du jour au lendemain une force politique majeure.

Les progressistes de l'Église étaient tout aussi ravis que les communistes ou les Sanpetrini, qui célébraient la victoire communiste, prévoyant un flot continu de visiteurs russes, menés par le Premier ministre soviétique lui-même, voire par l'ensemble du Politburo russe.

La procession rouge

Cette attente fut finalement comblée par le nombre croissant de hauts dignitaires russes qui gravirent et descendirent les marches du Vatican au cours des années suivantes.

Vu sous cet angle, le pape Jean ne pouvait plus être considéré comme un « pape intérimaire », mais comme l'artisan délibéré d'une révolution, et d'une révolution à double tête de surcroît.

L’œcuménisme idéologique et religieux était le pendant ecclésiastique de son revirement politique.

L'œcuménisme, en s'étendant au dialogue interconfessionnel, pouvait aider le Vatican à atteindre des objectifs idéologiques à long terme, intégrés à sa révolution politique. En effet, une politique d' apaisement des tensions avec les autres confessions chrétiennes pouvait contribuer à affaiblir ses principaux rivaux, les Églises orthodoxe et protestante.

Cela a été prouvé par le fait que, même avant le lancement du programme, le pape Jean avait pris les premières mesures en envoyant ses émissaires secrets dans les différentes capitales de l'orthodoxie — les patriarcats d'Athènes, d'Istanbul et même de Moscou.

De telles initiatives auraient été impossibles sans un accord de détente idéologique avec l'Union soviétique, et réciproquement. En témoignent les nombreuses visites effectuées par Mgr Willebrands dans la capitale russe en tant qu'envoyé personnel du pape Jean sans Terre. Plus tard, ce même prélat se rendit à Moscou pour des entretiens privés avec les dirigeants soviétiques.

Ces échanges étaient indissociables des enjeux politiques, les deux aspects constituant les deux facettes d'un même rapprochement entre le Vatican et Moscou. Cette détente pourrait se résumer ainsi: a) le lancement de l'œcuménisme; et b) une réconciliation concrète avec l'Église orthodoxe russe.

Ces deux objectifs visaient à démanteler l'appareil complexe que Pie XII avait si laborieusement mis en place contre l'Église orthodoxe contrôlée par l'État et l'Union soviétique.

Vu de ce point de vue privilégié, l'œcuménisme apparaissait donc comme un œillère imposé aux communautés religieuses pour les détourner de la réalité politique — c'est-à-dire du revirement soudain du Vatican envers l'ennemi mortel de l'Église d'hier.

Elle a permis l'acceptation d'une tolérance non seulement théologique, mais aussi idéologique. Autrement dit, il s'agissait d'une détente non seulement sur le plan religieux, comme annoncé, mais également sur le plan idéologique, à commencer par le communisme.

Le pape Jean était avant tout un homme pragmatique et, à ce titre, il s'attela à mettre en œuvre sa politique révolutionnaire aussi rapidement que possible. Celle-ci s'inscrivait dans une stratégie globale, dont le développement se divisait en trois phases menées simultanément: 1) l'abandon des liens étroits de l'Église avec les États-Unis, alors principal partenaire politique; 2) l'entente, la coopération et une alliance tacite avec la Russie soviétique; et 3) la détente avec l'ensemble du monde communiste.

La grande stratégie elle-même fut promue simultanément sur deux fronts: religieux et idéologique. Le mouvement religieux s’identifia à l’œcuménisme; le mouvement idéologique, au communisme. Tandis que l’œcuménisme ouvrait la voie à une entente cordiale avec l’Église orthodoxe et le protestantisme en général, la révision idéologique de la politique de l’Église préparait le terrain à un rapprochement prudent mais audacieux avec la Russie et le communisme mondial.

Concrètement, cela impliquait premièrement la normalisation immédiate des relations entre Moscou et le Vatican; deuxièmement, l'harmonisation des stratégies idéologiques entre le communisme et le catholicisme; troisièmement, la reconnaissance de facto des régimes communistes d'Europe de l'Est; quatrièmement, la cessation de l'hostilité catholique envers les mouvements communistes nationaux en Italie et en France; et enfin, mais non des moindres, un changement d'attitude officiel et radical de la part de l'Église catholique envers le communisme en général et le communisme russe en particulier.

La manifestation concrète de tout cela fut que, très vite, un monde incrédule et une Amérique stupéfaite furent témoins du spectacle (jusqu'alors inconcevable) d'un flot incessant de dirigeants communistes entrant et sortant du Vatican comme s'ils s'étaient soudainement convertis au catholicisme, alors que, comme certains cyniques ne manquèrent pas de le remarquer, c'était en réalité l'inverse qui se produisait. C'était le catholicisme qui s'était soudainement converti au communisme.

Derrière ces formalités diplomatiques se cachait une stratégie concrète et solide visant à instaurer une étroite coopération entre les deux anciens ennemis. Cette stratégie pouvait se résumer ainsi:

L'opposition très active de l'Église contre le communisme cessa sur les plans politique, religieux et diplomatique. Une nouvelle approche fut mise en œuvre à l'égard de l'Église orthodoxe. Un dialogue sérieux avec les partis communistes européens s'engagea. Les partis catholiques – notamment la Démocratie chrétienne en Italie, en France et même en Allemagne – furent avertis de ne plus compter sur un soutien direct du Vatican. Il leur fut également conseillé de ne plus militer contre le communisme, comme ils l'avaient fait sous Pie XII. L'hostilité très active de l'Église catholique derrière le rideau de fer cessa; le Vatican reconnut de facto l'intégration de l'Europe de l'Est à l'Empire soviétique par la Russie; et enfin, il entama une politique de coopération active avec la Russie sur les plans diplomatique et idéologique.

C'était une stratégie de grande envergure, de première importance.

Le pape Jean XXIII, « le bon pape du peuple », pouvait véritablement dire qu’en ouvrant la fenêtre du Vatican pour laisser entrer l’air frais des réformes œcuméniques, il avait également ouvert cette même fenêtre pour laisser entrer le tourbillon du socialisme et, en effet, du communisme russe et mondial.

À sa mort, les Sanpetrini, au lieu de hisser un drapeau papal blanc et jaune depuis le balcon du Vatican, auraient dû y accrocher le drapeau rouge, avec la faucille et la croix bien visibles — le véritable symbole de la révolution que Jean XXIII avait initiée au sein et en dehors de l'Église catholique romaine.

 

 

CHAPITRE 19

Élection d'un pape rose

La révolution lancée par « le pasteur radical », Jean XXIII, fut poursuivie et amplifiée par son successeur, le pape Paul VI.

Dès son accession au trône pontifical, Paul VI a donné l'impulsion nécessaire à l'œuvre de son prédécesseur. Il n'a pas tardé à créer des précédents, tant sur le plan personnel que comme Souverain Pontife et comme homme politique.

Par exemple, il fut le premier pape depuis Pierre (bien que, à proprement parler, Pierre n'ait jamais été pape) à fouler le sol de la Terre sainte; le premier de l'histoire à visiter l'Australie et l'Inde; le premier à se rendre en Amérique du Nord et du Sud; et à visiter le cœur de l'Afrique. Il fut le premier à prendre la parole aux Nations Unies à New York.

Tout cela contrastait fortement avec le mode de vie des papes précédents qui, seulement deux générations auparavant, s'étaient emprisonnés au Vatican pour protester contre la prise de Rome par l'Italie en 1870.

Le pape Paul VI a introduit des innovations, supprimé des traditions anciennes et protestantisé la belle liturgie catholique. Il a également aboli l'usage ancien du latin dans l'Église, à tel point qu'il est devenu un crime ecclésiastique de dire ou d'entendre la messe en latin.

Ses innovations ont déconcerté les fidèles, semé la confusion chez des millions de personnes et semé le doute dans le cœur de nombreux fidèles qui, jusqu'alors, considéraient leur Église comme immuable, un point fixe pour orienter leur cheminement spirituel.

L’abandon du catholicisme historique n’avait jamais été aussi massif depuis la Réforme.

« Quatre cents ans d'histoire ont été bouleversés en quatre ans », a déploré un catholique américain. C'est un euphémisme.

Pourtant, Paul VI lui-même semblait tout sauf un révolutionnaire. Il était affable, prévenant, doux et d'une diligence exceptionnelle dans l'exercice de ses fonctions papales. Le simple fait qu'il ait dû prononcer jusqu'à huit discours par jour et recevoir plus d'un million de visiteurs par an en témoigne.

Lorsqu'il devint pape en 1963, il hérita du concile Vatican II et, plus encore, d'une véritable révolution au sein même de l'Église. S'il y avait un homme parfaitement préparé à affronter ces deux défis, c'était bien lui. Il possédait deux atouts exceptionnels pour succéder au pape Jean sans Terre: la diplomatie était au cœur de sa vie d'adulte, et il était un homme radical, politiquement plus à gauche encore que Jean sans Terre.

Il avait une connaissance directe des rouages ​​complexes des activités multiples du Vatican, principalement au sein du Secrétariat d'État – l'équivalent, en termes diplomatiques, du Département d'État américain, du Pentagone et de la CIA réunis. Sur ses 32 années de service au sein de l'Église, 29 avaient été consacrées à travailler au Vatican. Un parcours exceptionnel.

À l'exception du pape Pie XII, il possédait, de tous les diplomates de haut rang de la Curie romaine, une connaissance plus approfondie des opérations les plus sensibles et les plus lointaines.

De 1945 à 1955 — soit de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au plus fort de la Guerre froide —, ses sympathies pro-socialistes étaient apparues au grand jour, malgré la politique anticommuniste de Pie XII. Il s'était rangé, même de manière parfois ambiguë, du côté des catholiques libéraux sur la quasi-totalité des questions sociales et politiques. Autrement dit, il favorisait les membres pro-communistes de l'Église.

Malgré sa rectitude ecclésiastique, ses opinions radicales étaient déjà devenues si connues qu'il était largement surnommé le « pro-secrétaire d'État rouge ».

Pie XII le toléra et accepta ses services en raison de son habileté diplomatique et aussi en raison de son obéissance scrupuleuse à l'exécution des ordres, même lorsqu'ils étaient contraires à ses convictions personnelles.

Dans le même temps, Pie XII avait contrebalancé les idées progressistes de Montini par celles d'un autre diplomate, non moins habile: le cardinal Domenico Tardini, un conservateur austère, aussi anticommuniste que Pie XII lui-même et tout aussi déterminé à œuvrer pour la chute de la Russie soviétique et du communisme mondial.

Tardini et Montini ont travaillé pendant des années en tandem comme pro-secrétaires d'État, œuvrant à la promotion d'objectifs diplomatiques, mais défendant en privé leurs convictions respectives.

Ainsi, tandis que Montini proposait sans cesse des réformes et des changements, Tardini prônait le contraire, convaincu que son collègue était un crypto-socialiste, voire pire.

Grâce à son conservatisme traditionnel, Tardini était considéré par beaucoup comme le successeur naturel du pape anticommuniste Pie XII. Une succession, d'ailleurs, qui allait de soi au Département d'État américain. La conclusion de Washington reposait moins sur une estimation des capacités personnelles du cardinal Tardini que sur une analyse froide de ce qu'ils percevaient comme une réalité politique: la poursuite ininterrompue de la campagne anticommuniste vaticano-américaine. Les espoirs de Washington et de Pie XII furent cependant anéantis par la mort du cardinal Tardini. Le champ libre était désormais ouvert au socialiste Montini.

Mais si la consternation régnait à la CIA et à Rome lors de l'accession de Montini à la papauté, une joie tacite régnait parmi les radicaux silencieux des deux côtés de l'Atlantique, sans parler de Moscou.

Il convient de rappeler que la Guerre froide battait alors son plein et atteignait des proportions dangereuses. De plus, en raison de l'inquiétude qu'elle avait suscitée chez Staline et d'autres, le lobby communiste russe avait déjà lancé une campagne pour l'élection d'un candidat papal progressiste apte à succéder au pape Pie XII.

Le grand favori à ce stade était, comme nous l'avons déjà vu, l'ancien camarade d'école de Staline, le cardinal Agagianian. Le cardinal Roncalli, bien que candidat, était encore considéré comme une troisième option, tant à Rome qu'à Moscou.

Le nom de Roncalli s'est imposé lorsqu'on s'est aperçu, à la mort de Pie XII, que Mgr Montini ne pouvait être élu pape pour un vice de forme. Montini s'était en effet exclu du Sacré Collège, d'où doit être issu le pape, en refusant le chapeau de cardinal lorsque Pie XII l'avait rétrogradé au siège de Milan, en Italie du Nord.

Sans cet obstacle, il était presque certain qu'il aurait été élu pape en 1958, plutôt que le cardinal Roncalli.

Pourtant, même si Mgr Montini avait été techniquement éligible à la papauté vacante, il est permis de douter que l'élection n'aurait pas été aussi simple. Non pas qu'il n'ait pas les qualifications requises, aux yeux des progressistes et des cardinaux pro-russes, mais au contraire, parce qu'il en possédait trop. Son élection aurait rendu ses idées extrêmes si manifestes qu'il aurait pu effrayer beaucoup trop de monde, et trop tôt. Autrement dit, un pape radical comme lui aurait été prématuré à l'époque.

Par conséquent, Roncalli s'est imposé comme le meilleur choix évident.

Le rouleau compresseur en velours

Après la mort de Jean sans Terre, lors du conclave de 1963, Montini, devenu cardinal, fut immédiatement reconnu comme son successeur désigné, l'homme le mieux placé pour poursuivre la révolution entreprise par Jean. De plus, il pouvait accomplir cette tâche sans rupture trop brutale et grâce à une diplomatie d'une douceur trompeuse, dissimulant derrière elle la force irrésistible d'un rouleau compresseur.

Le cardinal Agagianian, bien que toujours papabile aux yeux de beaucoup, aurait constitué un fardeau trop lourd s'il avait été élu à la place de Montini.

Cette évaluation progressiste était pratique et sensée, car elle considérait que l'élection d'un pape russe pro-communiste après la mort d'un révolutionnaire comme Jean aurait constitué une rupture trop flagrante avec l'acceptation traditionnelle d'un pape traditionnel, aussi progressiste soit-il.

La plupart des millions de catholiques, encore désorientés par les bouleversements au sein de leur Église, n'auraient sans doute pas accepté aussi facilement un pape d'origine russe, ancien protégé de Staline. Un tel pontife, s'il avait pu rallier à sa cause le grand nombre de catholiques de gauche en Europe et ceux des pays indécis, se serait néanmoins aliéné des centaines de millions de fidèles en Europe occidentale et aux États-Unis.

Une politique plus conciliante, sous un pape plus conciliant, semblait donc la voie la plus judicieuse. Et quel meilleur choix que Montini, l'ancien Pro-Secrétaire d'État?

Montini ne s'était-il pas opposé à la politique anticommuniste de Pie XII? N'avait-il pas toujours été un fervent partisan de la gauche? N'avait-il pas toujours été anti-américain? Enfin, et surtout, son élection n'allait-elle pas garantir la poursuite des programmes pro-russes, pro-communistes et anti-américains du défunt pape Jean?

L’époque de l’hégémonie américaine au Vatican sous Pie XII n’était pas oubliée. Le cardinal Spellman, l’un des cardinaux votants, était toujours, aux yeux de ses collègues, le représentant non seulement de New York, mais aussi des frères Dulles, du secrétaire à la Marine américain Matthews et de tous les responsables anticommunistes intransigeants de Washington.

Ce mécanisme de fonctionnement du partenariat Vatican-Washington avait été conçu par un jésuite américain, promu par un homme politique catholique américain et fortement soutenu — malgré les démentis officiels — par la hiérarchie catholique et ses amis.

Il était de notoriété publique au sein du conclave que Montini s'était toujours opposé à tout cela. De plus, durant les moments potentiellement les plus périlleux de la Guerre froide, certaines activités diplomatiques ultra-secrètes avaient inexplicablement mal tourné, notamment des malentendus fréquents avec les États-Unis et des fuites inattendues qui, le plus souvent, compromettaient les opérations idéologiques de l'axe Vatican-Washington.

Le limogeage de Montini du Vatican en 1954, faisant suite à celui de Roncalli l'année précédente, avait très clairement indiqué les raisons que Pie XII avait en tête lorsqu'il l'avait « promu » à un poste pastoral à Milan.

Sa mutation du Vatican équivalait, en termes militaires, à la promotion d'un général, qui dirigeait la grande stratégie d'une armée, à la supervision des cuisines d'un régiment.

Montini avait répondu à l'affront du pape en refusant d'accepter le chapeau de cardinal, un refus qui lui a probablement coûté son élection à la papauté en 1958, comme nous l'avons déjà noté.

Sa protestation — la plus audacieuse qu'il ait jamais menée contre Pie XII — avait été grandement appréciée par le nombre croissant d'éléments anti-américains, tant au Vatican qu'à l'extérieur. Elle avait cependant procuré la plus grande satisfaction à Montini lui-même, qui savait depuis le début ce qui avait causé son exil.

Sa rétrogradation avait en réalité été initialement conçue à Washington, où Montini avait toujours été considéré comme un véritable danger pour le partenariat vaticano-américain. L'idée avait été suggérée en premier lieu par le cardinal Spellman, agissant comme porte-parole d'Alan Dulles, directeur de la CIA, même si la décision finale revenait à son frère, John Foster Dulles, alors secrétaire d'État américain. Ce dernier tenait à une sécurité absolue des relations vaticano-américaines.

Les tentatives fréquentes visant à destituer Montini du Vatican étaient connues à Moscou, ce que l'auteur de ces lignes savait également à l'époque, grâce aux informations que lui avait fournies l'un des plus hauts responsables du renseignement soviétique à l'ambassade de Russie à Londres.

À Washington, Alan Dulles avait constitué un dossier colossal sur Montini, en commençant par ses origines familiales. Le père de Montini, alors député du Parti catholique italien, semblait avoir influencé son fils vers la gauche dès ses années d'études. L'auteur tenait cette information non pas des services de renseignement russes, mais d'une figure catholique éminente: nul autre que le fondateur et dirigeant du Parti catholique italien, Mgr Dom Sturzo, alors que Montini était encore prélat au Vatican.

Alan Dulles, qui travaillait en étroite collaboration avec son frère John, avait constitué un dossier compromettant sur le pro-secrétaire d'État communiste. Le cardinal Spellman, ami personnel le plus proche du pape Pie XII, avait la possibilité de l'examiner chaque fois que certaines opérations délicates de la stratégie anticommuniste devaient être mises en œuvre, ou lorsque de nouvelles informations sur les activités de Montini étaient ajoutées aux dossiers de la CIA.

Certaines des actions politiques de Montini, inconnues même de Pie XII, furent révélées au pape par le cardinal Spellman, qui avait été informé par Alan Dulles.

Les accusations reposaient surtout sur des soupçons. Il ne s'agissait pas tant de prouver que Montini avait commis un crime ou fait des révélations réellement dangereuses. Son honnêteté n'a jamais été mise en doute. Ce qui l'était, c'étaient ses sympathies politiques de gauche.

Ces agissements étaient considérés comme un handicap majeur. Il convient de rappeler que son limogeage de son poste au Vatican est intervenu au moment où les services de renseignement CIA-Vatican étaient aux prises avec les forces catholiques et anticommunistes en Hongrie, où ils cherchaient à fomenter un soulèvement anticommuniste.

Le coup d'État projeté visait à réintégrer la Hongrie au sein de la communauté européenne occidentale, un aspect important de la guerre froide, et à libérer ensuite l'Europe de l'Est de la domination russe.

Dans le cas de la Hongrie, l'un des objectifs était l'instauration d'un gouvernement anti-russe et pro-américain, dirigé par le cardinal Mindszenty. Cette tentative échoua, principalement en raison du refus des États-Unis de s'impliquer ouvertement après la répression du soulèvement par la Russie, qui avait envoyé ses chars entrer dans Budapest en 1956.

Les mesures préparatoires du renforcement militaire hongrois, initiées vers 1952-1954, exigeaient les mesures de sécurité les plus strictes; d'où le limogeage de Montini.

On a prétendu par la suite que la « promotion » de Montini au siège de Milan avait été orchestrée par Pie XII afin de lui assurer sa succession. Or, c’était tout le contraire. Le simple fait que Montini ait osé défier le pape en refusant le chapeau de cardinal constituait la réponse la plus convaincante que Mgr Montini lui-même pût apporter à de telles spéculations.

À la mort du pape Jean sans Terre, la clique anti-américaine et pro-communiste du Collège des cardinaux décida d'agir au plus vite, avant que l'enthousiasme populaire pour le « vent du changement » ne retombe. Le lobbying, entamé dès l'accession au trône pontifical de Jean sans Terre, s'intensifia. Les cardinaux pro-communistes présentèrent des propositions diplomatiques selon lesquelles la poursuite d'une politique de rapprochement avec le communisme serait extrêmement bénéfique à l'Église, non seulement en Europe de l'Est sous domination russe, mais surtout au-delà.

Selon eux, la Russie soviétique assouplirait son emprise sur l'Église dans les pays communistes. De plus, elle inciterait les différents partis communistes européens à ralentir leur offensive contre la démocratie en Europe. Parallèlement, les dangers, réels ou supposés, du partenariat Vatican-Washington étaient amplifiés, de même que les « avantages miraculeux » que promettait l'alliance naissante entre le Vatican et Moscou.

Une succession logique

En outre, il a été rappelé que Montini avait été un favori du pape Jean XXIII. De plus, les deux hommes partageaient la même vision idéologique quant à une réorientation progressiste de l'Église, conformément au programme révolutionnaire initié par Jean XXIII.

Concrètement, dès que Jean eut ouvert la porte au changement, il dépêcha le cardinal Montini en tournée mondiale. Sa mission consistait notamment à rendre compte de la situation dans deux des régions les plus pauvres du globe: l’Afrique noire et l’Amérique latine.

La mission était importante et bien préparée. Car c'est précisément en Afrique noire et en Amérique latine que se trouvait le plus grand réservoir de forces révolutionnaires que le nouveau Vatican pourrait mobiliser.

Lors du conclave, lorsque les cardinaux ont dû choisir le successeur du pape Jean, le résultat était donc prévisible.

En 1963, le cardinal Montini — le premier cardinal nommé par Jean sans Terre — devint le pape Paul VI. Fidèle à l'esprit de Jean sans Terre, il s'attela à la tâche importante de poursuivre la transformation de l'Église entreprise par son prédécesseur.

L’orientation de son nouveau pontificat était déjà perceptible dans sa première encyclique, Ecclesiam Suam, publiée en août 1964, quatorze mois après son couronnement. Paul VI y dénonçait l’athéisme, tout en encourageant le maintien d’un dialogue ouvert avec le communisme. « L’Église », affirmait-il, « doit dialoguer avec le monde… », car « nous ne désespérons pas que des idéologies [comme le communisme] puissent un jour engager un dialogue constructif avec l’Église. »

Il entreprit alors, d'une manière inédite et peu convenable, une tournée mondiale, faisant escale dans diverses régions du monde, en commençant par Jérusalem et en terminant au Yankee Stadium de New York.

Le nouveau pape, voyageur invétéré, a été vu par des millions de personnes: assis dans des hélicoptères ouverts, embarquant à bord d'avions à réaction comme un touriste, ou encore discutant superficiellement avec des politiciens (par exemple, en train de bavarder avec le président Johnson sur un canapé d'un hôtel commercial).

Ces spectacles, malgré les intentions bienveillantes de Paul, ont mortifié des millions de croyants, habitués à considérer le Pontife romain comme le Vicaire du Christ sur terre, auréolé d'un Vatican lointain, dématérialisé par le mysticisme, l'histoire et la religion.

Le pape Paul VI, cependant, fidèle à ses convictions, ne leur avait donné qu'un aperçu préliminaire du comportement auquel on pouvait s'attendre de la papauté progressiste de demain.

 

CHAPITRE 20

La contre-mine qui a échoué

Avant d'entreprendre un examen panoramique des activités du pape Paul VI, il pourrait être instructif de jeter un coup d'œil à un épisode qui, peut-être plus que tout autre, peut indiquer l'attitude de Paul à l'égard des partenariats.

La première de ces alliances était celle entre le Vatican et Washington; la seconde, l’alliance entre le Vatican et Moscou. Replacées dans leur contexte historique, on comprend aisément à quel point la politique du Vatican a radicalement changé, passant de la croisade anticommuniste menée par une Église catholique romaine elle-même anticommuniste aux activités procommunistes promues dès l’arrivée au pouvoir de la première génération de papes progressistes.

Nous commencerons par passer en revue la plupart des faits que nous avons déjà examinés concernant le contexte général de la Guerre froide.

Ce qui avait distingué les actions de l'axe Vatican-Washington durant le long pontificat de Pie XII, ce n'était pas seulement son opposition virulente au communisme et à la Russie soviétique, mais aussi le fait que cette croisade avait été engendrée par l'hostilité commune des catholiques et des Américains envers les deux.

Pour contenir, freiner et éventuellement détruire le communisme, diverses campagnes ont été menées dans différents pays du monde, principalement en Europe et en Asie.

En Asie, le fardeau le plus lourd incomba aux États-Unis, qui y menèrent des opérations militaires aux résultats mitigés. Les conflits les plus douloureux restent la guerre de Corée dans les années 1950 et la longue guerre du Vietnam, de 1960 à 1975 environ.

En Europe, les opérations anticommunistes, bien que moins résolues, ont obtenu des résultats spectaculaires. La tentative communiste de prendre le pouvoir par la voie démocratique a été étouffée dans l'œuf, grâce notamment à l'excellente coordination des opérations entre le Vatican et Washington. Tandis que le Vatican recourait à la pression religieuse, par exemple en menaçant les catholiques de voter pour des candidats communistes, les États-Unis intervenaient en déployant au moment opportun la CIA et les services de renseignement alliés, avec le soutien de riches particuliers et d'une importante somme d'argent, dont le montant reste confidentiel, provenant du Trésor fédéral.

Il en allait autrement en Europe de l'Est, déjà occupée par la Russie soviétique à la suite de la Seconde Guerre mondiale. Là, d'anciens pays non communistes comme la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et d'autres encore, avaient été contraints d'accepter des régimes communistes.

L'un des principaux objectifs du partenariat vaticano-américain à cette époque était, outre le frein à l'expansion territoriale et idéologique russe, de la déposséder de ses colonies. En bref, il s'agissait de libérer tous les pays où le communisme avait été imposé par les commissaires locaux et russes.

Le fer de lance des opérations vaticano-américaines était le renversement de certains régimes communistes d'Europe de l'Est, suivi par celui de gouvernements amis des États-Unis et du Vatican.

L'un des premiers terrains d'opération fut la Hongrie, désignée pour devenir la première étape du renversement du communisme soviétique en Europe.

Pendant que les États-Unis infiltraient la Hongrie avec leurs agents, le Vatican mettait en branle sa machine religieuse et diplomatique.

Les opérations conjointes du Vatican et des États-Unis s'articulaient autour d'un haut prélat de l'Église de Hongrie, protégé de Pie XII: le cardinal Josef Mindszenty. Certains responsables américains, bénéficiant de l'immunité diplomatique en Hongrie, ont collaboré avec lui.

La stratégie était d'une simplicité enfantine: a) le renversement du gouvernement communiste hongrois; b) son remplacement par un nouveau régime anticommuniste, ami des États-Unis et de l'Occident; et c) la restauration de la monarchie.

Le rôle de Mindszenty dans toute cette opération était primordial. Après le renversement du régime communiste hongrois, le cardinal devait promulguer un document lui conférant le droit légal d'accéder au pouvoir en tant que prince primat de Hongrie.

Il existait des précédents historiques selon lesquels le prince primat avait déjà agi de la sorte. C'est pourquoi Mindszenty chargea le professeur Miklos Gruber de réaliser une étude historique et de fournir la justification juridique de sa prise de pouvoir, une fois le régime communiste aboli.

Mindszenty considérait l'événement comme si imminent qu'il ordonna même que le stock nécessaire de papier journal soit prêt dans l'imprimerie du nouveau gouvernement.

Après avoir mené à bien diverses opérations en Hongrie, Mindszenty passa à l'étranger. Il contacta le roi de Hongrie en exil, Otton de Habsbourg, d'abord par l'intermédiaire du marquis Palavicini, puis par celui du cardinal belge Van Roey, et enfin grâce à la collaboration d'un ancien membre du Parlement britannique.

En juin 1947, sous prétexte de se rendre au Congrès de la Vierge Marie à Ottawa, il voyagea d'abord au Canada, puis aux États-Unis, où le confesseur des Habsbourg organisa des rencontres avec la veuve de Charles de Habsbourg et avec Otton de Habsbourg. Les participants à ces réunions convinrent d'un plan visant à renverser le régime hongrois. Ils convinrent également que, pour atteindre cet objectif politique, Josef Mindszenty devait contacter Selden Chapin, ministre des États-Unis en Hongrie. Après avoir pris contact avec lui, le cardinal Mindszenty rencontra le cardinal Spellman, avec lequel il discuta de l'ensemble de l'opération, en présence du docteur Andras Zakar, secrétaire archiépiscopal.

Liaison avec les États-Unis

De retour à Budapest, les conspirateurs créèrent l'organisation légitimiste dont la tâche était de légaliser le gouvernement qui allait être mis en place.

L'un des principaux objectifs de cet organe légitimiste était d'établir des relations régulières avec le ministre américain à Budapest. Il s'agissait d'obtenir l'aide des États-Unis, auprès desquels ils sollicitaient les fonds nécessaires, ainsi que des pressions diplomatiques. Une intervention militaire américaine était même envisagée en dernier recours.

Une intervention dans ces circonstances aurait évidemment comporté un risque de guerre. Il convient de rappeler qu'à cette époque, on évoquait la possibilité d'une guerre entre les États-Unis et l'Union soviétique.

Mindszenty intensifia ses activités tant aux États-Unis qu'à l'étranger. Le lobby catholique américain fut approché avec la plus grande confiance. Spellman était au cœur de l'affaire, l'opération Mindszenty étant considérée comme partie intégrante de la grande stratégie anti-russe élaborée par le pape Pie XII.

Les encouragements reçus à Washington, notamment de la part de certains services de renseignement américains, étaient si optimistes que Mindszenty et ses amis sont allés plus loin et ont dressé une liste complète des membres du cabinet qu'ils prévoyaient de nommer dès la formation d'un nouveau gouvernement.

Ce fut le premier triomphe concret du nouvel axe Vatican-Washington anti-russe.

Un soupçon de romantisme désuet se manifesta lorsque les conspirateurs demandèrent aux États-Unis de leur remettre la couronne royale de Hongrie. La possession de la couronne était jugée indispensable pour légaliser l'opération, puisqu'elle devait servir au couronnement du roi après le renversement prévu du gouvernement communiste hongrois.

La difficulté résidait toutefois dans le fait que la couronne était sous tutelle aux États-Unis.

La correspondance entre Mindszenty et des responsables américains, ainsi que divers cardinaux – notamment l’archevêque Faulhaber de Munich, l’archevêque Innitzer de Vienne et même Mgr Montini au Vatican – offre un éclairage fascinant sur le climat religieux, diplomatique et idéologique de l’époque. Des lettres furent adressées à Pie XII lui-même, qui, bien entendu, était tenu informé de manière très précise du déroulement de l’« opération Hongrie ».

Certains stratèges commencèrent toutefois à s'inquiéter, car la promotion du projet, initialement limitée à la Hongrie, s'étendait désormais à la sphère internationale. L'implication des États-Unis dans les affaires intérieures d'un pays comme la Hongrie, placé sous la protection directe de l'Union soviétique, comportait des risques que le département d'État américain devait examiner avec la plus grande attention.

Les réseaux ecclésiastiques, diplomatiques et de renseignement étaient devenus si étendus que les pressions exercées pour impliquer les États-Unis dans l'affaire hongroise prenaient des proportions dangereuses. D'autant plus que plusieurs cardinaux de renom y avaient été mêlés; pour ne citer qu'un exemple, le cardinal Innitzer.

Le nombre d'agents américains opérant en Hongrie et à l'étranger, au Vatican et ailleurs, ainsi que leurs liens étroits avec les ecclésiastiques et les nationalistes hongrois, transformaient toute cette entreprise en une véritable opérette.

Toute cette affaire était d'autant plus tragique que les Russes observaient la scène avec l'attention silencieuse d'un chat, prêt à bondir sur une souris.

Les activités de Mindszenty se multiplièrent et ses efforts pour obtenir l'aide des États-Unis s'intensifièrent. Il contacta à maintes reprises le représentant diplomatique américain à Budapest, sollicitant son aide.

Le 6 décembre 1946, par exemple, pour ne citer qu'une de ces demandes, il écrivit directement à Arthur Schoenfield, ministre américain en Hongrie, l'informant qu'un soutien américain était urgent. L'intervention des États-Unis était désormais d'une importance capitale, écrivit-il. Dix jours plus tard, le 16 décembre 1946, Mindszenty envoya un autre message urgent:

« Je sollicite l’aide des États-Unis », a-t-il déclaré au diplomate américain. « Une solution est possible grâce à une aide extérieure. Je peux indiquer les voies et les moyens d’y parvenir. »

M. Schoenfield, qui avait d'abord partagé la position de Mindszenty, finit par juger les demandes de l'archevêque excessives, voire imprudentes. Il refusa de faire tout commentaire.

Mindszenty, après consultation avec le Vatican — une conférence à laquelle, soit dit en passant, Mgr Montini participa passivement —, court-circuita le diplomate américain en Hongrie et, le 12 juin 1947, s'adressa directement au président Truman.

Le cardinal Spellman, de son côté, s'était attelé à l'œuvre au département d'État américain avec l'objectif précis d'obtenir le rappel de M. Schoenfield, qui se montrait peu coopératif, de Hongrie. Spellman demanda un homme véritablement coopératif, et l'un d'eux fut nommé: Seldon Chapin.

À partir de ce moment, les choses commencèrent à évoluer favorablement. Le Vatican, la Hongrie et le lobby catholique à Washington furent pleinement mobilisés. L'argent afflua, légalement et illégalement. Des circuits de transfert de devises et des courriers furent utilisés. Mindszenty lui-même s'impliqua personnellement. Les intrigues, les lettres et les échanges diplomatiques se multiplièrent. Des copies de lettres furent envoyées à diverses adresses ecclésiastiques et politiques. Le pape Pie XII, tout en restant en retrait, soutenait discrètement l'entreprise hongroise, car il s'agissait d'une opération essentielle s'inscrivant dans le cadre plus large de sa campagne anticommuniste menée conjointement avec les États-Unis en Europe de l'Est.

Le cardinal intermédiaire

Mgr Montini, alors l'un des fidèles lieutenants du pape Pie XII, agissait avec encore plus de discrétion, en tant qu'intermédiaire subordonné mais néanmoins très efficace entre Mindszenty, le pape, Spellman et d'autres, comme le prouve si clairement le compte rendu textuel du procès qui eut lieu plus tard.

On a dit, non sans raison, que l'hostilité silencieuse de Paul VI envers les États-Unis, outre son caractère purement idéologique (il a toujours été un homme de gauche), pourrait avoir été déclenchée par les intrigues qu'il a dû, bon gré mal gré, tisser entre le Vatican et les États-Unis à cette époque.

Le fait que le cardinal Spellman ait exercé une influence aussi disproportionnée à la Curie romaine et à Washington n'a rien fait pour le rendre sympathique à Mgr Montini, ni à l'époque ni par la suite.

À un moment donné, Spellman s'est adressé directement au cœur même du pouvoir militaire américain et a interpellé Kenneth C. Royall, secrétaire à la Guerre. Ce dernier a promis d'agir, sous réserve de certaines conditions.

Des questions majeures et mineures — toutes liées à la Hongrie — ont été mises en lumière et ont fait l'objet de divers échanges de lettres entre le secrétaire, le cardinal Spellman, Mgr Montini au Vatican et Mindszenty à Budapest.

L'une de ces lettres concernait la couronne de Hongrie. Des missives du cardinal Innitzer furent envoyées par Mgr Montini au cardinal Mindszenty le 19 septembre 1947, l'assurant que des mesures seraient prises afin que la couronne royale ne reste pas en Europe, mais soit transportée outre-mer, possiblement aux États-Unis.

Mindszenty craignait que la couronne ne soit dérobée par les Russes, car en s'en emparant, ils l'auraient empêché de devenir légalement prince primat, c'est-à-dire Premier ministre de la nouvelle Hongrie anticommuniste. Sa sécurité était primordiale, écrivait Mindszenty à Seldon Chapin, envoyé américain en Hongrie, afin qu'elle n'obtienne pas un sort tragique.

M. Chapin, le diplomate américain coopératif, promit à Mindszenty, dans une lettre datée du 9 décembre 1947, qu'il soutiendrait sa demande.

Suite aux diverses manœuvres spectaculaires des promoteurs de l'axe Vatican-Washington, sans parler de ceux qui opéraient en Hongrie même, le projet s'est effondré.

Le cardinal Mindszenty fut arrêté, jugé et, en 1949, condamné à la prison à vie.

Il fut universellement salué comme un héros de la liberté et un croisé contre la tyrannie impie du communisme. Du jour au lendemain, il devint un point central de la dynamique alliance entre le Vatican et Washington.

Du point de vue de l'Église, le cardinal Mindszenty symbolisait l'agneau sacrificiel sur l'autel de la croisade antibolchevique — un symbole religieux des efforts de l'Église pour contenir la propagation de l'athéisme bolchevique qui, comme l'avait prédit la prophétie de Fatima, se répandrait dans le monde entier, « provoquant des guerres et des persécutions contre l'Église ».

Aux yeux de Pie XII et de ses coordinateurs, comme dans le contexte de la refonte du monde, cette évaluation était correcte.

Aux yeux des opposants à la croisade anticommuniste, cette évaluation était cependant erronée, injuste et dangereuse. Nombreux étaient ceux, au sein même de l'Église, qui désapprouvaient l'affaire Mindszenty. Leur condamnation était silencieuse, empreinte de morosité et de ressentiment. Certains progressistes et dignitaires ecclésiastiques étaient même allés plus loin qu'une simple désapprobation dissimulée. Ils avaient pris des mesures visant à neutraliser, voire à faire échouer, le projet conjoint du Vatican et de Washington en Hongrie.

Des rumeurs, jamais confirmées, circulaient selon lesquelles certaines fuites cruciales étaient parvenues aux communistes depuis l'intérieur même du Vatican, comme un haut responsable soviétique l'a confié à l'auteur de ces lignes deux ans après le procès du cardinal Mindszenty.

Il est également apparu que certains agents du renseignement américain, alors impliqués dans les opérations en Hongrie, avaient fait preuve d'un laxisme certain envers les personnalités catholiques présentes aux États-Unis. Selon la même source, les services de renseignement russes étaient au courant depuis des années de ce qui se tramait à Budapest et de ce qu'ils considéraient comme un complot absurde visant à restaurer la monarchie austro-hongroise catholique.

Quelle que soit la vérité, le fait est que le plan machiavélique de Mindszenty s'est effondré comme un château de cartes. Tous ceux qui y étaient intimement liés ont été profondément choqués par l'arrestation de Mindszenty et son procès. Les répercussions se sont fait sentir dans toute l'Europe et les Amériques.

Après la déception initiale, le Vatican et les États-Unis reprirent leurs activités, mais avec davantage de précautions. L'escalade de la Guerre froide l'exigeait. La situation prit un tournant plus inquiétant, car les risques potentiels s'étaient accrus et pouvaient mener les deux superpuissances à la guerre.

À partir de ce moment-là, la diligence et la veille promotionnelle sont devenues les clés de la réussite de l'entreprise.

L'opération dans son ensemble éclata au grand jour quelques années plus tard, avec le soulèvement hongrois de 1956. Ce fut un événement marquant dans les annales de la stratégie anticommuniste conjointe du Vatican et de Washington, qui prit fin peu après avec la mort du pape Pie XII, deux ans plus tard seulement.

 

CHAPITRE 21

Chapeau rouge contre diadème rouge

Si les efforts de la campagne anticommuniste menée en Europe de l'Est par l'entente Vatican-Washington n'ont abouti à rien, au moins leurs instigateurs à Washington, Rome et Budapest en ont tiré une leçon très importante.

Lors du second affrontement du conflit, les activités de renseignement furent traduites en tactiques quasi-commando avec une brutalité qui, cette fois, ne laissait aucune place à aucun dilettante politique, aussi distingué fût-il.

Le contexte politique général de l'Europe à cette époque a grandement facilité la mise en œuvre de cette nouvelle campagne. Si la dynamique de la Guerre froide ralentissait sur le plan militaire, elle restait suffisamment vive, sur le plan idéologique, pour permettre la poursuite de la lutte contre la politique expansionniste de la Russie soviétique.

L’agression soviétique, même amplifiée, était bien réelle et pressante. Après le fiasco de la révolution hongroise de la « Sainte Couronne », la Russie avait resserré son emprise sur l’Europe de l’Est dans son ensemble, et sur la Hongrie en particulier.

Les régimes communistes de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Roumanie et d'autres pays se conformaient de plus en plus au régime. Sur le reste du continent, les différents partis communistes nationaux se montraient plus belliqueux. En Asie, la défaite française en Indochine préparait le terrain à la prise de contrôle communiste de l'Asie du Sud-Est. Le spectre de la guerre du Vietnam planait déjà. En quelques années, les États-Unis fournissaient des armes à la France, tout en préparant le futur dictateur catholique du Sud-Vietnam, le président Diem, à accéder au pouvoir. La Guerre froide, cinq ans après l'échec du complot Mindszenty, avait pris un tournant émotionnellement explosif avec la croisade de Fatima.

Derrière le rideau de fer, les grondements étouffés de révoltes en préparation se faisaient de plus en plus entendre, accompagnés de licenciements et d'arrestations de dissidents communistes qui s'insurgeaient contre la main de fer de la Russie.

Mais si la plupart de ces mouvements étaient fomentés localement, d'autres étaient inspirés, voire promus, par des forces extérieures.

L'explosion survenue en Hongrie en 1956 en est un exemple frappant. Le fait que la révolution hongroise de 1956 ait été une réaction spontanée des Hongrois contre l'hégémonie russe est historiquement avéré. Mais il est également important de noter que cette réaction a été encouragée par des agents catholiques et américains.

Cette fois-ci, cependant, contrairement à 1947, toute l'opération avait été méticuleusement planifiée, tant sur le plan religieux que politique. Ses principaux instigateurs étaient Pie XII et la CIA.

Cette dernière, en tant qu'organisatrice des aspects semi-militaires de l'opération, avait dépendu, dans une mesure frôlant l'indiscrétion, de la participation active de l'Église catholique.

La CIA en était venue à dépendre fortement du réseau de renseignement du Vatican, plus encore qu'auparavant, en raison de ses ramifications. En opérant sous couvert de la religion, l'agence ecclésiastique pouvait se montrer bien plus efficace qu'un service de renseignement laïc, aussi expérimenté ou bien financé soit-il.

La révolte spontanée, initialement prévue pour 1954, dut cependant être reportée. La crainte de revivre le fiasco de 1947-1948 pesait lourdement sur les délibérations des organisateurs. La santé du pape était également un facteur déterminant, car, l'année suivante (1955), Pie XII souffrit de graves crises d'épuisement nerveux, principalement dues à l'anxiété que lui causait sa croisade, conjuguée à l'exaltation religieuse suscitée par la campagne messianique de Notre-Dame de Fatima.

La plus grave maladie du pape survint à l'automne 1955, période initialement prévue pour la révolution hongroise. Le plan échoua une fois de plus, notamment en raison de problèmes dans l'organisation interne. L'insurrection dut donc être reportée une troisième fois, à 1956. On dit par la suite que l'état nerveux du pape était également dû à l'incertitude quant à l'issue de l'entreprise hongroise.

Le cardinal Mindszenty, bien sûr, figurait en bonne place dans tout cela car, bien que relégué à une sorte de confinement sous surveillance laxiste par les autorités communistes, il était joignable grâce à des lignes de communication secrètes qui avaient été maintenues avec lui depuis l'extérieur.

Mindszenty avait été désigné pour jouer un rôle majeur dans toute cette affaire, non pas comme militant durant sa préparation, étant prisonnier, mais comme acteur une fois l'insurrection déclarée. Autrement dit, il avait de nouveau accepté le rôle de Premier ministre désigné d'une Hongrie libérée.

Il appartient à l'histoire de déterminer si des forces populaires spontanées se sont jointes de leur plein gré aux instigateurs nationaux et internationaux de la révolte. Il est probable que ce fut le cas. Ce qui est indiscutable, en revanche, c'est que Pie XII, avant et pendant la tragédie hongroise, a joué un rôle prépondérant dans toute cette affaire, même si les agents de la CIA furent les commanditaires les plus directs du soulèvement conspirateur interne.

Les figures de proue du précédent complot, comme le prétendant Otto de Habsbourg et d'autres catholiques influents, furent écartées. Les groupes catholiques qui avaient tant perturbé la situation lors de la première tentative furent mis à l'écart, tandis que de nouveaux groupes furent organisés de manière professionnelle par la CIA et ses alliés, tant en Hongrie qu'à l'étranger. Cette fois, l'insurrection spontanée ne pouvait échouer. Le mécontentement légitime d'une grande partie du peuple hongrois fut exploité et canalisé pour assurer le succès de cette seconde tentative.

Le gouvernement communiste hongrois, pris par surprise, fut renversé. Le cardinal Mindszenty, qui passait son temps dans un monastère, redevint le centre de la révolution.

Lorsque, en octobre 1956, les insurgés prirent le contrôle de la capitale hongroise, leur premier et plus important acte fut de libérer Mindszenty.

« Le prince primat cardinal Mindszenty est rentré aujourd'hui à Budapest pour la première fois depuis 1948 », annonçait un communiqué. « Le cardinal, libéré hier soir du monastère où il était détenu, est entré dans la capitale escorté par trois chars hongrois… »

« Des milliers de fidèles se sont massés autour de sa maison lorsque la nouvelle de son retour s'est répandue, et se sont agenouillés dans la poussière tandis que le cardinal leur donnait sa bénédiction. »

Vingt-quatre heures après le retour triomphal du cardinal, les spéculations allaient bon train selon lesquelles Mindszenty pourrait prendre la tête d'un nouveau gouvernement hongrois, étant la seule personnalité publique à bénéficier d'un large soutien.

Un symbole de libération

Que Mindszenty soit devenu, aux yeux de millions de personnes, un symbole de libération, cela ne faisait aucun doute. Qu'il fût la figure la plus à même de rallier le soutien des masses était également une réalité politique incontestable.

Le fait qu'il ait été choisi pour occuper ces deux fonctions, en coulisses par les forces insurrectionnelles, à commencer par la CIA et le Vatican, était également un fait politique incontestable.

Cela était d'autant plus vrai que Mindszenty jouait un rôle de premier plan non seulement dans les affaires intérieures de la Hongrie, mais aussi dans celles d'un réseau anticommuniste plus vaste, à savoir la campagne Vatican-Washington contre la Russie soviétique.

La Hongrie, première étape vers le déploiement concret d'une offensive plus vaste, était considérée comme un triomphe de première importance. Avec Mindszenty à la tête d'une Hongrie anti-russe, ce premier succès aurait ouvert la voie à un second: de nouvelles révoltes spontanées dans les pays communistes voisins, comme la Pologne par exemple. Le résultat de cette seconde phase aurait été le troisième et dernier: l'invasion et l'occupation de la Russie soviétique, envisagées par certains groupes au sein de l'Église catholique et aux États-Unis, comme nous l'avons déjà vu.

Suite au succès initial de la révolution hongroise, tous les individus et organisations chargés de la future occupation et conversion de la Russie furent alertés.

La ferveur religieuse s'est mobilisée. Des neuvaines, des prières et des veillées spéciales ont été organisées dans les églises et les couvents de nombreux pays, et même en Hongrie. On a invoqué Notre-Dame de Fatima. Sa prophétie était enfin sur le point de s'accomplir.

Avant même le soulèvement hongrois, Pie XII, animé par sa propre ferveur religieuse et idéologique, avait déjà publié des déclarations qui choquèrent certaines personnes et certains journaux, comme le London Times, que nous avons déjà cité, proposant « ce qui équivaut presque à une croisade de la chrétienté ».

Après l'euphorie initiale qui suivit le succès du coup d'État hongrois, la peur s'empara de l'Europe. La Russie soviétique allait-elle intervenir? Si oui, les États-Unis s'y opposeraient-ils?

S'ensuivirent des jours d'angoisse. Puis la Russie, au mépris du reste de l'Europe et des États-Unis, envoya des colonnes de chars russes sur Budapest, et la révolte hongroise fut écrasée avec une brutalité sanglante extrême.

Pendant un temps, la perspective d'une confrontation armée américano-soviétique plana — en un mot, le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale.

Malgré les pressions de certains milieux politiques et militaires américains en faveur d'une intervention, le président Eisenhower passa outre ces avis, ainsi que ceux d'une clique extrémiste de la CIA. La tâche de cette dernière, une fois l'échec de sa stratégie offensive constaté, se limita à organiser l'évacuation par avions entiers de réfugiés catholiques, dont beaucoup avaient travaillé pour l'agence, et dont la plupart furent envoyés aux États-Unis.

À quel point le monde avait frôlé la guerre à ce moment précis, cela fut finalement révélé par une personne bien placée pour le savoir: John Foster Dulles, le secrétaire d'État américain.

L'obsession première de Dulles était le communisme, point commun qui, comme nous l'avons déjà souligné, faisait de lui le plus fidèle allié de Pie XII. Cette association était d'autant plus cruciale qu'Alan Dulles, frère du secrétaire d'État, dirigeait la CIA et pouvait mobiliser les vastes ressources de renseignement de cette agence en coopération avec les campagnes diplomatiques menées conjointement par le Vatican et Washington.

Les deux frères travaillèrent si étroitement ensemble que, à plusieurs reprises, la politique officielle du président Eisenhower fut compromise par les activités de la CIA. L'exemple le plus frappant fut l'échec du sommet américano-russe de 1960, lorsque la CIA envoya un avion espion au-dessus de la Russie afin d'empêcher le président américain et le Premier ministre russe de conclure un accord mettant fin à la Guerre froide. La réunion prévue fut annulée grâce à cet incident. Ce fut l'un des plus grands succès de la CIA.

John Foster Dulles (dont le fils, soit dit en passant, est devenu jésuite) et Alan Dulles, en parfait accord avec les services de renseignement du Vatican, ont mené leur propre politique étrangère fondée sur des menaces de « représailles massives », c’est-à-dire de guerre atomique.

Après la répression brutale de la révolte hongroise par l'armée russe, le cardinal Mindszenty se réfugia à la légation américaine de Budapest.

Bien que la réglementation américaine interdise formellement d'accorder l'asile aux personnalités politiques, la CIA, sous l'impulsion du Vatican, parvint à faire lever cette interdiction. En sécurité dans sa retraite américaine, Mindszenty attendit une nouvelle occasion favorable. Celle-ci ne vint jamais. Moins de deux ans plus tard, en 1958, son protecteur, Pie XII, décédait. Les deux papes communistes qui lui succédèrent rendirent la situation du cardinal hongrois désespérée. Le pape Jean sans Terre entama alors des négociations discrètes en vue de sa libération. Les communistes acceptèrent.

On informa le cardinal Mindszenty qu'il était libre de quitter la légation. Un sauf-conduit lui serait accordé pour Rome ou les États-Unis. Il répondit qu'il souhaitait rester près de son peuple, même séparé de lui par les murs de la légation américaine. Il entendait ainsi protester contre le communisme, qu'il considérait toujours comme antireligieux, antichrétien en particulier, et fondamentalement mauvais.

Le pape Jean persévéra néanmoins et dépêcha plusieurs personnes chargées de persuader le « prisonnier » de Budapest de partir en homme libre. En vain.

Après la mort de John, les efforts pour obtenir sa libération furent relancés par le pape Paul VI, sans succès. L'obstination de Mindszenty sur la question communiste commençait à faire figure d'anachronisme idéologique dans un Vatican de plus en plus influencé par le communisme. Des laïcs et des ecclésiastiques faisaient des allers-retours entre Rome et Budapest pour tenter de le convaincre, signe que Paul VI était plus soucieux encore que les communistes eux-mêmes de se débarrasser du cardinal Mindszenty, farouchement anticommuniste.

Finalement, en octobre 1967, Paul VI envoya nul autre que le cardinal Koenig de Vienne, qui, après une audience privée avec le pape, se rendit directement de Rome à Budapest, comme il l'avait fait tant de fois auparavant, avec des instructions précises de Paul VI pour faire « libérer » Mindszenty de force.

La question était devenue d'autant plus urgente que les États-Unis avaient rétabli leurs relations diplomatiques avec la Hongrie communiste. L'ambassadeur américain reçut pour instruction de persuader Mindszenty de quitter les lieux. Les États-Unis avaient besoin de la suite de deux pièces du cardinal.

Après avoir reçu l'avis d'expulsion de son ancien protecteur et allié, le cardinal Mindszenty fut menacé d'excommunication par le Vatican, et les communistes laissèrent entendre que s'il ne quittait pas le pays, il pourrait être arrêté de nouveau et accusé du crime initial d'insurrection, passible de la prison à vie.

Une trahison honteuse

Tout le monde semblait s'être ligué contre Mindszenty, le héros d'hier, car il restait fidèle aux principes mêmes pour lesquels il avait tant risqué. Ses ennemis, les communistes; ses amis, les Américains; et même son Église, l'accusaient désormais de comploter contre leurs intérêts.

Il est vrai que certains membres de la CIA étaient amers du traitement que les États-Unis avaient réservé au cardinal, tout comme des efforts déployés par Paul VI, « le marxiste », comme ils le qualifiaient, pour ses efforts inlassables visant à effacer jusqu'au souvenir de leur héros.

La vérité, cependant, était que Mindszenty avait été éclipsé par les événements. L'évolution des idéologies et des influences politiques avait transformé l'horizon diplomatique, où il ne figurait plus comme un symbole significatif ou pertinent. Car, depuis que le pape Jean et les États-Unis avaient amorcé une timide détente avec la Russie, le Vatican était allé bien au-delà. Il avait opéré un véritable réalignement avec Moscou et s'était engagé à présent dans une vaste stratégie de réorientation de toute l'Église.

L’époque de l’apothéose des héros anticommunistes était révolue depuis longtemps, du moins aux yeux de la nouvelle Église catholique.

L'élément de tragédie personnelle était d'autant plus poignant que, bien des années auparavant, Paul VI — alors encore Mgr Montini — avait servi de lien entre Pie XII et les États-Unis (et donc avec la CIA) en propulsant Mindszenty dans sa lutte anticommuniste malheureuse.

Mgr Montini, le pro-secrétaire d'État rouge, devenu ensuite le pape Paul VI, n'avait pas seulement renversé l'ancienne stratégie anticommuniste du Vatican; il avait veillé à ce que le dernier champion de l'axe Vatican-Washington déchu, à savoir le cardinal Mindszenty, soit réduit à une simple note de bas de page à moitié oubliée de l'histoire.

Malgré la pression croissante des communistes, des États-Unis et de Rome, le cardinal Mindszenty n'a jamais accepté la révolution rouge des deux papes progressistes. Symbole, et peut-être avertissement, pour l'Église qui, afin d'étendre son influence dans un monde « progressiste », avait si ouvertement compromis avec un ennemi mortel – un ennemi qui, selon Mindszenty, et plus encore selon le pape Pie XII, ne changerait jamais et chercherait même, à terme, à la détruire.

Finalement, les responsables américains de l'ambassade à Budapest ont ordonné à Mindszenty de partir. L'ordre du pape a fait le reste. Les communistes, tout aussi désireux de se débarrasser de lui, ont remercié les deux parties et ont forcé la situation.

Le cardinal Mindszenty arriva à Rome en septembre 1971. Au Vatican, le pape Paul VI le reçut avec une sincère chaleur humaine. Nul doute que Paul VI, homme d'une grande sensibilité et d'une profonde humanité, partageait les angoisses et les souffrances du cardinal libéré.

Il le démontra par un geste spontané, qui le confirma. Après avoir embrassé Mindszenty, Paul retira son alliance en or et la tendit au cardinal nouvellement arrivé, en signe de reconnaissance généreuse de sa valeur personnelle.

Pourtant, il était tout aussi clair qu'après avoir exprimé ces sentiments personnels d'homme à homme, de prélat à prélat, le fossé idéologique qui séparait les deux hommes était devenu infranchissable.

Mindszenty était entré au Vatican, non plus en martyr, mais comme un rappel gênant d'un passé anticommuniste, désormais, pour le Nouveau Vatican, mort et enterré depuis longtemps.

Après avoir rendu visite à divers membres de la Curie romaine, qui, pensait-il, pourraient le soutenir, le cardinal Mindszenty céda aux pénibles efforts du Nouveau Vatican et quitta Rome, un homme triste, rejeté et brisé.

Le pape Paul VI s'était vengé idéologiquement de toutes les politiques dangereuses et des promoteurs de son prédécesseur en rejetant le dernier symbole du passé pro-américain et anti-russe de Pie XII: le cardinal Josef Mindszenty.

Mindszenty s'envola, pour ne plus jamais revoir Rome.

Il mourut en exil, seul et oublié, tenant entre ses mains une image de Pie XII, son pape.

 

CHAPITRE 22

Espions soviétiques et « observateurs » du Vatican

Les nations ne se battent pas seulement avec des armées, mais aussi grâce aux mécanismes complexes du renseignement, communément appelé espionnage. Plus une nation est puissante, plus ses services de renseignement sont performants. Plus son gouvernement est autocratique, plus ses activités clandestines sont impitoyables. La Russie communiste de Staline possédait le système d'espionnage le plus redoutable au monde; l'Église catholique romaine, la plus expérimentée. Lorsque les deux se rencontraient, une bataille clandestine d'une ampleur héroïque était donc inévitable.

Chaque système, composé de maîtres dans leurs domaines respectifs, doit déployer tous ses efforts pour déjouer l'adversaire. Car le succès ou l'échec d'une mission peut avoir des conséquences sur les politiques mises en œuvre, affectant non seulement les enjeux immédiats, mais aussi la réalisation des grandes stratégies de chaque camp. C'est pourquoi il est devenu impératif, tant pour Rome que pour Moscou, de connaître avec la plus grande précision possible les intentions et les plans de l'adversaire, afin de mieux anticiper ses mouvements et d'être ainsi en mesure d'élaborer des mesures pour les contrer.

Un tel objectif impliquait l'infiltration des services de renseignement de l'autre. Ces deux systèmes étaient uniques, partageant à parts égales la même rigidité et la même flexibilité – deux facteurs qui leur permettaient de s'interpénétrer avec une subtilité inaccessible aux autres systèmes d'espionnage, dépourvus de la motivation messianique propre au catholicisme et au communisme.

La singularité de chacune résidait dans le fait qu'elle représentait quelque chose de particulier: une autocratie promouvant une idéologie mondiale dans le cas de la Russie soviétique; et une théocratie diffusant une religion mondiale dans le cas du Vatican.

Chacun était un monolithe; rigide, inamovible et indestructible, garant du conformisme, de l'acceptation collective de formules idéologiques ou religieuses, en dehors desquelles il n'y avait point de salut.

Tant la théocratie que l'autocratie ont toujours excommunié ceux qui osaient exprimer leur désaccord. C'est dans leur nature; de ce fait, l'autoritarisme et la théocratie actuels ne sont que des répliques légèrement modifiées de ceux du passé.

Staline fit expulser le dissident Trotsky de Russie soviétique car ce dernier, bien qu'étant une figure emblématique de la Révolution bolchevique, avait refusé de se conformer aux directives et s'était ainsi retrouvé exclu d'un Parti communiste rigide et organisé. Le déviationnisme politique est l'équivalent laïque de l'hérésie religieuse.

Trotsky fut non seulement expulsé du Parti, mais il fut même éliminé physiquement lorsque Staline ordonna son assassinat en 1940.

L'assassinat de Trotsky a suscité accusations et contre-accusations quant à son véritable commanditaire, et ce pendant près de deux générations. Bien que Staline fût sans doute le suspect le plus plausible, sa culpabilité n'a été prouvée que quarante ans plus tard, lorsque les auteurs de ce meurtre ont été révélés au public.

Dans leurs archives secrètes, la police secrète soviétique consignait les moindres détails de la vie et des habitudes du pape Jean XXIII (ici représenté avec sa marque préférée de cigarettes turques). Avant même la Seconde Guerre mondiale, ils notaient qu'il possédait trois caractéristiques importantes pour un futur pape potentiel: 1) il était un véritable progressiste; 2) il était issu d'une « origine paysanne authentique »; et 3) il avait des « mains de paysan ». Ils accordaient également une grande importance au fait que son plat préféré était la « bouillie de maïs, même rassie ».

 

L'assassin, un certain Ramon Mercader, fut érigé en héros communiste par la Russie soviétique. Lors d'une cérémonie officielle en présence des plus hauts dirigeants communistes, qui se tint à Moscou en février 1977, il fut officiellement déclaré Héros de l'Union soviétique et décoré de l'Étoile d'or, équivalent de la Croix de Victoria en Angleterre.

Pie XII a agi de la même manière envers les dissidents catholiques. Il les a fait exécuter par l'Église; par exemple, les catholiques qui avaient osé voter pour les communistes aux élections de 1948 et 1949; ou le cardinal Suhard de Paris, inspirateur des prêtres ouvriers; ou encore le scientifique et philosophe Théilhard de Chardin en raison de ses théories révolutionnaires.

La théocratie et l'autocratie, étant deux frères jumeaux, recourent toutes deux à une répression impitoyable lorsqu'il s'agit de traiter avec leurs opposants ou de faire fonctionner leurs systèmes d'espionnage, dont les tentacules s'étendent à travers le monde.

Les réseaux de renseignement catholiques et communistes ont un autre point commun: contrairement aux autres systèmes de renseignement, ils offrent à leurs agents des récompenses exceptionnelles, hors de portée de tout autre système d’espionnage fondé sur un patriotisme superficiel ou une incitation financière.

Notre propos n'est pas ici d'aborder la nature de leurs activités, mais seulement de relater, brièvement, quelques exemples typiques où leurs ramifications ont atteint l'auteur de ces lignes, dans des affaires liées à Moscou et au Vatican. Certaines de ces interactions résultaient de simples contacts fortuits avec des personnes étroitement liées à des événements historiques contemporains, d'autres des opérations d'agents actifs au sein des deux services de renseignement. D'où leur importance pour le présent ouvrage.

Prêtre italien et prince russe

Le premier de ces personnages clés fut le fondateur et dirigeant du Parti catholique italien, Dom L. Sturzo, dont nous avons déjà parlé dans ces pages.

Dom Sturzo devint un temps le plus sérieux obstacle à la dictature fasciste de Mussolini. Après avoir fondé le Parti catholique d'Italie avec l'aide personnelle de Pie XI, il dut le dissoudre sur ordre du pape afin de permettre au fascisme de s'implanter. Il se réfugia alors à Londres, où l'auteur de ces lignes le rencontra quelques années avant la Seconde Guerre mondiale. C'était un homme réservé, pieux et loyal. Il avait toutes les raisons d'être amer. Pourtant, il ne condamna jamais le Souverain Pontife. Lorsque Pie XI changea finalement d'avis sur le fascisme, des contacts très délicats furent rétablis avec le Vatican.

L'OVRA, la police secrète fasciste, surveillait néanmoins de près Dom Sturzo, qu'elle considérait comme potentiellement dangereux. Son intérêt s'accrut vers 1938, pendant et après la crise de Munich.

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale a rendu inévitables les manœuvres des réfugiés politiques en France et en Angleterre. J'en ai moi-même été témoin lors de mes études à Paris. J'y ai rencontré divers groupes, tous déterminés à comploter contre les fascistes ou les nazis, ou encore contre les communistes.

Tandis que la plupart de leurs cabales se limitaient à des rodomontades verbales, d'autres impliquaient des actions aux conséquences tragiques.

Parmi ces derniers, le cas des deux frères antifascistes Rossellini en est un exemple. Membres d'un groupe antifasciste actif dont faisait partie le dirigeant socialiste Pietro Nenni, ils furent enlevés par l'OVRA et assassinés sous le nez de la police française.

C’est durant cette période — 1933-1934 — que l’auteur s’est trouvé indirectement impliqué dans l’assassinat du roi de Yougoslavie. Ce meurtre fut perpétré par les Oustachis, un groupe nationaliste catholique extrémiste dont l’objectif était l’indépendance de la Croatie catholique, alors partie intégrante de la Yougoslavie.

Lors de la visite officielle en France du roi de Yougoslavie, alors que ce monarque voyageait en compagnie du ministre français des Affaires étrangères Bartou, deux Oustachis ont sauté sur la calèche et les ont assassinés tous les deux.

L'un des assassins, avant de tuer le roi, avait volé le passeport d'un ami de l'auteur de ces lignes, ce qui eut pour conséquence que lui et son ami furent soupçonnés de complicité par la police française qui les arrêta, puis les relâcha.

Par la suite, les Oustachis sont restés actifs sous le régime communiste de Tito, se répandant dans le monde entier — en Europe, en Australie, aux États-Unis — où ils ont mené des missions dangereuses, comme l'assassinat d'un des ambassadeurs de Tito en Suède en 1974.

Dans le cas de Dom Sturzo, l'OVRA fut bientôt rejointe par un service de renseignement plus discret, celui du Vatican. Ce dernier, bien qu'incapable de représenter une menace physique, se révéla néanmoins très efficace dans l'exercice des pressions ecclésiastiques.

Durant l'hiver 1938-1939, les communistes s'intéressèrent soudainement au prêtre italien qui, alors, rédigeait discrètement ses livres dans un quartier pauvre de Notting Hill Gate, vivant dans une pauvreté digne. Protégé de la branche spéciale de Scotland Yard, cet intérêt fut suscité par les nazis. Le réseau de renseignement nazi était très actif dans les affaires intérieures britanniques, ciblant les classes moyennes et supérieures. Ces dernières étaient associées au mouvement de Sir Oswald Mosley et à sa bande indisciplinée de chemises noires, semant la terreur parmi les communistes et les juifs de l'est et du nord de Londres.

Nombre de membres de la haute société britannique affichaient ouvertement leur soutien au nazisme en public, et plus encore en privé. L'auteur de ces lignes en a connu plusieurs. Parmi les plus notoires figurait Unity Mitford, la belle-sœur de Sir Oswald: une jeune femme talentueuse et belle, admiratrice fanatique d'Hitler. À l'époque, elle était réputée être une amie du président et une rivale d'Eva Braun elle-même.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Unity Mitford fut blessée par balle. On rapporte qu'elle tenta de se suicider, déçue de voir l'Allemagne et l'Angleterre entrer en guerre au lieu de combattre ensemble la Russie communiste.

Il était probable que soit la Gestapo, qui soupçonnait Mlle Mitford d'être une agente britannique, soit même les services de renseignement britanniques eux-mêmes, aient joué un rôle dans toute cette affaire.

La situation devint donc quelque peu déconcertante lorsque Dom Sturzo, que les nazis avaient jusque-là totalement ignoré comme une figure politique insignifiante, découvrit qu'il était devenu le centre de leur attention.

Leur intérêt soudain était d'autant plus significatif qu'il coïncidait avec la réactivation de certains contacts officieux au Vatican.

Les signes de reprise des activités politiques en Italie, conjugués à ceux d'une ascension ecclésiastique, paraissaient injustifiés dans les circonstances. À cette époque, Dom Sturzo se consacrait principalement à un ouvrage qu'il rédigeait, intitulé «  L'État et l'Église ».

Le réseau de renseignement opérationnel avait été alerté par une motivation précise: Dom Sturzo était en contact depuis un certain temps avec le pape Pie XI.

Les contacts, qui étaient restés vaguement informels pendant quelques années, étaient devenus plus fréquents et discrets en 1938-1939; c’est-à-dire dès que le pape avait laissé entendre à plusieurs de ses amis les plus intimes qu’il envisageait d’écrire son fameux testament politique, dont nous avons parlé ailleurs.

Cet intérêt indiquait ce qui suit: a) que les systèmes d'espionnage nazi et communiste surveillaient étroitement le Vatican; b) qu'ils devaient avoir un canal spécial au sein du Saint-Siège, qui atteignait le Pontife lui-même, peut-être un homme de l'entourage papal; et c) que Dom Sturzo, parce qu'il avait été amené à prendre part à l'intention du Pape, pouvait être en danger de la part de l'un ou de l'autre, ou des deux.

Pourtant, Dom Sturzo n'en a jamais parlé à personne. Sûrement pas à l'auteur de ces lignes, qui s'est retrouvé face à la présence russe par pur hasard.

Ce phénomène s'est manifesté sous les traits d'un prêtre orthodoxe russe, un « converti » à la foi catholique romaine.

Un jour, le prêtre converti s'adressa à cet écrivain en russe, le prenant à tort pour un Russe. Cette méprise venait du fait que Dom Sturzo lui avait raconté que l'auteur possédait un portrait original de Léon Tolstoï, dessiné d'après nature à la ferme de Tolstoï par un de ses proches amis, le prince Paul Troubetskoï.

Ces deux noms avaient immédiatement évoqué chez le prêtre « converti » une rhétorique enflammée et un zèle révolutionnaire.

Évoquant le père du prince Paul, il s'est enthousiasmé: « Un grand martyr de la Révolution ! »

Il raconta ensuite une histoire à l'intention de Dom Sturzo. Le prince Troubetskoï l'Ancien, dit-il, avait été le grand chambellan du tsar, puissant à la cour et immensément riche. Pourtant, il avait comploté l'assassinat du tsar, « pour libérer le peuple russe ». Malheureusement, le complot avait échoué. Cet échec, ajouta-t-il, « avait retardé la Révolution jusqu'en 1917 ». La volonté divine avait voulu que Lénine achève la tâche si noblement entreprise par le prince Troubetskoï dans les années 1880.

Fait significatif, le prêtre semblait avoir une connaissance extraordinaire du prince Paul: de son passé, de son œuvre de sculpteur, de ses convictions politiques.

Il raconta, par exemple, comment les bolcheviks, après avoir détruit tous les monuments érigés en l'honneur des tsars russes à travers toute la Russie, n'en avaient épargné qu'un seul: celui façonné par la main du prince Paul Troubetskoï.

C'était exact. Le monument commandé par le fils du tsar Alexandre III, le prince Paul, avant la Première Guerre mondiale, avait été épargné. Les bolcheviks s'étaient contentés de modifier son inscription, qui se lisait désormais comme suit:

« Épouvantail. Mon fils et mon père ont été exécutés, et je récolte le fruit d'une honte immortelle. Je me tiens ici comme un épouvantail de fer pour le pays qui s'est à jamais libéré du joug du despotisme. »

Par la suite, Dom Sturzo a avoué à l'auteur que le Russe converti était en réalité un agent communiste.

Prêtres à la faucille et au marteau

Avec le recul, cet aveu était intéressant, puisque près de quarante ans plus tard — en 1977 — les services de renseignement ouest-allemands ont révélé que l'agence d'espionnage soviétique avait inondé l'Europe de prêtres orthodoxes, formés en Europe et aux États-Unis par la police secrète russe à des activités illégales.

Avant et même pendant la Seconde Guerre mondiale, cette utilisation de prêtres par la Russie s'est heurtée à l'opposition des protestants et des catholiques, au motif que la religion, persécutée dans la Russie communiste, ne fournirait jamais de prêtres dignes de leur vocation pour travailler comme espions.

Il n'est peut-être pas inutile de mentionner que la CIA — l'équivalent américain des services de renseignement soviétiques — employait également des ecclésiastiques comme espions, par exemple sur la Côte d'Azur, où l'auteur de ces lignes a été harcelé par l'un d'eux avec une subtilité indirecte à Cannes en 1952, et de nouveau en 1954.

Avant les révélations des sources du renseignement ouest-allemand, la CIA avait déclaré — en octobre 1976 — qu'elle avait cessé de recruter des membres du clergé.

Dom Sturzo admit avoir lui aussi été approché par les communistes, bien avant la création du Parti catholique d'Italie. Il avait été contacté par nul autre que Chicerin, confident personnel de Lénine et premier ministre soviétique des Affaires étrangères, par l'intermédiaire d'un dirigeant communiste italien. C'est cette démarche de Chicerin qui avait incité le pape Pie XI à apporter un soutien immédiat au Parti catholique.

Le prêtre russe converti poursuivit ses activités à Londres, même après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. L'auteur de ces lignes le rencontra une seconde fois lorsqu'il fit une apparition inopinée lors d'un événement public important en 1941.

Un soir de novembre de cette année-là, un banquet fut organisé à l'hôtel Dorchester à Londres, où un journaliste britannique de renom du News Chronicle, Cummings , était l'invité d'honneur. Il revenait tout juste de Moscou, où il avait eu plusieurs entretiens avec Staline, qui l'avait chargé de transmettre un message capital aux alliés occidentaux de la Russie.

Les dirigeants de tous les gouvernements alliés en exil, alors à Londres, accompagnés de leurs généraux et diplomates, ainsi que plusieurs ministres du gouvernement britannique, étaient présents.

Le message de Staline était clair: il assurait personnellement qu'il n'avait absolument aucune intention d'établir le communisme en dehors de la Russie soviétique.

L'importance d'une telle assurance doit être replacée dans le contexte politique de l'époque. Moins de deux ans auparavant, Staline et Hitler avaient créé l'Axe Berlin-Moscou. Cette alliance représentait une redoutable combinaison de puissance communiste et nazie, et suscitait la crainte généralisée d'une prise de contrôle imminente de l'Europe par les nazis et les communistes. Peu après, en 1940, Hitler envahit la France, les Pays-Bas et la Belgique, met en déroute les Britanniques et place l'Europe sous son joug.

Puis, en juin, Hitler attaqua la Russie soviétique. La Russie demanda l'aide de l'Occident. La Grande-Bretagne et les États-Unis commencèrent à fournir massivement des armes de toutes sortes. Nombreux furent ceux qui s'y opposèrent; le pacte hispano-hitlérien était encore vif dans les esprits, et la peur du communisme était bien réelle partout.

L’assurance de Staline eut donc un impact considérable, notamment sur les Polonais qui, en 1939, avaient vu leur pays envahi, occupé et divisé en deux par Hitler et Staline.

En novembre 1941, la Russie soviétique était en manque criant de matériel de guerre; d’où le lancement d’une campagne psychologique visant à convaincre l’Occident d’accepter la Russie bolchevique comme nouvelle alliée. M. Cummings fut écouté avec la ferveur qu’on accorde à un oracle antique. Ses paroles – ou plutôt le « message » de Staline – furent noyées sous des applaudissements qui durèrent dix minutes.

L'assistance semblait captivée par l'assurance donnée par Staline, bien qu'elle n'ait pas été transmise par voie diplomatique, mais par un journaliste. Lorsque le silence se fit, l'auteur de ces lignes indiqua qu'il souhaitait des précisions. L'assurance de Staline était-elle valable uniquement pendant la guerre, ou également après?

M. Cummings a répondu: « Questions non autorisées. »

Un individu couvert de médailles a crié que M. Cummings devait répondre à la question.

Suite à un tollé général, M. Cummings finit par acquiescer. L'auteur de ces lignes demanda alors au journaliste s'il considérait M. Staline comme un homme honnête et digne de confiance. La réponse étant affirmative, l'auteur fit le commentaire suivant:

« Si tel est le cas, alors le devoir le plus sacré de M. Staline, en tant que véritable communiste, est de veiller à ce que le communisme soit établi dans tout le reste de l'Europe, et jusqu'au Portugal, où il ne s'arrêtera que par l'océan Atlantique. »

Ce fut le chaos. Krishna Menon, un communiste indien et stalinien fanatique, présent à l'événement, fut tellement furieux qu'il quitta la table.

Puis, à la surprise générale, le prêtre russe converti, rencontré pour la première fois chez Dom Sturzo, surgit de nulle part. Il connaissait bien Menon, bien que ce dernier fût un athée déclaré et un ennemi de toutes les religions. Après avoir exprimé sa désapprobation face à la remise en question des assurances de Staline, le prêtre lança un avertissement ambigu: « Les arcanes des grandes religions, dit-il, ne devraient être révélés qu’aux initiés. Alors, pourquoi ne pas les garder pour nous? »

Ce « nous » incluait bien sûr non seulement l'auteur, mais aussi Krishna Menon. À cette époque, Menon était un nationaliste indien solitaire, actif à Londres avec peu d'argent et de soutien, et dont l'avenir politique était encore plus incertain. Pourtant, les services de renseignement soviétiques le surveillaient de près. Ayant perçu son potentiel politique, ils le protégèrent comme ils l'avaient fait pour Dom Sturzo.

Les résultats furent intéressants. Si, dans le cas de Dom Sturzo, leurs efforts furent presque vains, avec Menon, leur persévérance finit par payer.

Lors de l'indépendance de l'Inde en 1947, Jawaharlal Nehru, Premier ministre indien et ami personnel de Menon, le nomma ministre de la Défense. Pacifiste convaincu, Menon arma massivement l'Inde, puis attaqua la petite colonie portugaise de Goa, alors sans défense, qui fut envahie et occupée. De plus, il fut responsable de l'orientation de l'Inde vers l'Union soviétique, une politique étrangère que ce pays poursuit encore aujourd'hui.

Le soutien idéologique apporté à Menon par les Soviétiques a porté ses fruits. La force des services de renseignement soviétiques, à l'instar de ceux du Vatican, réside dans le fait qu'au-delà d'être animés par des objectifs abstraits, ils mettent en œuvre des politiques à long terme qui, sans se soucier du facteur temps, œuvrent sans relâche à la réalisation de leurs cibles.

Quant à Dom Sturzo, sa carrière politique ne s'améliora jamais. Ce n'est pas tant que les Russes aient mal évalué son potentiel politique, mais plutôt qu'ils aient minimisé la personnalité du pape Pie XII. D'où l'échec des efforts de Staline pour faire élire un pape progressiste après la mort de Pie Xi.

Le nouveau contexte politique de l'après-Seconde Guerre mondiale rendait la résurgence de Dom Sturzo totalement défavorable. En effet, tandis que le Vatican, sous l'égide de Pie XII, farouchement anticommuniste, le rejetait, les communistes, forts de leur pouvoir nouvellement acquis, refusaient tout compromis avec un catholicisme politique héritier d'un passé fasciste. La Démocratie chrétienne, que Dom Sturzo avait contribué à fonder, gouverna néanmoins l'Italie sans interruption pendant trente-trois ans, jusqu'en 1977, date à laquelle elle capitula finalement, sinon de nom du moins de fait, face au pouvoir communiste, en acceptant le « compromis historique » avec le Parti communiste italien.

Dom Sturzo mourut déçu, dans un monde qui n'avait plus que faire de sa version du catholicisme, que son Église et les communistes considéraient comme ayant survécu à son objectif initial.

Un œil soviétique sur le trou de serrure de Londres

L’exemple le plus frappant de la surveillance exercée par le Kremlin sur des personnalités clés en Grande-Bretagne, du moins à mon sens, remonte aux années cinquante, en pleine guerre froide. Cette surveillance venait directement du sommet de l’État et s’étendait au domaine culturel.

Cette opération mérite d'être relatée, même si elle est, nécessairement, résumée.

Un jour, au début des années 1950, cet auteur se présenta à l'ambassade soviétique à Londres, s'attendant à ce qu'on lui claque la porte au nez, comme cela s'était produit au moins six fois depuis 1948. Il souhaitait demander pourquoi les Soviétiques avaient publié une traduction russe de l'un de ses livres, Le Vatican dans la politique mondiale, sans aucune autorisation, notification ni rémunération.

La porte étant entrouverte, l'auteur entra dans l'ambassade. Il se trouva face à un homme en pantalon rayé, veste noire et col blanc rigide. La courtoisie incarnée. Il expliqua qu'il venait d'arriver de Moscou, qu'il n'était pas encore à son bureau et qu'il n'était pas familier avec le protocole diplomatique. Il demanda à l'écrivain l'objet de sa requête.

Une fois dans son bureau, où il écouta patiemment le récit de l'auteur concernant les refus répétés des responsables soviétiques, il donna l'assurance personnelle qu'il aiderait au mieux de ses capacités, bien que la Russie ne fût pas tenue de payer de droits d'auteur, n'ayant jamais signé la Convention de Berne.

Il comprenait parfaitement le problème. Il avait lui-même été écrivain. Après cette première rencontre, un peu formelle et formelle, le Russe, que nous appellerons M. Vladimir K., et l'auteur devinrent amis. Leur amitié reposait sur la littérature et la religion.

Vladimir était le premier secrétaire de l'ambassade soviétique à Londres, second seulement en autorité après l'ambassadeur. Géorgien de naissance, il avait été professeur à l'université de Moscou. Son ambition avait toujours été d'écrire, mais il avait été contraint à la diplomatie par ordre direct de Staline, lui aussi Géorgien, comme Vladimir le faisait remarquer avec son énigmatique sourire à la Mona Lisa.

La rencontre eut lieu à une époque où la Guerre froide atteignait son paroxysme et où la guerre de Corée faisait rage. Le coup d'État anticommuniste hongrois de 1948 était encore vivement ressenti, et les braises d'une contre-révolution couvaient encore en Pologne et en Tchécoslovaquie. Andreï Gromyko, alors ambassadeur soviétique en Grande-Bretagne et futur secrétaire aux Affaires étrangères de l'Union soviétique pendant de nombreuses années, jouait un rôle majeur dans le délicat jeu diplomatique entre l'Est et l'Ouest.

Il apparut dès le début que Vladimir était bien plus qu'un simple diplomate, voire même que le second plus important fonctionnaire de l'ambassade. Sa finesse idéologique, dissimulée sous les lourdeurs d'une diplomatie grossière, était trop frappante pour passer inaperçue. Son exceptionnelle culture générale – il maîtrisait les thèmes ecclésiastiques et théologiques les plus obscurs et subtils du christianisme, qu'il soit orthodoxe ou catholique – n'était qu'un écran de fumée intellectuel derrière lequel se cachait une réalité bien plus subtile, comme l'auteur allait le découvrir: l'élite des services de renseignement soviétiques.

Vladimir prenait toujours son temps, ne se fâchait jamais et conservait le même sourire énigmatique, quoi qu'on dise. Parallèlement, il explorait avec la plus grande minutie, sous couvert d'un intérêt désintéressé, les origines et les personnalités que l'écrivain connaissait ou avait connues.

Par exemple, lors d'un dîner dans un restaurant chic de Soho, il mentionna, d'un ton désinvolte, le fondateur du Parti catholique italien, Dom Sturzo. Vladimir savait, bien sûr, qu'il était sénateur italien, mais quel rôle le pape comptait-il jouer? Quelle était l'opinion de l'auteur quant à l'influence que Dom Sturzo pourrait exercer sur la démocratie chrétienne? Il souhaitait connaître l'avis personnel de l'auteur sur le potentiel politique de Sturzo, car il le connaissait intimement depuis avant la Seconde Guerre mondiale.

Ces allusions désinvoltes au passé et à l'actualité prirent une importance croissante avec le temps. Et devenèrent plus curieuses. Par exemple, Vladimir laissa entendre un jour qu'il aimerait visiter une foire anglaise, installée à Wimbledon Common, aux portes de Londres.

Arrivés sur place, lui et l'écrivain montèrent sur les chevaux de bois aux couleurs vives du carrousel, apparemment pour s'amuser. Tandis que le manège tournait, Vladimir désigna au loin des bâtiments gris de style édouardien et demanda, d'un ton très désinvolte, si l'ami de l'auteur qui habitait là se portait bien.

Il se trouve que les bâtiments gris qu'il indiquait abritaient la légation du Vatican en Grande-Bretagne. Le légat pontifical, ambassadeur officieux du pape, y résidait, bien entendu. Or, il se trouve aussi que l'auteur le connaissait bien depuis des années. Il s'agissait de Mgr Godfrey, devenu plus tard archevêque de Liverpool, puis cardinal et primat de Grande-Bretagne. C'était un homme discret, cultivé et d'une grande diplomatie, avec lequel l'auteur avait discuté du rôle de l'Église dans les affaires mondiales, lors de ses recherches pour son ouvrage, «  Le Vatican dans la politique mondiale ». Très peu de personnes étaient au courant de ces conversations avec le prélat.

À une autre occasion, Vladimir mentionna le nom de Sir Bruce Lockhart. Sa curiosité à l'égard de Lockhart semblait alors futile. Rétrospectivement, cependant, elle prenait tout son sens: il s'agissait manifestement d'un indice de renseignement à long terme, recelant de précieuses informations.

Lockhart n'était pas un inconnu. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait été nommé sous-secrétaire d'État adjoint au ministère britannique des Affaires étrangères, puis directeur général du Political Warfare Executive, de 1941 à 1945. L'auteur l'avait rencontré à des fins amicales pendant et après la guerre, notamment au bureau d'Eduard Beneš, Premier ministre tchèque à Londres, et à plusieurs reprises avec St. John Philby, célèbre arabisant et père du non moins célèbre Kim Philby, espion du siècle, comme il le fut par la suite.

Sir Bruce Lockhart était un agent des services de renseignement britanniques bien connu avant et après la révolution bolchevique. En 1918, il avait été envoyé en Russie par Lloyd George, alors Premier ministre britannique, pour établir un contact avec Lénine et Trotsky – non pas pour provoquer leur chute, mais au contraire, comme il l'écrivit lui-même, « parce qu'il était favorable à une intervention des Alliés (alors en guerre contre l'Allemagne) aux côtés des bolcheviks ».

Les Alliés, durant cette période de la guerre de 1914-1918, étaient composés de la Grande-Bretagne, de la France, des États-Unis, de la Russie et d'autres pays.

La politique des Alliés ne soutenait pas le désir de Sir Bruce d'aider les bolcheviks et, sur ordre, il envoya une force britannique d'environ mille hommes à Arkhangelsk pour aider les mouvements contre-révolutionnaires qui tentaient de maintenir la Russie dans la guerre.

Ces agissements contradictoires eurent pour conséquence qu'il devint suspect de toutes parts et se retrouva pris dans un engrenage d'accusations et de contre-accusations, de complots et de contre-complots, qu'il ne put jamais expliquer ouvertement. Le coup de grâce fut son implication dans une tentative d'assassinat contre Lénine lui-même. Cette fois, l'accusation était trop lourde, même pour les bolcheviks. Il fut arrêté et incarcéré au Kremlin.

Il se trouve que l'un des camarades de Lénine, Maxime Litvinov, était à cette époque « agent diplomatique » des bolcheviks à Londres. Les Britanniques l'arrêtèrent aussitôt comme otage et informèrent Lénine que Litvinov serait libéré à une seule condition: la libération immédiate de Sir Bruce. Les deux hommes furent relâchés un mois plus tard.

Au début de la Seconde Guerre mondiale en 1939, il réintégra le département du renseignement politique britannique. C'est là que l'auteur le rencontra pour la première fois, présenté par Hugh Dalton, l'un des ministres de la Guerre de Churchill, alors chargé des émissions destinées aux guérilleros en Europe occupée par les nazis.

La mention par Vladimir, à ce moment précis, de Sir Bruce, un agent de renseignement déchu, bien qu'apparemment anodine, recèle une signification cachée. En effet, c'est à cette même époque que l'auteur a rencontré Kim Philby, fils de St. John Philby, alors impliqué dans des activités de renseignement parallèles au sein d'un réseau s'étendant de Washington à Moscou. Quelques années plus tard, toute cette affaire éclate au grand jour et devient l'un des plus grands scandales de renseignement du milieu du XXe siècle.

Les conversations de Vladimir ont clairement montré à l'auteur qu'il connaissait tout des activités de St. John Philby au Moyen-Orient; l'influence qu'il avait exercée dans l'élaboration des politiques britanniques pendant et après la Première Guerre mondiale; et ses différends avec son adversaire, le légendaire Lawrence d'Arabie, qu'il avait autrefois remplacé au poste de Haut-Commissaire du Mandat britannique en Palestine.

Il savait aussi quelque chose que St. John Philby lui avait confié en toute confidentialité: Lawrence d’Arabie, se faisant passer pour le champion des Arabes, s’était rendu secrètement à Londres, à au moins deux reprises, « pour s’entretenir avec Churchill et les sionistes », qui préparaient alors la création du futur État d’Israël, avant même la fin de la Première Guerre mondiale. Vladimir évoqua également d’autres épisodes que Philby n’avait jamais consignés par écrit, ni à l’époque ni par la suite.

Vladimir soupçonnait que Philby l'Ancien exerçait encore une grande influence au ministère des Affaires étrangères et à La Mecque, en Arabie, une sorte d'éminence grise de la politique du Moyen-Orient.

Le fils fut présenté à l'auteur par Philby père à l'Atheneum Club de Londres. Kim Philby était un garçon discret, typique des élèves des grandes écoles publiques, peut-être un ancien défenseur de l'équipe d'aviron d'Oxford et de Cambridge, ou un excellent joueur de cricket amateur. La politique ne fut jamais évoquée. Elle ne semblait guère digne d'intérêt.

La réaction de Vladimir à la réaction de l'auteur de ces lignes concernant Kim Philby fut, comme à son habitude, d'une grande finesse. Rétrospectivement, elle révélait également un objectif de renseignement de très grande envergure.

Il demanda, avec la désinvolture qui le caractérisait, si le triple rôle de Lockhart — à savoir, d'abord aider les bolcheviks, puis leurs ennemis, et enfin être impliqué dans une tentative d'assassinat contre Lénine — pouvait se reproduire.

La réponse de l'auteur fit naître un sourire mystérieux sur le visage de Vladimir:

« Oui, à condition que ce soit la bonne personne. »

Une telle réponse à une question en apparence hypothétique, qui ne représentait pour l'auteur qu'une simple abstraction, était, à ce moment précis, liée par Vladimir à une opération très concrète et de grande envergure.

C’est à cette époque que Kim Philby, après avoir gravi les échelons jusqu’au sommet des services de renseignement britanniques et américains, tissait sa toile la plus subtile entre Londres, Washington et Moscou, agissant comme l’un des principaux agents doubles ou triples des services de renseignement soviétiques.

Quelques années plus tard, il a failli être arrêté. Le KGB a empêché son arrestation en l'aidant à s'enfuir à Moscou, où il vit depuis.

Vladimir, en tant que haut responsable soviétique, n'avait posé aucune question absurde et n'avait formulé aucune hypothèse. Il traitait, même indirectement, d'une situation bien réelle.

L'espion qui disparaît

Après la mort de Joseph Staline en 1953, la plupart des Géorgiens dont le dictateur russe s'était entouré, y compris Beria, chef de la police secrète soviétique, furent liquidés.

Six mois plus tard, lorsque cet auteur s'est rendu à l'ambassade de Russie à Londres pour se renseigner sur Vladimir, un certain M. Brushlow, le nouveau premier secrétaire, lui a indiqué qu'une telle personne n'avait jamais existé.

Lorsque l'écrivain a imprimé le nom complet de Vladimir sur le papier, pour éviter tout malentendu, son successeur a répété une fois de plus qu'il n'avait jamais entendu un tel nom.

Vladimir avait disparu aussi mystérieusement qu'il était apparu, dans cette même ambassade où son successeur affirmait qu'il n'avait jamais existé.

 

CHAPITRE 23

Le Vatican surveille Israël

Le KGB russe est une pieuvre mondiale. Intangible et pourtant bien réelle, elle semble se désintéresser des problèmes abstraits. Pourtant, elle met en œuvre des opérations à long terme, inspirées par des objectifs insoupçonnés même par ceux qu'elle surveille.

Certains de ses tentacules sont si ténus et vaporeux qu'ils semblent inexistants, inopérants, voire inutiles. Pourtant, chacun d'eux œuvre à atteindre une cible précise, aussi insaisissable ou lointaine soit-elle.

La superstar Vladimir, dont nous avons parlé dans les pages précédentes, était un maître dans l'art de promouvoir en parallèle des activités apparemment sans lien entre elles, dont l'imprécision frôlait parfois l'insignifiance.

L'habileté opérationnelle requise de sa part était exceptionnellement mystérieuse, car sa formulation employait ce que, faute de meilleure description, nous appellerons une technique de renseignement en « roue de Catherine ».

Cette technique était fondamentalement simple: a) se concentrer sur des individus ou des problèmes apparemment sans rapport avec l’objectif actuel; et b) créer des foyers de renseignement invisibles à partir desquels transmettre des informations « de fond à stocker ».

À moins d'être menées avec une coordination subtile, de telles opérations périphériques seraient peu utiles, comme par exemple dans le cas de Dom Sturzo, ou de Sir Bruce Lockhart et des deux Philby — père et fils.

Quelques exemples typiques de la phase b illustreront le mode opératoire employé dans cette technique.

Avant de rencontrer Vladimir, cet auteur avait publié un livre sur les Oustachis, ces mêmes extrémistes catholiques qui avaient assassiné le roi de Yougoslavie en 1934 et l'ambassadeur du maréchal Tito en Suède en 1974. L'ambassade de Yougoslavie à Londres avait acheté 2 000 exemplaires de l'ouvrage, qu'elle avait distribués gratuitement aux membres du gouvernement britannique.

Un jour, après avoir demandé quel effet le livre pourrait avoir sur les membres du Parlement britannique, Vladimir, d'un ton désinvolte et apparemment comme une pensée après coup, s'enquit des talents culinaires d'un ami yougoslave de l'auteur, qui avait l'habitude de préparer des repas serbes dans la cuisine de la résidence londonienne de l'écrivain.

L'intérêt que Vladimir portait à ce sujet semblait inexpliqué, puisque l'homme en question — le général Bora Mirkovitch — n'était plus actif ni dans les affaires militaires ni dans la politique. Il avait pris sa retraite des deux, mais restait farouchement anticommuniste.

Il devint cependant rapidement évident que les services de renseignement soviétiques ne s'intéressaient en rien à la cuisine régionale. Ils s'attachaient plutôt à stocker des informations annexes sur des individus dont l'utilisation future était « potentiellement envisageable » et « stratégiquement souhaitable », selon une certaine abstraction politique, comme dans le cas de Krishna Menon.

L'auteur s'entretient avec l'ambassadeur de Yougoslavie en Grande-Bretagne et son épouse, lors d'une réception à l'ambassade. L'entrée de la Yougoslavie dans l'alliance Vatican-Moscou a marqué un refroidissement brutal des relations autrefois cordiales.

Le général yougoslave Bora Mirkovitch (à droite), farouche opposant au nazisme et au communisme, joua un rôle primordial dans la lutte contre Hitler. À un moment donné, il fut prévu de raser le Vatican et la basilique Saint-Pierre à l'aide d'escadrilles de bombardiers, mais ce projet fut déjoué 24 heures seulement avant l'attaque. L'auteur est photographié à ses côtés.

 

En théorie, leur sagacité était louable. Car le général Mirkovitch, bien que retiré de la vie politique active, conservait des compétences exceptionnelles. Celles-ci lui conféraient une crédibilité certaine en cas de crise idéologique.

Durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque Hitler détruisit la ligne Maginot française et, après avoir mis en déroute les forces françaises et britanniques, envahit le territoire français, le gouvernement yougoslave — confronté à une Allemagne nazie victorieuse à ses frontières — décida d'empêcher une invasion nazie en signant un traité de non-agression avec les Allemands.

Bien que la situation semblât, et fût, désespérée, Mirkovich renversa le prince régent Paul, s'empara du pouvoir et mit en pièces le traité d'Hitler.

Hitler, qui avait déjà mobilisé l'Allemagne pour une attaque contre la Russie et qui avait signé le traité yougoslave afin de protéger son flanc sud durant la campagne de Russie, fut pris par surprise. Son dilemme était dramatique. Il ne pouvait se permettre de détacher aucune des divisions déjà engagées sur le front de l'Est, mais il ne pouvait pas non plus risquer la position antinazie de Merkovitch, qui mettait en péril l'Allemagne du Sud.

Le 6 avril 1941 — seulement cinq semaines avant l'attaque de l'Allemagne contre la Russie — il envahit finalement la Yougoslavie, à l'exception d'une province, celle de la Croatie catholique anti-orthodoxe, anticommuniste et pro-nazie.

En 1945, lorsque l'Allemagne nazie s'effondra et que la Yougoslavie devint une dictature communiste sous le maréchal Tito, le général Mirkovitch chercha refuge en Angleterre, où il vécut dans l'obscurité, sans recevoir la moindre reconnaissance ni de la part des Alliés ni de ses amis.

Mais tandis que les démocraties occidentales ont toujours rejeté les hommes intègres et idéalistes, les communistes les ont rarement ignorés. Tito, communiste convaincu de l'anticommunisme inflexible du général, souhaitait son retour. Il lui offrit un accueil triomphal à Belgrade, sa réintégration dans l'armée et, finalement, même le poste d'ambassadeur en Angleterre. En vain.

La Russie soviétique, sans pour autant nourrir de telles illusions, le surveillait de près et, après l'avoir jugé « potentiellement utile » dans la guerre d'usure diplomatique qui s'était développée entre la Russie soviétique et la Yougoslavie dissidente de Tito, le mit au placard, conformément à leur technique de la roue de Catherine.

La Russie a agi ainsi pour trois raisons: a) par gratitude envers un homme qui, en détournant de précieuses divisions allemandes du front russe, avait très probablement sauvé Moscou de l’occupation par les Allemands (un fait reconnu ultérieurement par Churchill); b) parce que Mirkovitch aurait pu être utilisé comme un outil nationaliste par Tito, si la Russie avait envahi la Yougoslavie; et c) en raison de la capacité toujours redoutable de Mirkovitch à comploter, s’il était redevenu actif dans les domaines politique ou militaire.

Sa réputation d'expert en la matière était excellente, non seulement à Belgrade, mais aussi à Moscou. Elle était justifiée. Car Mirkovitch avait été l'un des rares individus à avoir, même indirectement, précipité le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Il avait été un jeune membre de la Main Noire, une puissante société secrète vouée à la libération de la Serbie. Durant l'occupation de la Serbie par l'Empire austro-hongrois catholique, les forces de ce dernier gouvernement s'étaient efforcées d'anéantir le caractère serbe de la province, notamment en tentant de convertir les Serbes orthodoxes au catholicisme.

Le rôle de la religion

Mirkovitch s'indignait profondément de cette forme de coercition religieuse, raison pour laquelle il rejoignit la Main Noire. Après plusieurs tentatives pour persuader l'Autriche-Hongrie d'y renoncer, la Main Noire décida finalement d'assassiner l'héritier du trône autrichien. Ainsi, lorsque le prince héritier François-Ferdinand se rendit officiellement à Sarajevo le 28 juin 1914, un certain Gravillo Princip l'assassina. Cet acte donna à l'Autriche-Hongrie le prétexte de déclarer la guerre à la Serbie. Le conflit dégénéra en Première Guerre mondiale.

Selon Mirkovich, l'occupation de la Serbie avait été rendue possible par des intrigues impliquant le Vatican. Il s'agissait là, en effet, d'un constat factuel de la situation à cette époque. Ce qu'il déplorait encore davantage, cependant, c'étaient les tentatives de l'Église catholique romaine d'anéantir l'Église orthodoxe serbe.

Cette initiative avait été relancée pendant la Seconde Guerre mondiale par un éminent catholique croate du nom d'Ante Pavelich qui, avec l'aide de l'archevêque Stepinac, tenta d'anéantir la population orthodoxe de Croatie en liquidant plus d'un demi-million de personnes orthodoxes.

La motivation religieuse qui sous-tendait les activités du général Mirkovitch fut dûment notée par les services de renseignement russes qui, bien qu'agissant comme instrument d'un régime athée, n'ont jamais minimisé l'importance de la religion comme facteur primordial ayant incité Mirkovitch à agir comme il l'a fait.

Cette reconnaissance précoce du rôle important joué par les questions religieuses dans les affaires politiques a été confirmée quelques années plus tard, non pas en lien avec le général Mirkovitch, mais avec celui du gouvernement de Tito dans l'élaboration de sa politique étrangère.

Après la publication de son ouvrage sur la Yougoslavie, l'auteur devint un invité régulier de l'ambassade yougoslave à Londres, tout comme de nombreux autres écrivains, diplomates et hommes politiques, à l'exception des Russes.

En novembre 1970, lors d'une réception à l'ambassade, je saluai l'ambassadeur yougoslave comme à son habitude; mais, contrairement aux fois précédentes, l'ambassadeur – un ami personnel de Tito – se montra cette fois-ci tout sauf cordial. Après quelques remarques acerbes, il évoqua mes ouvrages sur la Yougoslavie. Ils causaient des problèmes. Sommé de préciser sa pensée, l'ambassadeur expliqua que la Yougoslavie ne se souciait plus des ouvrages critiquant les activités diplomatiques du Vatican.

Lorsqu'on a fait remarquer que certains événements passés, par exemple les massacres à grande échelle — qu'ils aient été commis par les nazis, les Russes, les Alliés ou qui que ce soit d'autre — ne devaient pas et ne pouvaient pas être oubliés, de peur qu'ils ne se répètent à l'avenir, la réponse de l'ambassadeur a été laconique:

« Dans notre cas, il vaut mieux les oublier, car ils mettent en péril nos relations avec le Vatican. »

À ce moment précis, un homme souriant et élégant se joignit à la conversation. Il portait un costume noir, un col romain, un crucifix en argent et une insigne de rabbin violette.

L'ambassadeur fit les présentations officielles. Il s'agissait de l'archevêque A. Cardinale, légat pontifical (c'est-à-dire ambassadeur du pape) en Grande-Bretagne. C'était une scène inédite à l'ambassade de Yougoslavie communiste.

Sa présence annonçait ce qui se préparait depuis la formation de l'alliance Vatican-Moscou: un rapprochement moderne entre le Vatican et la Yougoslavie. Les Croates catholiques, qui luttaient encore pour leur indépendance de la Yougoslavie en tant qu'entité politique et contre Tito, dictateur communiste, avaient manifestement été sacrifiés par le nouveau Vatican sur l'autel de sa politique de détente.

L'amertume des Croates se manifesta peu après lorsqu'ils entreprirent d'assassiner systématiquement les « créatures communistes-catholiques » de Tito, comme ils les appelaient. Un jour de 1974, comme mentionné précédemment, ils assassinèrent l'ambassadeur de Tito en Suède. Il était la première cible de leur liste. Leur projet d'éliminer trois autres personnes fut déjoué par Scotland Yard, qui transmit des informations, par l'intermédiaire d'Interpol, alertant ainsi les autorités compétentes.

La caractéristique marquante de ce massacre, et d'autres similaires, était qu'ils étaient perpétrés par les Oustachis, ou plutôt par les nationalistes croates qui, bien que fervents catholiques, avaient néanmoins rejeté la réorientation marxiste du Vatican.

Quelques mois après la réprimande infligée à l'ambassadeur yougoslave en présence de l'ambassadeur du pape, la Yougoslavie communiste se rallia à la grande stratégie de l'alliance Vatican-Moscou. En avril 1971, le dictateur Tito rendit une visite officielle au pape Paul VI au Vatican. Là, après une audience très privée, les deux hommes déclarèrent, en substance, qu'une nouvelle ère s'ouvrait pour un autre pays marxiste dans ses relations avec l'Église catholique.

Mais le général Mirkovitch était alors mort. S'il avait été encore en vie, il aurait peut-être rejoint les Croates dans leur lutte contre une Yougoslavie marxiste, qui s'était alliée à un catholicisme marxiste.

La question d'Israël

Le KGB, ou plutôt le Kominform, tout en se préoccupant de l'Europe, ne manquait jamais une occasion de compiler des données, aussi sans rapport avec les problèmes actuels, pourvu qu'elles permettent d'analyser et d'anticiper les réalités potentiellement dangereuses de demain, voire d'après-demain.

Les problèmes d'Israël en sont un bon exemple.

Aux alentours de 1951-1952, l'auteur dîna avec un New-Yorkais nommé Rodman, en visite à Londres pour le compte de la Fédération sioniste d'Amérique. Sa mission était claire: acheter des tracteurs agricoles pour Israël.

Les usines britanniques ne pouvaient ou ne voulaient s'engager sur aucune date de livraison ferme. M. Rodman était abattu, non seulement parce qu'il était sur le point de rentrer aux États-Unis les mains vides, mais aussi parce qu'on lui avait dit que dans un pays derrière le rideau de fer, à savoir la Tchécoslovaquie, on produisait des tracteurs en grand nombre.

Cet auteur s'est porté volontaire pour aider à résoudre ce dilemme. Il a demandé à Vladimir si la Russie ne pouvait pas faire quelque chose à ce sujet.

Vladimir adopta un ton faussement patriotique. La Russie était impuissante. Son agriculture était dévastée; elle manquait elle-même de matériel agricole; il y avait une pénurie non seulement de tracteurs, mais aussi de main-d’œuvre; 22 millions de personnes avaient péri pendant la Seconde Guerre mondiale. Et ainsi de suite.

Après une longue réflexion, il répondit toutefois à la demande en posant une question déconcertante:

Le Vatican approuverait-il ou désapprouverait-il un tel geste de bonne volonté de la Russie envers Israël?

Au premier abord, la question semblait totalement déplacée. Elle paraissait même absurde. Il convient de préciser que la conversation a eu lieu au plus fort de la Guerre froide. À y regarder de plus près, cependant, la question prenait tout son sens.

Pendant plusieurs jours, l'affaire resta en suspens. Rodman se préparait à partir pour New York. La veille de son départ, Vladimir annonça cependant qu'il disposait d'une autorisation spéciale pour se rendre en Tchécoslovaquie.

M. Rodman s'est effectivement rendu en Tchécoslovaquie, où il a acheté un certain nombre de tracteurs destinés à être expédiés en Israël, et est rentré en Amérique avec joie.

Vladimir prit alors la parole. La Russie soviétique, dit-il, n'avait jamais été et ne pourrait jamais être antisémite. D'abord, plus de cinq millions de ses citoyens étaient juifs. C'étaient de bons camarades. De plus, les Juifs avaient peut-être plus contribué que toute autre minorité à la Révolution bolchevique. Marx, Trotsky, Tchitcherine, Litvinov et bien d'autres avaient été les fondateurs et les piliers du communisme.

Deuxièmement, les principes marxistes interdisaient les préjugés religieux et raciaux et protégeaient les minorités. Le sionisme, cependant, n'était pas une religion, mais un impérialisme. Mon ami, S.J. Philby, ne pensait-il pas la même chose? Qu'en est-il de son rival, Lawrence d'Arabie? Lawrence, tout en se faisant passer pour le champion des Arabes, n'avait-il pas œuvré en coulisses pour la cause sioniste?

Il faisait allusion à un fait que Philby l'Ancien avait relaté à maintes reprises à l'auteur de ces lignes durant la Seconde Guerre mondiale. Lawrence d'Arabie, au sommet de sa gloire, avait, selon Philby, été contacté par les sionistes londoniens. Ces derniers sollicitaient son aide et ses conseils pour élaborer une politique de redécoupage du Proche-Orient.

Lawrence s'était rendu deux fois en secret à Londres pour s'entretenir avec les principaux dirigeants sionistes, des experts du ministère des Affaires étrangères et Winston Churchill au sujet de la future implantation d'Israël en Palestine.

S.J. Philby, l'un des plus grands spécialistes du Moyen-Orient, s'est opposé à la politique de Lawrence, inspirée en réalité par les sionistes britanniques. Cette politique préconisait la création d'un Moyen-Orient composé de nombreux petits États arabes dont la faiblesse économique et militaire aurait permis l'émergence d'une nation juive.

Philby, pour sa part, souhaitait qu'un groupe restreint d'États arabes puissants assure la stabilité du Moyen-Orient.

Selon Vladimir, le sionisme était une branche de l'impérialisme américain. À ce titre, il fallait s'y opposer. Il était un rival de la Russie soviétique et du communisme mondial. Israël, rejeton territorial du sionisme, n'aurait donc pas dû être aidé.

Avant l'achat des tracteurs, l'auteur du présent article avait avancé l'avis qu'un Israël fort était dans l'intérêt de la Russie soviétique.

« Comment ça? » demanda Vladimir.

Car, selon l'auteur, un Israël puissant, expression visible du sionisme sur les plans territorial, politique et militaire, finirait inévitablement par s'aliéner le Vatican. Leurs intérêts respectifs s'affronteraient, tant sur le plan religieux que politique. Une hostilité imminente entre le Vatican et Israël contraindrait le Vatican à atténuer son opposition à la Russie soviétique. De fait, l'Église chercherait à coopérer avec elle afin de mieux contenir les ambitions d'Israël.

Non pas l'ambition d'Israël sur le plan géographique, économique ou même politique, certes, mais ses ambitions théologiques. Ce sont ces dernières visées que le Vatican redoutait plus encore que le communisme lui-même. C'est pourquoi il se devait de s'opposer au sionisme.

Le Vatican ne considérait pas le sionisme comme une branche de l'impérialisme américain, comme le faisaient les communistes — du moins publiquement —, mais comme un promoteur dynamique de la mission eschatologique d'Israël.

En résumé, selon la pensée vaticane, plus Israël se renforcerait, plus les ambitions du sionisme mondial seraient fortes. Et inversement. Outre la présence géographique d'un État juif au Moyen-Orient, la caractéristique la plus controversée d'un État israélien, avec Jérusalem comme omphalos territorial et mystique, était sa nature messianique, au cœur du rêve téléologique hébraïque.

C’est pourquoi le Vatican ne pouvait et ne voulait pas tolérer l’établissement d’un Israël qui revendiquerait des privilèges messianiques, ou plutôt une unicité messianique, et qui, par conséquent, concurrencerait l’Église catholique romaine comme centre d’un futur royaume spirituel.

Il était donc judicieux pour la Russie soviétique de renforcer le sionisme dans le but précis d'accélérer l'inévitable antagonisme entre catholiques et sionistes. C'est du moins ce que soutient l'auteur de ces lignes. Si la Russie avait mené une telle politique, la situation politique qui en aurait résulté aurait contraint le Vatican à chercher un allié en la Russie soviétique.

Il est important – même si cela peut être difficile pour certains – de reconnaître la dimension religieuse de la configuration politique communiste-sioniste-catholique. Bien que délibérément passée sous silence dans les déclarations publiques, derrière la bannière sioniste se cachait l'ancien espoir messianique de l'avènement d'une théocratie mondiale, tel que prédit par tous les voyants et prophètes de Sion. Ce devait être une théocratie où Jéhovah, et non le Christ, serait roi.

Le spectre de la création d'une telle théocratie hante les cercles les plus intimes de l'Église catholique depuis ses origines et demeure une crainte majeure. D'où son rôle ambigu dans les affaires internationales entourant la naissance et l'existence de l'État d'Israël. Cet État a été défini comme une entité territoriale érigée sur des fondements raciaux et religieux, dont l'objectif ultime est le triomphe téléologique des Juifs, dont le Messie ne sera pas le fondateur du christianisme, mais une future « présence unique » dont l'avènement anéantira la prétention messianique du Christ.

Aux yeux du Vatican, l’aspiration millénariste à une théocratie hébraïque mondiale représente donc une menace mortelle pour les enseignements eschatologiques de l’Église catholique. Traduite en termes politiques concrets, une telle conception signifie non seulement une rivalité, mais une inimitié implacable.

Il ne saurait en être autrement, car le sionisme, en tant que héraut de l'accomplissement ancestral des rêves mystiques juifs, et l'Église catholique, en tant qu'incarnation singulière de l'unicité finale du Christ, doivent tous deux leur allégeance respective à un Messie.

Le Vatican voue allégeance à un Messie déjà venu et qui réapparaîtra en triomphe spirituel à la fin des temps. Israël voue allégeance à un Messie futur, sur le point de venir. Ces deux allégeances s'excluent mutuellement, car la première réfute les affirmations de la seconde, et la seconde réfute de facto les affirmations de la première.

Une telle annulation mutuelle, transposée du domaine mystique aux sphères religieuse et politique, ne peut qu'engendrer une hostilité réciproque sur les plans éthique, social et politique. En bref, elle provoquera inévitablement une confrontation entre les représentants établis des deux messies ennemis.

Un Vatican fondamentalement opposé par une puissante théocratie juive deviendrait donc non seulement hostile au sionisme et, par conséquent, à Israël, mais chercherait également de puissants alliés pour neutraliser les deux. En termes politiques, il s'allierait à une autre puissance impériale – russe ou communiste, voire les deux – afin de contrecarrer le rêve impérialiste du sionisme.

Ceci s'explique par le fait qu'un impérialisme comme celui de la Russie soviétique, même s'il est athée dans son idéologie, est, de l'avis du Vatican, bien moins menaçant que l'impérialisme mystique des sionistes déterminés à préparer le Royaume du Messie hébreu à venir.

Il serait donc judicieux pour la Russie d'aider le sionisme à se développer, afin d'accélérer la création d'un climat politique propice à une éventuelle confrontation des deux camps avec le Vatican.

L'avènement d'un tel jour annoncerait le rapprochement de la Russie et du Vatican. Les deux, tout en demeurant fondamentalement hostiles, coopéreraient néanmoins dans leur opposition commune aux deux autres impérialismes: celui du sionisme face au Vatican, et celui de l'Amérique capitaliste face à la Russie communiste.

Le partenariat Vatican-Moscou aurait des objectifs respectifs: 1) le sionisme dans le domaine religieux, du côté du Vatican, car le sionisme est le promoteur du rôle messianique d’Israël et donc l’ennemi spirituel de l’impérialisme messianique de l’Église catholique; 2) les États-Unis, du côté de la Russie soviétique, non pas tant parce que les États-Unis sont un allié du sionisme ou d’Israël, mais parce que la hiérarchie du Kremlin estime que les États-Unis représentent un impérialisme antagoniste à la Russie soviétique sur les plans idéologique et militaire.

En d'autres termes, tandis que le sionisme ambitionnait de dominer le monde par une théocratie, les États-Unis visaient une domination fondée sur l'impérialisme du dollar. L'interprétation matérialiste des événements humains, voire le rejet de la vie spirituelle inhérent à l'athéisme militant, étaient bien moins menaçants pour l'Église catholique que les prétentions à un second Messie. Par ailleurs, la puissance économique et militaire des États-Unis représentait une menace moindre pour la Russie soviétique que le soutien apporté au sionisme messianique et à ses rêves d'un empire hébreu mondial.

Après des discussions qui durèrent des semaines, Vladimir finit par demander à l'auteur de lui fournir une formulation des principales interprétations messianiques contradictoires entre le Vatican, le sionisme et les États-Unis.

Cela a été fait. L'ouvrage est paru sous le titre « Catholicisme, américanisme, sionisme et communisme (Quatre impérialismes à la recherche d'un monde) ».

Vladimir l'envoya à Moscou sans commentaire. Là, un compatriote géorgien jugea l'élaboration « potentiellement plausible » et, avec le temps, même « réalisable ».

Au final, Vladimir était satisfait de toute cette affaire. Il a même admis être content d'avoir aidé Israël à acheter les tracteurs en Tchécoslovaquie.

 

CHAPITRE 24

Dossier russe sur les trois papes

L'impérialisme messianique, qu'il soit catholique ou sioniste, est fondamentalement hostile à l'expansionnisme communiste. Leur alliance aurait pu former, pour reprendre les mots de Vladimir, « un monstrueux cartel de la superstition de masse organisée ». Une telle alliance aurait constitué une menace réelle pour la sécurité de la Russie soviétique.

Il était donc dans l'intérêt de la Russie et du communisme qu'un tel partenariat ne se concrétise jamais. Dans l'attente que le conflit attendu entre le sionisme et l'Église catholique atteigne un stade réaliste d'hostilité tangible, il était essentiel que le Vatican soit réformé de l'intérieur et, si possible, par son sommet.

Aux yeux des Russes, le pape Pie XII était assurément un instrument du capitalisme américain, car ce dernier soutenait la religion. Mais supposons que le communisme ne s'identifie plus à la religion capitaliste et adopte les principes sociaux du christianisme: que se passerait-il alors? L'Église cesserait son opposition à la doctrine communiste (à l'exception de l'athéisme) et, par conséquent, son opposition à la Russie soviétique.

Cela pourrait se produire par le biais d'une révolution à la base et d'une autre au sommet de l'Église catholique romaine.

À une occasion, l'auteur de ces lignes a demandé à Vladimir s'il avait déjà envisagé un pape russe?

Oui, il l'avait fait — mais dans un avenir lointain. Et même alors, un pape à la tête de toutes les branches de la « superstition » chrétienne organisée. En un tel temps, cependant, n'importe quel pape serait capable de donner la bonne interprétation sociale des préceptes du christianisme, qui, à cette époque, auraient été purifiés par les principes réalistes du marxisme et du léninisme.

Le christianisme purifié permettrait l'accomplissement d'une célèbre prophétie concernant Moscou, à savoir qu'elle deviendrait « la Troisième Rome ». Non pas une Troisième Rome telle que prophétisée par le christianisme, certes, mais une Troisième Rome en tant que Rome du communisme chrétien.

Mais avant cela, le Vatican et l'Église catholique devaient être « marxistes ».

Sa réponse surprenante était significative car Vladimir n'avait pas exprimé une opinion personnelle, mais plutôt la « ligne officielle » du Kremlin:

De même que Rome avait été la capitale du christianisme et Constantinople celle de l'orthodoxie chrétienne grecque, Moscou deviendrait, à l'avenir, la troisième Rome, d'abord comme capitale de l'Église russe, puis comme capitale du communisme chrétien.

Cette opinion, exprimée au plus fort de la guerre froide, alors que le Vatican était au centre de la croisade anticommuniste la plus virulente du monde occidental, une campagne dynamisée par la religion,

Ce zèle était pour le moins surprenant. Il était également important, car il prouvait, à tout le moins, que Moscou avait déjà commencé à envisager un rapprochement avec le Vatican au début des années 50.

L’accommodement envisagé n’était manifestement pas de nature diplomatique, ni même idéologique à proprement parler. Il ne prévoyait rien de plus, rien de moins que l’interpénétration du marxisme et du christianisme, et donc la création de l’hybride chrétien-marxiste que nous connaissons aujourd’hui.

Sa mise en œuvre nécessitait toutefois la promotion accélérée d'un nouveau climat au Vatican, où un nouveau type de Curie, ou mieux encore, de Pontife, pourrait donner à une entité aussi révolutionnaire la stabilité dont elle avait besoin.

Que cette possibilité ait déjà été envisagée au Kremlin, même de façon embryonnaire, était également prouvé par le fait que Staline, comme mentionné précédemment, avait quelque peu naïvement entamé son lobbying en faveur d'un pape russe.

Les chances d’élire un pape russe dans un avenir proche, comme Vladimir a dû l’admettre, étaient à peu près les mêmes que, selon ses propres termes, celles que « les Italiens admettent un jour que le Saint Suaire de Turin est une contrefaçon de celui que nous avons en Géorgie ».

Le candidat de Staline à la papauté, comme nous l'avons déjà vu, était le cardinal Agagianian qui, pour Staline, était papabile parce qu'il était géorgien, comme le dictateur soviétique lui-même.

Mais si Vladimir minimisait l'éventualité d'une élection anticipée d'un pape russe, il craignait tout autant l'élection d'un pape américain.

Un Vatican gouverné par un pape américain aurait été synonyme de guerre, disait-il souvent. C'était l'une des rares occasions où son sourire imperturbable, digne de la Joconde, disparaissait de son visage. Un Américain sur le trône de Pierre serait une catastrophe pour tous, à commencer par l'Église catholique elle-même.

Les Américains ne connaissaient rien à la théologie, affirmait-il, et encore moins au communisme. Ce sont des adolescents naïfs, politiquement inexpérimentés. N'importe quel charlatan pourrait les entraîner vers l'extrémisme de droite en jouant sur leurs émotions.

Si Spellman et certains de ses prélats américains réactionnaires avaient succédé à Pie XII, une véritable guerre aurait éclaté. Pie XII lui-même avait déjà nommé Spellman papabile avec l'aval du Département d'État américain.

Sommé par l'auteur de cet article d'éclaircir ses propos, Vladimir a déclaré que les services de renseignement soviétiques avaient été informés de tout cela « par le Saint-Esprit, agissant comme un pigeon voyageur pour cette agence ». De plus, ils avaient conservé de nombreux dossiers sur tous les progressistes du Vatican, ainsi que sur ceux d'Europe et des États-Unis.

Il mentionna les noms d'évêques et de cardinaux, noms qui tombèrent ensuite dans l'oubli.

Après Spellman, en tête de la liste noire de Vladimir , venait Mgr Tardini, le pro-secrétaire d'État du pape Pie XII, qu'il qualifiait de « principal réactionnaire du Vatican ».

D'autres réactionnaires et progressistes furent cités avec une familiarité surprenante. Parmi les « hommes de bien » figuraient Monseigneur Roncalli et Montini, deux progressistes entrés dans l'histoire contemporaine pour être devenus respectivement les papes Jean XXIII et Paul VI.

Un communiste dans l'âme

Selon Vladimir, Mgr Montini avait deux points faibles, l'un politique, l'autre personnel. Sur le plan politique, il était considéré comme un communiste convaincu, mais prisonnier des formalités bourgeoises et de la prudence de la Curie, ce qui le paralysait.

Personnellement, il était incapable de prendre des décisions fermes et rapides. Bien qu'il fût enclin au communisme, il lui manquait le courage moral de l'affirmer ouvertement. En revanche, ce handicap était compensé par son anti-américanisme, malgré ses origines bourgeoises.

Certaines allusions mesquines et sans fondement à des particularités personnelles ne méritent pas d'être rappelées. Les agents soviétiques, fidèles à leur réputation, les ont toutefois consignées, persuadés que les moindres trivialités étaient intéressantes pour autant qu'elles puissent révéler des faiblesses de caractère ou indiquer des tendances psychologiques.

Cigarettes et « polenta rouge »

Pour autant que Mgr Roncalli le sache, il appréciait trop le tabac arménien; il avait une préférence pour certaines marques de cigarettes; et il raffolait de la polenta rouge, autrement dit, il avait des sympathies communistes. (Cette dernière observation figurait également dans un rapport des services de renseignement américains). De plus, il aimait se faire fouetter par des religieuses après avoir bien profité de ces deux mets.

À l'époque, l'auteur ne comprenait pas ce que les « nonnes grises » étaient censées représenter. Plusieurs années plus tard, cependant, un ami dont la famille avait des liens étroits avec le Vatican lui rapporta quelques rumeurs typiquement romaines. Selon ces insinuations, le pape Jean était fouetté à coups de bâton par des religieuses amenées à Rome spécialement à cette fin.

C'était une rumeur abjecte qui, pourtant, avait circulé à Rome pendant des années sans aucun fondement tangible. L'auteur suppose que le pape Jean prenait des bains de sauna pour maigrir. Les flagellations habituelles avec des brindilles ou des branches après un tel bain auraient pu alimenter les histoires propagées par l'imagination fertile des Romains.

Vladimir était optimiste quant au rôle important que Mgr Montini pourrait jouer après la mort du pape Pie XII. Curieusement, il ne l'a jamais considéré comme papabile, estimant qu'un homme qui, après de nombreuses années au service de Pie XII, s'obstinait à rester debout en présence du pape, comme le faisait Montini, même après qu'on lui ait demandé de s'asseoir, ne pouvait diriger ni quoi que ce soit ni personne. C'était là une preuve flagrante que les services de renseignement soviétiques pouvaient aussi se tromper.

Ces « créatures », comme Vladimir les appelait, étaient plus utiles que s'il s'agissait de papes. C'était une allusion indirecte au mystère de l'identité de celui qui avait averti Staline de l'attaque imminente d'Hitler contre la Russie.

Le général Mirkovitch était persuadé que Staline avait été averti par « un prélat radical influent œuvrant dans l'ombre de Pie XII » et ne croyait pas à la version officielle diffusée par la suite. Il justifiait son scepticisme par une expérience similaire qui lui avait coûté la quasi-totalité de l'armée de l'air yougoslave.

Hitler avait pratiquement anéanti la totalité de l'armée de l'air yougoslave avant son décollage pour mener « un bombardement massif très spécial contre une ville très spéciale ». Il a attribué la fuite aux services de renseignement catholiques.

L'intervention d'Hitler en cette occasion a peut-être sauvé l'un des centres culturels les plus importants et les plus prestigieux au monde, car une part importante de son aviation avait été affectée à la destruction de la Cité du Vatican et de la basilique Saint-Pierre. La perte de ces trésors artistiques, littéraires et historiques aurait été irréparable.

Le général ne se confia à personne, hormis à un compatriote serbe et à l'auteur de ces lignes, quant à l'identité du véritable instigateur du bombardement de la Cité du Vatican. Vladimir, en revanche, était au courant et laissa entendre que les Russes avaient été avertis de la destruction imminente du Vatican. Sa version différait de celle du général Mirkovitch uniquement quant à l'identité de la personne ayant ordonné à Hitler de détruire l'aviation yougoslave au sol, avant sa mission « très spéciale ».

Qu'il y ait eu des contradictions dans certaines affaires de renseignement concernant le Vatican ne faisait aucun doute. Il est possible que des opérations de contre-espionnage menées au sein même du contre-espionnage, étroitement liées à des institutions religieuses aux sympathies idéologiques divergentes, soient à l'origine de cette confusion. Vladimir évoquait souvent le livre de chiffrement du Vatican, comme nous l'avons déjà mentionné, comme un exemple anodin de la façon dont « certaines choses peuvent être utiles ou non », selon ses propres termes.

Il était fier que le livre chiffré ait semé la pagaille dans le plan américano-vatican « d’envahir la Russie à la manière d’Hitler, mais sans l’efficacité nazie », et de « faire de nous tous des Américains catholiques, baptisés par les Niagaras de Coca-Cola et de prêtres napolitains ».

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques avaient découvert le moyen d'intercepter et de décrypter les directives les plus secrètes du haut commandement allemand à ses commandants sur le terrain. Ce dispositif s'appelait Enigma.

Les services de renseignement soviétiques et leurs branches subsidiaires étaient tout aussi efficaces, voire plus, puisqu’« ils pouvaient dire, par exemple, combien de fois le pape changeait de chaussettes ».

De plus en plus de prélats portaient des chemises rouges sous leurs soutanes noires, comme se vantait Vladimir, au sens figuré. Ils attendaient le jour où le christianisme se détacherait du capitalisme « et prendrait le parti des travailleurs ».

Ce divorce était inévitable, ajouta-t-il, car les principes marxistes étaient en accord avec ceux des Évangiles. En matière économique, l'athéisme n'avait aucune importance. Le prolétariat catholique commençait à s'en rendre compte, tout comme le bas clergé. Ce dernier, une fois parvenu aux plus hautes sphères, transformerait l'Église en une « institution progressiste ». Cela impliquerait un Vatican progressiste. Et un Vatican progressiste signifierait la réduction des hostilités dans le monde.

La plupart des évêques situés derrière le rideau de fer — ou dans les démocraties de l'Est, comme il le disait — l'avaient déjà accepté. Ils s'étaient accommodés du communisme, ayant constaté que celui-ci pouvait coexister avec la religion. La « coopération » du gouvernement soviétique avec l'Église orthodoxe en était la preuve.

L'avènement d'un pape progressiste était une fatalité historique. La Russie soviétique souhaitait un tel pape. C'était également une nécessité historique. Ce processus aurait pu et dû être accéléré avant que le trio Pie XII-Spellman-Dulles ne déclenche une guerre contre l'Union soviétique.

Vladimir était personnellement optimiste quant à l'avènement d'un pape de gauche, car, selon ses propres termes, « nous avançons dans la bonne direction sous le nez même de Pie et de son homme de main, Spellman ».

Les États-Unis avaient déjà lancé une campagne de promotion pour l'élection d'un autre prélat réactionnaire, Mgr Tardini. Plusieurs Américains avaient, à cette fin, versé de l'argent à certains cardinaux bourgeois. Le lobby américain battait alors son plein (en 1952).

Lorsque cet auteur exprimait des doutes quant à la validité des affirmations de Vladimir, il répétait le refrain habituel: « Nous savons mieux ce qui se passe au Vatican de Rome qu'ils ne le savent au Petit Vatican de New York. Notre « Vatican » à Moscou surveille secrètement les deux. »

Pour étayer ses propos, Vladimir rapportait parfois des rumeurs difficiles à évaluer, à contredire, à prouver, voire même à vérifier. Il racontait notamment que le pape avait tenté de marier Hitler à une catholique réactionnaire espagnole.

« Voilà pourquoi votre amie anglaise, Unity Mitford, a tenté de se suicider », plaisantait-il souvent avec l'auteur, faisant allusion aux circonstances mystérieuses de la mort par balle de Mlle Mitford au début de la guerre, alors que la Gestapo et les services de renseignement britanniques étaient tous deux soupçonnés d'y être impliqués. D'autant plus que l'une des sœurs de Mlle Mitford était devenue, entre-temps, membre du Parti communiste américain.

Le but du mariage proposé entre Hitler et une Espagnole était de concrétiser l'idée de Pie XII, à savoir la résurrection de l'Empire austro-hongrois catholique (détruit pendant la Première Guerre mondiale) pour servir de bastion catholique contre les ambitions expansionnistes de l'Église orthodoxe russe, une fois la Russie soviétique vaincue.

Le général Mirkovitch confirma la véracité de l'histoire, qu'il avait entendue dès 1942-1943 et qui l'avait profondément inquiété, tant il était préoccupé par l'avenir de l'Église orthodoxe serbe. Selon lui, le général Franco avait accepté d'apaiser Hitler afin d'atténuer le refus obstiné du dictateur espagnol d'entrer en guerre aux côtés du dictateur.

La plus grande crainte de Vladimir, en cas de décès soudain de Pie XII — « car nous savons qu'il souffre d'hallucinations récurrentes » — était que les Américains puissent conclure un accord fructueux avec la Curie romaine et « acheter » (selon ses propres termes) le prochain pape.

Selon lui, un autre pape pro-américain serait une catastrophe; d'autant plus que le monde était voué à devenir socialiste — une autre fatalité.

Un jour, il prit un vol inattendu pour Moscou. À son retour, il offrit à l'auteur une bouteille de vodka qu'il avait emportée d'une soirée privée au Kremlin. Puis il fit une proposition stupéfiante:

En Russie existait un Institut Marx-Lénine. La formation durait quatre ans. Seuls les individus dotés de dons exceptionnels y étaient admis. Vladimir avait lui-même parlé avec les plus hautes autorités. Si l'auteur de ces lignes acceptait d'intégrer cette école très prestigieuse, la durée de la formation pourrait être réduite à neuf mois seulement.

Parallèlement, il proposa à l'auteur de rédiger un article bimensuel pour le journal soviétique Pravda.

Une source de pouvoir politique

Vladimir était devenu obsédé par la nécessité d'élire un pape progressiste. Il était de plus en plus évident que l'expérience directe du Kremlin quant à l'influence considérable que le Vatican pouvait exercer dans les pays d'Europe de l'Est désormais sous contrôle russe avait été une leçon amère pour les autorités soviétiques. Plus encore, elles avaient compris que le Vatican, loin d'être un simple centre religieux, était une source immense de pouvoir politique, dont l'utilisation, bonne ou mauvaise, pouvait bouleverser l'équilibre de l'Europe, et en réalité, celui de tout le monde occidental.

Il ne faut pas oublier que c'était l'époque où la Guerre froide battait son plein, où le maccarthysme sévissait aux États-Unis et où, dans certaines capitales, circulaient de mystérieuses rumeurs d'une invasion imminente de la Russie soviétique. Plusieurs réfugiés catholiques, volontaires pour libérer les chrétiens persécutés de l'oppression du communisme athée, m'ont même montré des insignes. Vladimir lui-même en avait possédé trois, qu'il a montrés à l'auteur.

Peut-être son anxiété – et celle des forces politiques qu'il représentait – reflétait-elle le malaise qui régnait au sein même du Kremlin. Ou bien – et c'est encore plus plausible – la Russie nourrissait un véritable désir de changement à Rome.

Un tel désir n'avait évidemment rien à voir avec des considérations théologiques, ni même avec la résurrection planifiée de l'Église orthodoxe russe en vue d'une confrontation imminente avec l'Église catholique, en tant qu'instrument d'impérialisme géoreligieux et idéologique.

Cette situation était perçue et justifiée par des raisons politiques concrètes. L'agitation croissante derrière le rideau de fer, orchestrée par la hiérarchie catholique, et donc par le Vatican, menaçait la stabilité des régimes communistes. Le complot hongrois de 1947 n'avait pas été oublié. Celui qui allait éclater en 1956 était suivi avec une fascination mortelle par les services de renseignement soviétiques. Tout cela, conjugué à l'accélération de la croisade catholique-américaine menée par l'Occident, avait manifestement suscité une vive inquiétude chez un Staline affaibli et malade.

L’obsession quasi maladive de Vladimir pour l’avènement d’un pape « progressiste » reflétait donc probablement les angoisses qui régnaient au Kremlin à ce moment précis.

Néanmoins, Vladimir devenait parfois inexplicablement optimiste. « Certains de vos amis cardinaux », disait-il,

« Ils portent déjà des chaussettes rouges. Demain, l'un d'eux deviendra pape. Et après? »

Il était impossible de savoir, chaque fois qu'il disait cela, s'il plaisantait ou s'il faisait allusion, aussi circonspectement soit-il, à certaines activités de renseignement promotionnel peut-être déjà à l'œuvre dans les hautes sphères de l'Église catholique romaine.

La réponse arriva cinq ans plus tard. En 1958, un pape « progressiste » fut élu. Peu après, Jean XXIII – à la stupéfaction du monde entier – ouvrit les fenêtres du Vatican à l’air du socialisme; en réalité, à la tempête de la révolution la plus radicale qu’ait connue l’Église catholique depuis la Réforme.

Se pourrait-il que les autres prédictions de Vladimir, comme l'identification des services de renseignement russes à un pape communiste, n'aient pas été, elles aussi, de simples plaisanteries?

Seuls les conclaves du futur nous le diront.

 

CHAPITRE 25

Le premier compromis historique

De la même manière qu'après la Première Guerre mondiale, l'Italie a créé une nouvelle formule politique assimilée au fascisme, de même, dans les années soixante-dix, ce même pays a établi le modèle d'une autre nouvelle formule identifiable comme le marxisme catholique.

L'apparition d'un tel hybride idéologique aura des conséquences incalculables pour l'avenir, puisqu'elle pourrait entraîner la transformation ultime de l'Europe en un continent à orientation communiste.

Si cela se produisait, la transformation d'un Occident démocratique en un bloc rouge monolithique, dominé par le catholicisme, mettrait en péril non seulement les libertés nationales des pays européens, mais aussi celles des États-Unis. Car l'hostilité latente d'une Europe boudeuse finirait par se muer en une alliance anti-américaine, voire en une attitude belliqueuse.

La lune de miel idéologique entre le catholicisme et le communisme en Italie ne doit donc pas être considérée comme un mariage de raison local, mais au contraire comme un signe avant-coureur de ce qui allait arriver à l'ensemble de l'Occident.

L'Italie a toujours été un pays extrêmement sensible aux nouveaux courants idéologiques – une sorte de baromètre politique, indiquant avec une précision étonnante la nature et la direction du climat politique à prévoir.

Le partenariat catholique-communiste doit donc être étudié avec la plus grande attention, de peur que sa véritable importance ne soit minimisée au détriment d'abord de l'Europe, puis de l'ensemble du monde occidental.

Il était prévisible que l'Italie, en tant que centre territorial du catholicisme, soit touchée par la transformation idéologique fondamentale opérée par les papes Jean et Paul.

La proximité physique du Vatican, l'appareil de la Curie orienté vers l'Italie et l'interpénétration particulière de l'Église et de l'État à tous les niveaux sociaux et politiques du pays ont rendu presque inévitable que la première « expérience pilote » d'un partenariat catholique-communiste soit menée sur la péninsule italienne.

Tous les éléments d'une entente Vatican-Kremlin existaient, même à l'état embryonnaire, depuis des décennies avant la révolution vaticane.

Lorsque les catholiques marxistes autochtones, qui depuis Vatican II puisaient leur inspiration au Vatican, s'unirent aux marxistes qui puisaient leur inspiration au Kremlin, ils trouvèrent un terrain d'entente sans grande difficulté.

Le pont théologico-idéologique fut franchi avec une facilité déconcertante. Le catholique radical ne voyait aucune contradiction entre un communisme prônant la justice économique et sociale et une Église catholique défendant les mêmes idéaux. Tout en se tournant vers les communistes russes pour s'orienter sur les questions idéologiques et politiques, il considérait le communisme russe comme un phénomène national, ne concernant que l'Union soviétique. Si le communisme russe était athée, il s'agissait là d'un problème purement interne à la Russie.

Les communistes italiens, quant à eux, tout en étant anticléricaux pour des raisons historiques, considéraient la séparation entre la religion purement personnelle et les exigences idéologiques de leur parti comme une question de conscience individuelle. Selon eux, religion et communisme pouvaient donc coexister à ces conditions. Ils pouvaient même coopérer et œuvrer ensemble à l'établissement d'une société où les catholiques pourraient pratiquer leur religion sans ingérence du parti.

Le résultat fut que, très rapidement, les quelques individus qui avaient autrefois défié les diatribes de Pie XII contre eux pour avoir soutenu les communistes, devinrent les dirigeants et les promoteurs d'un mouvement qui se multiplia mille fois.

Les églises étaient bondées de catholiques qui étaient aussi communistes, ou de communistes qui étaient aussi catholiques: ils allaient se confesser, à la messe, communier, portant dans leurs poches leurs cartes de membre du Parti communiste italien.

Ce fut un spectacle qui attrista profondément la vieille garde, qui avait dénoncé l'encyclique Progressio Populorum de Paul VI comme la plus radicale jamais écrite. À leurs yeux, ce document avait incité des millions de catholiques, jusque-là neutres, à voter pour les communistes.

Elle avait fait plus encore: elle avait contribué à affaiblir la démocratie chrétienne et, partant, à neutraliser le mouvement qui défendait l'Église catholique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, pour Paul VI comme pour le pape Jean, la démocratie chrétienne avait déjà rempli sa mission initiale. Depuis la révolution vaticane, elle était devenue presque obsolète. En effet, ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'elle ne disparaisse complètement en tant que force politique.

Le parallèle entre la situation du Parti catholique après la Première Guerre mondiale et celle de la Démocratie chrétienne après la Seconde Guerre mondiale est frappant. Dans les deux cas, une fois son rôle accompli, le parti a été impitoyablement abandonné, sans aucun retour en arrière.

Lorsque le Vatican s'est rangé du côté du fascisme, le considérant comme l'idéologie dominante de l'époque, il a abandonné le Parti catholique et, de fait, l'a dissous, pour faire place à une société fasciste naissante.

Après trente ans de démocratie chrétienne, le Vatican, considérant le communisme comme l'idéologie d'une société à tendance communiste, a abandonné la démocratie chrétienne à son sort. Certes, il ne pouvait, dans le cas présent, ordonner au parti de se suicider comme il l'avait fait pour le Parti catholique d'Italie en 1927 ou celui d'Allemagne en 1933. Sa tactique actuelle, celle d'un abandon progressif, est plus en phase avec le nouveau contexte politique. Cette politique a abouti à la disparition définitive de la démocratie chrétienne, conséquence de l'infiltration graduelle du pouvoir communiste dans ses structures politiques et hiérarchiques.

Les deux « papes rouges », après tout, avaient sympathisé avec la gauche, catholique ou communiste, pratiquement depuis la Seconde Guerre mondiale, à l'instar de nombreux autres prélats à travers le monde. De nombreux militants communistes, y compris des dirigeants communistes aux niveaux local et national, avaient discrètement planifié pendant des années une future entente, voire une coopération, entre les communistes et l'Église.

Le terrain était donc préparé pour cette nouvelle espèce de créature catholique-communiste qui pourrait s'identifier comme un adepte pratiquant du léninisme et du catholicisme, sans aucun scrupule de conscience ou de religion.

Un revirement politique

Comment aurait-il pu en être autrement, puisque le pape Jean, par exemple, avait demandé aux principaux dirigeants communistes de se rendre au Vatican et avait rédigé des documents faisant l'éloge du socialisme et affirmant que les autres religions et partis politiques, à commencer par ceux de gauche, n'étaient plus condamnés, comme Pie XII avait coutume de le leur dire?

Les conséquences concrètes d'un changement aussi radical se sont fait sentir après la publication des encycliques du pape Jean sans Terre. Aux élections générales qui suivirent, les communistes obtinrent leur meilleur score historique.

Il n’est donc pas exagéré de dire que c’est le pape Jean qui, d’un seul coup, a inscrit le Parti communiste italien sur la carte politique, en faisant la principale influence idéologique, juste après la démocratie chrétienne.

Ce n'était pourtant que le début visible du déclin de l'ancien parti de l'Église et de la montée des communistes. Depuis 1963, bien des choses ont déjà coulé sous les ponts idéologiques de Rome. Sous le pontificat de Paul VI, le courant rouge s'est transformé en véritable déluge. Et ce déluge, depuis son couronnement, a menacé – voire submergé – non seulement le Vatican, mais l'Italie tout entière. Le niveau le plus élevé atteint par cette vague l'a été en 1976, puis en 1977, deux dates charnières pour l'intégration des démocrates-chrétiens et des communistes.

Lors des élections générales de 1976, le Parti communiste s'est imposé comme un parti de plus en plus influent, devenant la deuxième force politique du pays. Il a recueilli 34 % des suffrages exprimés, contre seulement 38 % pour la Démocratie chrétienne.

Ce fut véritablement une date mémorable, car pour la démocratie chrétienne — qui avait gouverné sans opposition pendant les 33 années précédentes — c’est-à-dire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et qui avait formé pas moins de 39 administrations pendant cette période —, les résultats des élections représentaient une grave défaite.

La défaite fut d'autant plus humiliante qu'ils ne purent former un gouvernement qu'avec le soutien d'un autre parti, que ce soit au sein d'une coalition ou en coulisses, lors des élections au nouveau parlement.

Et quel autre parti pourrait en faire autant, si ce n'est le deuxième plus important du pays, à savoir le Parti communiste?

Nombre de catholiques rechignaient à payer un tel prix. Finalement, après une série de vives dissensions, le Vatican ordonna aux démocrates-chrétiens de coopérer.

C’est ainsi que l’incroyable se produisit. Les catholiques – autrement dit, les démocrates-chrétiens – et les communistes conclurent un accord et assumèrent une « coresponsabilité », une formule de façade qui ne trompa personne. Il s’agissait d’un stratagème destiné à rassurer les forces anticommunistes italiennes, les catholiques encore hostiles au communisme, et surtout à duper les milieux conservateurs internationaux, à commencer par les États-Unis.

Après consultation avec Moscou et une discussion privée habile avec le pape Paul VI, les communistes se portèrent volontaires pour rester discrets, ce qu'ils firent effectivement en attendant l'évolution de la situation au pays et à l'étranger.

Pourtant, si la discrétion avait fonctionné auprès des masses, pour ceux qui avaient correctement interprété les signes, la réalité était criante. Un président communiste avait été élu au Parlement italien pour la première fois de l'histoire. Un président communiste du Sénat présidait cette chambre importante, là encore une première dans l'histoire de l'Italie. La plupart des postes clés du gouvernement, bien qu'officiellement aux mains des démocrates-chrétiens, étaient en réalité occupés par les communistes.

On trouvait des communistes à tous les niveaux d'un gouvernement nominalement démocrate-chrétien, qui non seulement tolérait les fonctionnaires marxistes, mais était en réalité soutenu par eux.

Le fait que cette estimation de la situation ne soit pas exagérée a été prouvé par le fait que pas moins de sept commissions parlementaires chargées de rédiger une législation gouvernementale censée avoir été formulée par des démocrates-chrétiens étaient en réalité présidées par des membres du Parti communiste officiel.

Il s'agissait d'un phénomène politique dont le caractère exceptionnel fut perçu avec la plus grande satisfaction au Kremlin et au Vatican, mais avec une consternation dissimulée à Washington.

La grande stratégie pro-communiste du Vatican commençait à produire ses premiers résultats politiques concrets. Le compromis historique trouvé entre le Parti catholique et la Démocratie chrétienne aurait été impossible si le Vatican avait poursuivi une politique d'hostilité envers les communistes et la Russie soviétique, comme il l'avait fait par le passé.

Tout en se réjouissant de leur victoire commune, le Vatican et Moscou convinrent de ne pas précipiter les choses. Ils reconnurent tous deux qu'un gouvernement communiste en Italie, avec ou sans la coopération du parti catholique, aurait nui à l'image politique des catholiques comme des communistes. La prise de pouvoir par les communistes, ou plutôt par l'alliance catholique-communiste, devait donc se faire progressivement de part et d'autre.

En conséquence, en 1976, le Parti communiste décida de soutenir le gouvernement catholique par l'abstention, c'est-à-dire en ne s'y opposant pas. Ce fut le premier compromis de partage du pouvoir consenti par les catholiques avec les communistes dans l'histoire de l'Europe. Il constitua le succès le plus retentissant de l'alliance Vatican-Moscou sur la scène politique européenne.

Cette stratégie prudente adoptée par les partenaires du Vatican et de Moscou s'est avérée efficace presque immédiatement, tant sur le plan international que national. Les puissances anticommunistes – les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne de l'Ouest – craignant une prise de pouvoir communiste à grande échelle, ont conclu un accord secret à quatre à Porto Rico, lors d'une réunion tenue en juillet 1976. Cet accord visait à priver l'Italie d'aide financière si les catholiques partageaient ouvertement le gouvernement avec les communistes. Cette menace n'a jamais été mise à exécution, grâce au compromis historique trouvé entre les deux pays.

Le dirigeant soviétique Brejnev déclara que les quatre nations voulaient « prendre l'Italie à la gorge » pour empêcher les communistes d'accéder au pouvoir. Il ne mentionna jamais le Vatican.

Cela s’expliquait par le fait que lui et le pape s’étaient déjà mis d’accord sur une politique de prudence, c’est-à-dire d’attendre que le climat catholique et communiste mûrisse, afin de mieux permettre une prise de pouvoir conjointe catholique-communiste sans « troubles politiques et sociaux excessifs ».

Au moment où cette coopération secrète entre le Vatican et le Kremlin a été convenue, l'Église a dû faire preuve de discrétion pour ne pas se ranger trop ouvertement du côté des communistes, de peur d'être accusée par des millions de catholiques anticommunistes de s'être vendue à la Russie.

Imposture politique

Il fallait également tenir compte des gouvernements anticommunistes et maintenir un équilibre diplomatique, du moins aux yeux du monde. Le pape Paul VI dut donc, à plusieurs reprises, faire le geste habituel d'anticommunisme, principalement pour des raisons religieuses. Il alla même jusqu'à menacer d'excommunication. En 1976, par exemple, il lança quelques avertissements mesurés, gestes destinés à apaiser des millions de catholiques alarmés par sa politique pro-communiste.

Pour témoigner de sa bonne volonté à leur égard, et notamment à l'égard de la hiérarchie américaine, il alla jusqu'à destituer certains prélats dont la position politique gênait trop la politique de rapprochement progressif menée par le Vatican avec les communistes. En témoigne le cas du père G. Franzoni, abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs, l'une des principales basiliques de Rome, qui, durant les élections générales, avait déclaré à plusieurs reprises voter pour les communistes et conseillé aux autres catholiques d'en faire autant. Il fut défroqué sur la recommandation du cardinal Poletti, vicaire de Rome.

Mais la vague était irrésistible. À tel point que prêtres, évêques et même cardinaux, sans parler des laïcs catholiques, continuaient de rallier la bannière communiste à un rythme toujours plus soutenu.

L'année suivante, en 1977, Paul s'inquiéta de ce phénomène et mit en garde les catholiques contre le fait de passer d'un parti politique à un autre à la recherche de celui qui offrirait le plus d'avantages.

Les paroles de Paul visaient particulièrement les groupes aux objectifs ouvertement pro-marxistes, comme « Chrétiens pour le socialisme », et les hommes politiques catholiques, ainsi que les prêtres qui avaient rejoint, et continuaient de rejoindre, en nombre croissant, les partis marxistes. Les rangs du Parti communiste grossissaient non seulement de prêtres, mais aussi de membres des ordres religieux. Des cardinaux éminents suivaient ouvertement la ligne communiste; par exemple, le cardinal König de Vienne qui, lors d'une intervention à l'Institut viennois de recherche sur les entreprises en 1977, s'en prit aux entreprises et aux grandes industries. De même, lors de la célébration du 70e anniversaire du cardinal Höffner de Cologne, celui-ci déclara que « le combat entre le bien et le mal n'est pas un combat entre l'Est et l'Ouest, et encore moins entre chrétiens et marxistes », une déclaration qui ne manqua pas d'être entendue dans les pays communistes d'Europe de l'Est, tout comme à Rome.

Parallèlement, le pape commença à jeter les bases d'une collaboration encore plus étroite avec les communistes les plus proches du Vatican, à savoir ceux de Rome.

La Ville éternelle était alors devenue un bastion communiste, le Parti communiste ayant pris le contrôle de l'administration romaine. Le pape Paul VI inaugura l'année 1977 en recevant officiellement en audience spéciale au Vatican le Conseil municipal de Rome, dirigé par les marxistes. S'adressant au maire marxiste Giulio Argan et à dix-huit de ses partisans, connus sous le nom de Junte rouge, Paul VI souligna le caractère unique de Rome et le devoir de la mairie de préserver la « liberté de conscience ».

En réponse, le maire de Rome, d'origine communiste, a évoqué le caractère sacré de la ville et a laissé entendre qu'il existait une coopération entre le Vatican et le Conseil marxiste. Il est même allé jusqu'à disculper le Saint-Siège de toute implication dans les récentes spéculations foncières du Vatican.

C'était la première fois dans l'histoire que le Concile de Rome était présidé par un communiste. Après la réception officielle, le pape et le maire marxiste se retirèrent dans le bureau du pape pour discuter en privé de leur future coopération, avant de rejoindre les autres conseillers marxistes dans la salle du trône pour les discours officiels.

Ce n'était pas tout. Le maire Argan, accompagné d'autres membres du conseil municipal de Rome, contrôlé par les communistes, avait déjà rencontré le pape Paul VI à trois reprises le mois précédent, un record même inégalé par son prédécesseur non communiste.

Le résultat révélateur des rencontres officielles et, surtout, très privées entre Paul et divers cardinaux de gauche avec les marxistes de l'administration civile de Rome allait se manifester quelques jours plus tard.

S'adressant au peuple romain, le pape Paul VI leur a dit qu'il était de leur devoir de coopérer avec les communistes:

« La position particulière de l’Église à Rome impose le devoir d’une conduite exemplaire de la vie chrétienne, au bénéfice de toute l’Église, puisque, a-t-il ajouté, « les fidèles sont appelés à coordonner les initiatives de promotion diocésaine avec celles de la municipalité, avec les principes chrétiens et avec celles des personnes investies d’autorité, comme une contribution au bien commun. »

« Cela exige de la part des chrétiens présence et participation, avec un sens aigu des responsabilités. »

Avant ce discours, le maire communiste de Rome avait assuré au pape Paul VI que « l’idée sacrée de Rome est exactement l’opposé de tout ce qui est la recherche exclusive du profit », c’est-à-dire du capitalisme, et de l’incarnation même du capitalisme, les États-Unis d’Amérique.

Le maire de Rome connaissait bien l'encyclique de Paul VI, Progressio Popularum; il la connaissait par cœur. Et il avait commencé à propager ses principes marxistes depuis le cœur même de l'Église catholique romaine.

La réalité de l'alliance entre le Vatican et les communistes n'aurait pu être plus frappante.

Il s'agissait d'un événement véritablement « sans précédent et historique », comme l'a déclaré le pape Paul lui-même par la suite.

Comme quelqu'un l'a fait remarquer, cela préfigurait les choses à venir: pour l'Italie, pour l'Europe, et donc finalement pour l'ensemble du monde occidental.

 

CHAPITRE 26

Cardinaux et commissaires

Les cardinaux sont les princes d'une théocratie, en l'occurrence celle de l'Église catholique romaine. Les commissaires sont les piliers d'une autocratie, c'est-à-dire d'une dictature communiste. Tous deux sont des pierres angulaires: les premiers, d'une administration ecclésiastique; les seconds, d'une bureaucratie idéologiquement inflexible.

Lorsque une théocratie absolue et une dictature communiste élaborent des politiques dont la mise en œuvre exige une coordination, il est essentiel que les responsables de l'exécution de ces politiques — les cardinaux et les commissaires — agissent de concert, en vue de leur mise en œuvre réussie.

Le Vatican et le Kremlin, foyers respectifs du catholicisme et du communisme, conscients de cette situation, s'attachèrent, dès le début de leur entente secrète, à harmoniser leurs activités. Ils y parvinrent en sélectionnant avec soin des hiérarchies acceptables pour les deux parties. Ils adoptèrent une approche à la fois sélective et progressive, permettant ainsi d'instaurer un équilibre entre les échanges ecclésiastiques et idéologiques, visant à promouvoir un objectif commun: en somme, la création de hiérarques acceptables à la fois pour le Vatican et le Kremlin. Le terme « hiérarque », dans ce contexte, désigne non seulement les cardinaux et les commissaires, mais aussi les hauts responsables actifs au sein de l'administration de l'Église et des diverses bureaucraties communistes.

Les critères fondamentaux de l'accord sont concrètement révélateurs: la nomination par le Vatican de prélats acceptables par Moscou; et la nomination par le Kremlin de commissaires acceptables par le Vatican.

La faisabilité apparente de tels échanges entre le Vatican et Moscou tient au succès qu'ils ont rencontré: hiérarques catholiques et commissaires communistes se font des clins d'œil complices, du haut de leurs postes clés, dans une entente tacite, dès qu'une politique est proposée. Il y a encore peu de temps, une telle alliance aurait été inconcevable. Aujourd'hui, c'est une réalité incontestable. Demain, ce sera la pratique courante et assumée d'un monde catholique-communiste.

Sous les pontificats des papes Jean et Paul, cette pratique non seulement a pris de l'ampleur, mais elle s'est établie comme une partie essentielle de la vie politique, partout où les intérêts des deux partenaires convergent.

D’où la promotion, au sein de l’Église catholique, de certains prélats favoris à tendance manifestement de gauche, et l’acceptation sans réserve, de la part du Kremlin et des régimes satellites, de hiérarques qui comprenaient parfaitement l’importance idéologique de la religion organisée.

Le résultat concret d'une telle politique fut le spectacle curieux de catholiques communistes et de communistes catholiques, tous deux fréquentant l'église, assistant à la messe et même communiant, comme nous l'avons déjà vu en Italie.

Dans le contexte du nouveau climat politico-religieux, la faucille et le marteau se sont ainsi transformés sans difficulté en symbole de la faucille et de la croix. Ce spectacle était d'autant plus remarquable qu'il survenait après la révolution vaticane et ne suscita guère d'émoi, ni en Occident ni en Europe de l'Est communiste.

Ainsi, les différents maires communistes des villes italiennes et les députés communistes se rendaient ouvertement à l'église en tant que catholiques romains pratiquants, un spectacle qui devint de plus en plus courant après le triomphe spectaculaire des communistes aux élections générales de 1976. Le modèle était établi et devint par la suite une pratique politique généralement acceptée.

De hauts responsables politiques des régimes communistes d'Europe de l'Est agissaient de même. À titre d'exemple, le Premier ministre de la Pologne communiste, Edward Gierek, emmenait ouvertement sa femme à la messe catholique, avec l'approbation de Moscou, la bénédiction du primat de Pologne, Stefan Wyszynski, et la hiérarchie catholique romaine.

Ce prodige, devenu monnaie courante dès 1977-1978, n'était en réalité que la partie émergée de l'iceberg. L'accord secret entre le Vatican et le Kremlin visait à transformer la structure interne des cadres administratif et ecclésiastique de l'Église et du Parti en une machine catholique-communiste cohérente, destinée à métamorphoser la sélectivité mutuelle en une force politique commune.

La mise en œuvre de l'entente secrète, outre la nomination des hiérarques catholiques communistes souhaités à des postes clés, œuvrait sans relâche à une intégration catholique-communiste. Cette intégration était considérée comme une étape nécessaire pour placer de futurs prélats radicaux aux postes de pouvoir.

Grâce à cette clairvoyance, des prêtres d'orientation communiste devinrent évêques; des évêques de gauche, à leur tour, devinrent cardinaux; et des cardinaux, primats. Un point commun les caractérisait pour la plupart: une vision socialiste. De plus, nombre d'entre eux sympathisaient ouvertement avec la classe ouvrière ou avaient soutenu avec vigueur les idées marxistes de l'encyclique Progressio Populorum de Paul VI.

Dans les pays communistes d'Europe de l'Est, avant la nomination officielle des prélats, la hiérarchie catholique, par exemple en Pologne ou en Hongrie, devait soumettre la liste des candidats potentiels aux commissaires communistes, qui approuvaient ou rejetaient les noms. En règle générale, grâce aux directives de Moscou et du Vatican, la sélection se déroulait sans encombre et les prélats pro-communistes étaient placés sur leurs sièges sans objection. En cas de doute, les hiérarques catholiques locaux et les commissaires communistes consultaient leurs supérieurs respectifs.

Un exemple typique est celui du primat de Pologne, le cardinal Wyszynski. Le commissaire communiste le plus haut placé du pays, le Premier ministre Giereck, estimait que le cardinal, autrefois fervent anticommuniste et partisan de Pie XII, refusait obstinément de se plier à la nouvelle ligne du parti. Il agissait ainsi en sabotant passivement la politique d'équilibre entre catholiques et communistes. Ses plaintes parvinrent jusqu'à Rome, et le pape intervint. Le pontife ne le démit pas de ses fonctions, ce qui aurait provoqué l'hostilité de millions de fidèles catholiques à travers la Pologne, mais employa une méthode plus subtile. Le pape Paul VI proposa la nomination d'un rival, l'archevêque Karol Wojtyla de Cracovie, qui fut élevé au rang de cardinal dans le but précis de contenir le primat rebelle, Wyszynski. Le commissaire communiste fut apaisé. Peu après, en mars 1977, le cardinal Wyszynski présenta sa démission au pape Paul VI.

Conseillers rouges du pape

Dans les pays occidentaux, les dirigeants du mouvement communiste disposaient d'une influence similaire sur les nominations et les questions de personnel au sein de l'Église. Le cas du cardinal Michele Pellegrino de Turin, en Italie, en est un bon exemple. Ce cardinal fut l'un des radicaux les plus actifs depuis le pape Jean XXIII. Surnommé le « Cardinal rouge », il était surtout connu pour sa défense énergique des droits des travailleurs dans le vaste complexe industriel turinois.

À l'âge de soixante-treize ans, le cardinal Pellegrino adressa sa démission au pape en janvier 1977, bien que sa retraite ne fût prévue qu'en 1979. Suite à cela, les dirigeants du Parti communiste italien « conseillèrent » au pape Paul VI de maintenir le cardinal en poste, sous peine de... ce qui signifiait des menaces de grève.

Ce genre d'exemples se multiplia en Europe de l'Est comme en Europe de l'Ouest. Derrière le rideau de fer, la procédure était méthodique: différents commissaires soumettaient aux hiérarques nationaux une liste de leurs prélats favoris. Le plus souvent, ces listes étaient approuvées intégralement, sauf si les prélats ainsi recommandés étaient trop ouvertement marxistes et risquaient donc de gêner les catholiques conservateurs, tant au pays qu'à l'étranger.

Cette pratique de consultation mutuelle, initiée par le pape Jean, a été institutionnalisée par le pape Paul VI. Sous son pontificat, la « liste consultative » est devenue une procédure standard.

Avant la création, en 1959-1960, de cette « consultation », le Vatican devait faire face à une forte opposition de la plupart des hiérarchies situées au-delà du rideau de fer. Nombre de leurs prélats les plus influents étaient des anticommunistes de longue date et des partisans de Pie XII. Beaucoup avaient été arrêtés, emprisonnés ou condamnés à des peines indéterminées dans des camps de concentration. Le cas le plus célèbre est celui du cardinal Beran, qui passa plus de dix-huit ans en prison pour son opposition au communisme en Tchécoslovaquie. Dans ce pays, les relations entre cardinaux et commissaires restaient difficiles. Cela était dû principalement au souvenir de Mgr Tiso, un prêtre catholique qui avait soutenu Hitler et que ce dernier avait nommé à la tête de la Slovaquie catholique pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela tenait aussi, en partie, au refus du clergé catholique de se convertir au « progressisme ». De nombreux prêtres, et même des évêques, avaient refusé de coopérer avec les communistes. D'autres s'étaient tournés vers le travail manuel comme forme de résistance passive, ou étaient devenus mineurs ou ouvriers. Un évêque, Jan Korec, SJ, qui avait été ordonné clandestinement par le pape Pie XII, vingt ans plus tard — en 1977 — travaillait comme ouvrier dans une usine chimique à Bratislava, en Slovaquie, « soumis à la pression » de la machine hiérarchique.

Dans le même temps, en Hongrie voisine, le commissaire communiste Miklós, secrétaire d'État hongrois, devint le plus fervent défenseur d'une coopération accrue entre marxisme et catholicisme. Son plaidoyer fut relayé par la presse catholique, qui salua les déclarations du commissaire comme une évolution positive entre l'Église et l'État.

Instaurer la pratique de la consultation mutuelle n'avait pas été chose aisée. Nombre de prélats, conscients des manœuvres en cours, se rebellèrent et protestèrent, tandis que d'autres se soumirent. Le pape Paul VI veilla à ce que les hiérarchies des régimes communistes d'Europe de l'Est suivent cette voie. Le résultat stupéfia plus d'un observateur. Après les véhémences anticommunistes si longtemps entendues de la part des évêques et des cardinaux dans de nombreux pays communistes, un silence inquiétant s'installa. Ce silence soudain, sous l'impulsion directe du Vatican, fit finalement place à une coopération avec les autorités, puis même à un soutien.

Ainsi, tandis que les prélats catholiques « progressistes » des pays occidentaux étaient promus de manière sélective dans la hiérarchie ecclésiastique, et que les partis communistes d’Italie, de France et de Belgique collaboraient avec l’Église, les hiérarques anticommunistes de l’autre côté du rideau de fer étaient rapidement neutralisés. Progressivement, cette neutralisation se mua en conversion, jusqu’à ce que la plupart d’entre eux semblent comprendre qu’il était de leur devoir, en tant que piliers de l’Église catholique, de soutenir le nouvel alignement idéologique prôné par le Vatican.

Ce fut une conversion collective, qui mérite véritablement d'être célébrée par les vainqueurs de gauche et de susciter un cri d'angoisse chez tous ceux qui ont combattu le communisme pendant des années, mettant en péril leur vie et leurs biens.

La transformation méthodique des chefs religieux en collaborateurs volontaires des commissaires rouges au sein des régimes communistes d'Europe de l'Est a entraîné la mise en œuvre massive du modèle catholique-communiste de conquête idéologique commune.

Concrètement, cela exigeait la participation active des catholiques et des communistes, ainsi que l'intégration des questions ecclésiastiques, idéologiques et politiques. Les plus hauts prélats d'Europe de l'Est et de l'Ouest agissaient en conséquence. Nombre d'entre eux allèrent jusqu'à devenir les véritables intermédiaires politiques unissant l'Église catholique aux régimes communistes.

Les cas sont nombreux. Toutefois, un exemple typique de cette coopération entre un cardinal et un commissaire devrait suffire.

Le cardinal Franz Koenig, archevêque de Vienne, se distingua par son engagement indéfectible envers les programmes du front catholique-communiste. Dès le début du pontificat de Paul VI, il joua un rôle d'intermédiaire zélé entre les deux camps. La situation géographique de l'Autriche catholique, entre l'Est et l'Ouest, lui conférait une position idéale pour ce faire.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Autriche se retrouva entourée de pays communistes et sous l'influence grandissante de la Russie. De par sa position intermédiaire, la hiérarchie autrichienne fut contrainte de mettre en œuvre progressivement les nouvelles politiques pro-communistes du Vatican.

L'Église autrichienne s'y employa en se liant aux hiérarchies des pays communistes. Le cardinal König fut chargé, par intermittence, de négociations délicates avec les autorités communistes d'Europe de l'Est. Certaines de ces actions préparaient à la future alliance Vatican-Moscou. D'autres visaient à lever les malentendus, notamment en destituant les prélats anticommunistes qui refusaient obstinément de coopérer. Les exemples les plus célèbres de ces derniers furent, bien sûr, ceux des cardinaux Mindszenty et Beran.

Les efforts inlassables du cardinal König furent couronnés de succès des deux côtés du rideau de fer. Ils permirent en effet le rapprochement et la coopération finale des cardinaux des pays communistes avec leurs homologues laïcs, les commissaires rouges.

La collaboration étroite entre ces deux types de hiérarques devint si fluide et intime qu'elle déconcerta complètement un catholique ou un communiste de la génération précédente.

L'activité du cardinal se caractérisait par un zèle et une efficacité inégalés depuis les missionnaires d'antan. Mais avec une différence majeure: désormais, au lieu de semer les graines du christianisme traditionnel parmi les païens, sa mission était d'implanter une nouvelle forme de christianisme communiste dans les contrées où le christianisme n'était pas encore communiste.

Si cela paraît trop invraisemblable à la plupart des lecteurs, mieux vaut donner un exemple concret:

« Le Kremlin de l'ombre » à Rome

En 1976, puis en 1977, le cardinal König, sous l'impulsion du pape Paul VI et de son « Kremlin de l'ombre », entama des négociations discrètes avec les autorités communistes polonaises dans le but précis d'envoyer des prêtres catholiques polonais en Autriche. Cette initiative devait être justifiée par une prétendue « pénurie de prêtres autrichiens ».

Ce qui était remarquable dans cette exportation extraordinaire, c'était que tous les prêtres transférés de Pologne en Autriche avaient un point commun frappant: ils avaient tous été formés dans des séminaires de gauche, où ils avaient assimilé la « vérité » idéologique du communisme. Les commissaires communistes en Pologne s'en étaient assurés avant de les autoriser à émigrer. Ces prêtres expatriés, sélectionnés conjointement par le cardinal autrichien et les commissaires polonais de Varsovie, devaient être inébranlables dans leur endoctrinement catholique-communiste.

L'union inédite d'un cardinal et d'un commissaire a donné naissance à une créature unique: un prêtre catholique-marxiste, témoignant à la fois pour le Christ et pour Lénine. De quoi s'émerveiller, assurément.

Et c'est ainsi que, grâce à un mariage aussi extraordinaire, le monde assista bientôt à un autre spectacle non moins extraordinaire: un pays catholique – l'Autriche – souffrant d'une « pénurie de prêtres » et transformé en territoire missionnaire, contraint d'importer des prêtres formés dans l'esprit du marxisme-léninisme, avec la bénédiction de la Russie bolchevique et l'approbation tacite, mais active, du Vatican.

Le programme d'exportation devint encore plus révélateur lorsqu'un commissaire exceptionnellement franc et loquace révéla qu'il avait été autorisé par la Russie parce que — ô Divine Providence ! — les séminaires, tous contrôlés par les communistes, en Pologne communiste, « étaient pleins à craquer ».

Cette opération n'était ni la première du genre, ni la dernière. Mais elle a créé un précédent d'une importance inquiétante. Car c'était la première fois qu'elle était médiatisée à la fois dans le monde communiste et non communiste.

Après quelques regards interrogateurs, l'échange fut perçu comme naturel entre les deux pays. Personne ne souligna qu'il découlait logiquement de la nouvelle politique de rapprochement entre catholiques et communistes menée par le Vatican.

Mais ce n'était pas tout. Le territoire missionnaire fut étendu aux territoires traditionnels, c'est-à-dire ceux où, jadis, les missionnaires catholiques œuvraient au nom de l'Église catholique traditionnelle, enseignant le christianisme traditionnel aux non-baptisés.

Au printemps 1977, il fut révélé que la Pologne communiste envoyait également hors d'Europe des missionnaires formés par les catholiques communistes. Des prêtres et des moines polonais œuvraient dans les missions à travers le monde. En 1976, par exemple, quatre-vingt-dix missionnaires polonais partirent pour des missions à l'étranger, contre soixante-huit en 1975 et cinquante-quatre en 1972.

En 1976, des missionnaires, dont trente-quatre religieux et treize prêtres diocésains, trente-sept religieuses, trois frères et trois laïcs, partirent sur le terrain. Cinquante-deux furent envoyés en Afrique, les autres en Asie et en Océanie. La Libye reçut le plus grand nombre de missionnaires: vingt-trois religieuses et deux prêtres.

Outre les prêtres et les missionnaires, des cardinaux catholiques d'orientation communiste étaient également actifs, diffusant le nouveau marxisme chrétien par le biais de la radio et de la télévision auprès de millions de personnes dans les pays communistes voisins: Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie et Yougoslavie. Le cardinal König, par exemple, qui comprenait le communisme et les difficultés rencontrées par les catholiques vivant sous le régime communiste, était écouté avec empressement partout.

Koenig était connu comme un « progressiste » depuis les débuts du pontificat du pape Jean, qui l'avait initialement envoyé en mission spéciale auprès du maréchal Tito en 1960. Trois ans plus tard, une autre de ses principales tâches avait été de persuader le cardinal anticommuniste Wyszynski d'adhérer à la nouvelle ligne du Vatican.

Cette dernière mission, bien qu'extrêmement ardue, fut finalement un succès, à tel point qu'une décennie plus tard, Wyszynski fut accusé d'avoir publié un recueil de ses propres sermons, que les catholiques conservateurs considéraient comme si inspirés par le marxisme qu'ils les condamnèrent comme un véritable faux.

Qu’il s’agisse de faux ou non, le fait est que le cardinal s’était montré coopératif, grâce à la bienveillance des commissaires communistes polonais, qui lui accordèrent des faveurs avec une générosité digne d’un État clérical. L’Église bénéficia ainsi de privilèges insoupçonnés depuis l’époque de la Pologne fasciste du maréchal Piłsudski après la Première Guerre mondiale.

La double pression a porté ses fruits. Le cardinal Wyszynski, fervent anticommuniste sous Pie XII, a opéré un revirement complet pour devenir un partisan de la détente entre catholiques et communistes sous Paul VI. Après tout, la Pologne, avec ses trente-trois millions de catholiques, devait coexister avec un régime qui œuvrait en parfaite harmonie avec le Vatican.

Le pape Paul VI a revêtu un casque de mineur lors de sa visite dans un tunnel ferroviaire près de Rome, où il s'est entretenu avec des ouvriers du chantier et a ensuite célébré la messe de la veille de Noël pour eux et leurs familles. Cet événement s'inscrivait dans la politique du Vatican visant à se rapprocher des classes laborieuses du monde entier et à coopérer avec les syndicats de gauche, que le Saint-Siège considère comme des acteurs clés de l'avenir.

Dans sa volonté de recruter les nombreux ouvriers du monde entier, le Vatican encourage le bas clergé, voire les moines et les religieuses, à acquérir des compétences techniques et professionnelles afin de s'intégrer aux rangs de la classe ouvrière dans un esprit de solidarité. Sur la photo, deux religieuses anglaises apprennent les bases de la mécanique automobile au Hereford Technical College.

 

La nouvelle politique du cardinal Wyszynski s'avéra fructueuse. Les commissaires polonais accordèrent un traitement de faveur à tous les catholiques pratiquants; firent construire des écoles; financèrent des institutions catholiques (dont des séminaires, rappelons-le); et autorisèrent la construction de centaines de nouvelles églises dans toute la Pologne communiste.

Les autres évêques et cardinaux d'Europe de l'Est, bien que moins loquaces, en prirent note et suivirent l'exemple donné. L'Église avait dompté les hiérarques anticommunistes, qui acceptaient désormais, ou se résignaient à, la nouvelle alliance catholique-communiste comme un fait accompli.

Les cardinaux créés plus récemment se transformèrent en nouveaux commissaires ecclésiastiques du Vatican, tout comme — de leur côté — les commissaires rouges du Kremlin s'étaient transformés en commissaires idéologiques de l'Église catholique.

Les commissaires des pays communistes se rendaient de plus en plus fréquemment auprès du pape au Vatican. Par exemple, le ministre soviétique des Affaires étrangères, Gromyko, fut reçu par le pontife en 1964, puis en 1972. Le maréchal Tito fut accueilli au Saint-Siège en 1971 et le président bulgare Todo Zhivkov en juin 1975, pour ne citer que les visiteurs les plus éminents de la République des Deux Nations.

En retour, le pape dépêcha ses émissaires en la personne de ses propres envoyés pontificaux; par exemple, l’archevêque Agostino Casaroli, négociateur pontifical spécialisé dans les contacts officiels – mais le plus souvent secrets – avec les communistes d’Europe de l’Est. Mgr Casaroli devint persona grata auprès de nombreux commissaires, comme lorsqu’il fut reçu comme « invité d’honneur » par le gouvernement marxiste de Bulgarie en 1976, suite à la visite du commissaire bulgare Jivkov auprès du pape.

L’archevêque Poggi, diplomate itinérant du Vatican, effectua des visites similaires et discrètes auprès des commissaires de Pologne, de Hongrie et d’autres pays marxistes, « pour consolider les liens » entre le Vatican et les régimes communistes, ainsi qu’avec les hiérarchies nationales et les partis communistes.

Tous ces envoyés, qu'ils viennent du Vatican ou des capitales marxistes, œuvraient à la promotion d'une politique commune: le renforcement des liens entre l'Église catholique et le communisme; et le renforcement des liens idéologiques et administratifs entre l'Église et l'État.

Outre la promotion mutuelle de la grande stratégie de l'alliance Vatican-Moscou dans le présent, ils étaient encore plus actifs dans la préparation de l'édification de l'Europe catholique-communiste de l'avenir.

Ils l’ont fait non seulement en choisissant des pro-communistes comme prélats de haut rang pour occuper des postes clés en Europe et ailleurs, mais aussi en important et en exportant du bas clergé formé par les communistes vers des pays non communistes.

Le commentaire d'un diplomate pro-occidental concernant cette affectation extraordinaire à l'étranger de prêtres formés par les communistes dans des pays non communistes était cynique:

« Après trente ans de communisme, la Pologne communiste importe du maïs d'Amérique et exporte des prêtres catholiques vers l'Autriche. »

Il aurait également pu mentionner l'exportation de prêtres catholiques radicaux vers le monde occidental, en plus de l'Afrique et, surtout, vers l'Amérique latine, où ils ont provoqué des troubles politiques à grande échelle.

L’accord entre la Pologne et l’Autriche n’était donc que le prélude au déferlement d’exportations à venir: un flot de prêtres, d’évêques et de cardinaux catholiques « progressistes » ne prêchant plus l’Évangile traditionnel du Christ, mais un nouvel Évangile, uni et imprégné des Évangiles révolutionnaires de Marx et de Lénine.

 

CHAPITRE 27

Du Christ Roi au Christ Ouvrier

Aux siècles passés, alors que trônes et empires peuplaient le monde, le Christ fut couronné Roi. Monarque divin du christianisme, il dominait le monde, son Souverain incontesté. Les empereurs lui rendaient hommage, symbole de leur propre pouvoir illimité et de la soumission massive des sociétés qu'ils gouvernaient.

Aujourd'hui, sa couronne et son sceptre ont été remplacés: la couronne par un bonnet de travail, et le sceptre par une faucille et un marteau, ou encore par un tournevis ou une perceuse. La nouvelle image du Christ Artisan.

À l'heure actuelle, une telle image n'est pas encore universelle; mais le moment approche à grands pas où elle dominera une société catholique-communiste.

Car l'Église catholique, qui a hissé la figure du Christ Roi à son apogée dans l'histoire chrétienne et mondiale lorsque ce concept lui était profitable, a désormais revêtu ce même Christ du jean bleu du syndicaliste. Ce changement lui permet de mieux manipuler le prolétariat, par lequel elle entend dominer le monde.

La cérémonie religieuse qui s'est déroulée récemment dans une église catholique en Angleterre, au cours de laquelle un évêque, revêtu de ses ornements épiscopaux, a reçu et béni solennellement l'offrande d'un tournevis, d'une clé et d'une pince, présentés sur un plateau par des ouvriers en salopette, n'avait rien d'un office insolite. Et encore moins celui d'un ecclésiastique excentrique.

Il s'agissait plutôt de la formulation concrète d'une politique qui incarnait, même de façon rudimentaire, l'esprit qui imprègne désormais les activités de l'Église. Cette proposition n'était que l'extériorisation d'une idée parfaitement en phase avec la campagne actuelle de rapprochement idéologique menée par le Vatican et Moscou.

Le maintien du Christ Roi dans un monde de plus en plus prolétarisé était devenu un anachronisme gênant. Il constituait un obstacle dangereux à la conquête des travailleurs, et plus encore, un danger pour la conquête des travailleurs de demain.

Un tel Christ devait donc être éliminé, car sa disparition conditionnait le succès de la nouvelle Église et, par conséquent, son alliance avec le communisme. C'était une nécessité vitale pour sa propre promotion idéologique au sein d'une société où le travailleur serait tout-puissant.

Face à une idéologie comme le marxisme, qui a forgé l'image du camarade marxiste dominant, l'Église se devait de se conformer en créant une figure harmonieuse qui lui soit propre. C'est ce qu'elle a déjà fait en projetant l'image nouvelle et saisissante du Christ travailleur.

Cette émergence d'un Christ prolétarien est de mauvais augure, non pas tant parce qu'elle constitue le contrepoint religieux d'un ouvrier marxiste matérialiste et irréligieux, mais parce que la nouvelle Église catholique – « progressiste » et radicale – est déterminée à partager les dépouilles d'un monde capitaliste en ruine avec son partenaire prédateur, le communisme russe et mondial.

 

Pour s'identifier au mouvement de masse de la gauche en pleine expansion, l'Église catholique promeut une nouvelle image de Jésus, celle d'un employé de bureau ou d'un ouvrier. Des affiches comme celle-ci sont actuellement placardées en Italie, en France et en Amérique latine.

 

Le Christ en salopette est un nouveau symbole des marxistes catholiques, visant à représenter Jésus comme un membre de la classe ouvrière. Il remplace la conception traditionnelle de l'Église du Christ Roi.

 

La transformation du Christ Roi en Christ Ouvrier, menée avec la plus grande discrétion, s'est jusqu'à présent déroulée sans heurts et sans embarras. Certes, elle n'a pas eu lieu dans les salons feutrés des banlieues cossues, ni dans les salles de réunion des multinationales américaines et européennes. Pourtant, une Église particulièrement perspicace a déjà accepté cette première image transitoire de Jésus, celle du Christ en col blanc – comme un intermédiaire apaisant – auprès des ouvriers encore perçus comme « brutaux ».

Cette subdivision, bien que contraire à proprement parler au concept d'une société sans classes, n'en demeure pas moins réaliste, car les cols blancs constituent une classe ouvrière différente. Toutefois, s'ils sont un jour confrontés à l'ogre capitaliste, ils s'identifieront à leurs camarades en salopette bleue.

Leur acceptation du Christ comme col blanc est donc aussi importante que l'acceptation d'un Christ en salopette. Car, statistiquement, les premiers sont aussi nombreux que les seconds. Et tout aussi essentiels. La société contemporaine, toujours plus dépendante de l'automatisation et de la paperasserie, est dominée par leurs légions sans cesse croissantes.

La bureaucratie est devenue le deus ex machina du monde moderne. C'est pourquoi l'Église a proposé un protecteur, un sauveur et un guide contemporain: Jésus-Christ, le bureaucrate.

De plus, les bureaucrates, rouages ​​à la fois parasites et nécessaires d'une société informatisée, pourraient neutraliser, voire paralyser, des secteurs entiers de l'industrie aussi facilement que leurs collègues ouvriers dans les usines et les manufactures.

D’où la nécessité de leur donner une image qui leur soit propre, à laquelle ils puissent s’identifier, à savoir le Jésus des cols blancs.

En effet, un Christ modelé sur le modèle d'un cadre supérieur, d'un professeur, d'un dessinateur industriel, d'un journaliste, etc., arborant des lunettes à monture d'acier à la mode.

Une telle idée n'est plus de simples spéculations. Le Christ en col blanc, ainsi que le Christ élégant à lunettes et monture d'acier, sont déjà apparus en Italie, où leurs portraits deviennent aussi familiers que l'était autrefois celui du Christ Roi, à l'époque où l'Italie et le reste de l'Europe étaient parsemés de monarchies.

Ces portraits étaient exposés il y a peu sur les portails de plus de 22 000 églises à travers le pays. Un million d'exemplaires supplémentaires environ circulaient également dans des milliers de bureaux et d'usines.

Dans certains portraits dits « modernes », le Christ est représenté comme ayant une cinquantaine d’années, une identification manifeste avec la classe dirigeante, ce milieu incontournable des usines et des bureaux. Ou encore, avec les leaders syndicaux urbains, figures montantes de l’élite prolétarienne de la société industrialisée contemporaine au sein de laquelle l’Église évolue désormais.

Le Christ ouvrier, qu'il porte une salopette bleue, un col blanc ou des lunettes à monture métallique, et qu'il ait une cinquantaine d'années, se déplace déjà entre les établis des usines et les bureaux des entreprises en Europe, en Amérique centrale et en Amérique latine. Dans un avenir proche, cette même figure circulera également, discrètement, dans les bureaux et les usines du Canada et des États-Unis.

Naissance de l'image du travailleur

Ironie du sort, la campagne « Christ the Worker » a été lancée sous le pontificat de Pie XII, le pape anticommuniste le plus fervent du siècle.

L'image de l'ouvrier s'est imposée immédiatement après la Seconde Guerre mondiale et a rapidement été associée aux prêtres ouvriers. Le mouvement des prêtres ouvriers a été initié par un haut dignitaire de l'Église de France, le cardinal Suhard. Sa thèse était que l'Église devait se rapprocher du prolétariat. Elle pouvait y parvenir non pas en prêchant depuis sa tour d'ivoire, mais en visitant et en travaillant dans les usines.

Le phénomène des prêtres-ouvriers devint à la fois l'expérience la plus réussie et la plus explosive de l'après-Seconde Guerre mondiale. Apparus en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne et dans d'autres pays, ces prêtres-ouvriers s'intégrèrent aux comités, syndicats, associations et mouvements ouvriers de toutes sortes. Ils travaillaient sur les bancs des usines, dormaient dans les foyers ouvriers, partageaient les souffrances des travailleurs et s'opposaient à leurs exploiteurs capitalistes. Ils brandissaient d'une main l'Évangile traditionnel et de l'autre le Capital, alors interdit . Ils citaient les exhortations de Lénine, sans oublier celles de Trotsky.

La montée du communisme en Italie et en France après la Seconde Guerre mondiale inquiéta certains membres de l'Église. D'autres, en revanche, s'efforcèrent de rassurer les fidèles inquiets au sujet des prêtres ouvriers, minimisant publiquement l'importance de leur rôle. Parmi ces défenseurs figurait Mgr Montini (devenu le pape Paul VI), qui soutint les prêtres ouvriers dès le début.

Lorsque les progressistes au sein de l'Église commencèrent à se joindre aux agitations du prolétariat, le Vatican, après de multiples avertissements, réprima le mouvement. Les prêtres ouvriers furent sanctionnés par leurs évêques. Ceux qui refusèrent de se retirer furent suspendus. Certains furent excommuniés.

Des protestations, publiques et privées, eurent lieu, émanant principalement de certains évêques français qui, pendant la guerre, avaient soutenu les communistes français. Nombre d'entre eux nourrissaient une profonde amertume envers le pape anticommuniste Pie XII, qui avait utilisé son envoyé spécial en France – Mgr Roncalli, figure de gauche et futur pape Jean XXIII – pour les convaincre d'attendre un moment plus propice pour évangéliser le prolétariat.

Mgr avait promis une coopération concrète avec le mouvement ouvrier chrétien et, bien que cela n'ait jamais été prouvé, avec le Parti communiste français.

Après la mort de Staline, la Russie avait laissé entendre sans équivoque qu'un rapprochement avec les religions organisées d'Occident était possible et souhaitable. Un vent de changement idéologique soufflait déjà dans certains cercles du Kremlin, où l'on spéculait sur la succession de Pie XII, farouche opposant au communisme. L'éventualité d'un changement radical de politique au Vatican avait été anticipée, voire attendue.

L'élection du pape Jean XXIII combla les attentes du Kremlin. Bien que très favorable à l'idée des prêtres ouvriers, il fit preuve d'une extrême prudence avant de réactiver ce que son prédécesseur avait si fermement condamné. Son projet d'une entente progressive mais radicale avec le communisme dans son ensemble lui paraissait une politique plus réaliste que le soutien à un petit mouvement procommuniste comme celui des prêtres ouvriers.

Mais si le concept de prêtre ouvrier fut officiellement abandonné, l'idée du Christ Travailleur émergea rapidement, figure certes progressive, mais hautement significative. La campagne fut menée avec une retenue et une lenteur savamment calculées. Elle était empreinte d'une subtilité idéologique. Le fondamentalisme catholique de gauche et la littérature catholique populaire furent inondés d'images, tant verbales qu'illustratives, du Christ Charpentier, du Christ travaillant à l'établi avec son père, ouvrier, et de sa mère, elle aussi travailleuse, raccommodant leurs vêtements ou préparant un repas.

Les clubs et associations ouvriers ont adopté l'image du Christ Travailleur comme le portrait authentique du Nazaréen. De plus en plus de catholiques ont commencé à identifier ce Christ à leur travail et à leur classe sociale, bref, au prolétariat. Pas de Christ Roi pour eux, car un roi était synonyme de patron, d'exploiteur, de capitaliste; et derrière tout cela, « l'impérialisme du dollar ».

C’est en Amérique latine que se sont manifestées les manifestations les plus révélatrices de cet extrémisme catholique. La figure originelle du Christ Artisan, telle qu’elle apparaissait en Europe, tenant pour ainsi dire la faucille et la croix, a, une fois sur le sol sud-américain, troqué ces symboles contre un fusil.

Là, le Christ Ouvrier est devenu le Christ Libérateur. Libérateur de l'oppression politique, mais aussi de l'exploitation industrielle et agricole. Le Christ Libérateur s'inspirait initialement du Concile Vatican II, avec sa préoccupation pour la « classe ouvrière » et sa rhétorique révolutionnaire. Les inégalités économiques et sociales ont fait le reste. Nous avons déjà souligné le rôle joué par le clergé formé par le communisme. Le mouvement tout entier a pris son essor dans les années 1960 avec le pape Jean XXIII.

Le nouvel évangile prolétarien développa une théologie particulière, connue sous le nom de « théologie de la libération ». Des prêtres se joignirent non seulement aux ouvriers, mais aussi aux guérilleros marxistes. Des jésuites rédigèrent des manuels d'inspiration marxiste, comme celui du jésuite Juan Luis Segundo d'Uruguay, intitulé « Théologie pour les artisans d'une nouvelle humanité ». D'autres, reprenant les mots de Marx lui-même, affirmèrent que « la croissance du capitalisme est indissociable de la croissance de la pauvreté ».

Au Vatican, la progression du nouveau Christ prolétarien ne faisait aucun doute; du Christ ouvrier en salopette bleue du début des années soixante au Christ en col blanc du début des années soixante-dix, jusqu’au Christ libérateur du dernier quart du siècle actuel.

Dans les pays où les masses agitées ont été galvanisées par le zèle révolutionnaire d'agitateurs marxistes, y compris des prêtres, un tel Christ a non seulement été accepté, mais chaleureusement accueilli. Et puisque l'Église approuvait désormais certains principes fondamentaux prêchés par Marx et Lénine concernant la propriété privée, par exemple, ou par les papes Léon XIII, Jean XXIII et Paul VI, pourquoi ne pas soutenir un parti communiste, pourvu que celui-ci ne les empêche pas d'aller à l'église pour assister à la messe?

C’est ainsi qu’un catholicisme communiste a été mis en avant, avant même que l’Église n’ait laissé entrevoir un quelconque rapprochement idéologique radical avec la Russie soviétique.

Jésus contre les riches

L'idée d'un communisme catholique n'est donc ni une absurdité, ni encore moins une spéculation théorique. Elle fait déjà partie intégrante de la grande stratégie sociologique du Vatican et de Moscou. Sa nature et ses objectifs ne se trouvent pas dans une interprétation ecclésiastique, mais dans le contexte d'une société à orientation prolétarienne, où le travailleur sera le symbole dominant d'un égalitarisme communiste considéré comme en parfaite harmonie avec les Évangiles chrétiens.

Après tout (selon cet argument), le Christ ne possédait rien. Ses disciples étaient des travailleurs. Il n'a jamais eu de richesses, d'or ni de terres; et il n'a jamais exploité son prochain. Il s'est élevé contre les riches. Il n'avait même pas de quoi reposer sa tête. (On pourrait penser que de telles idées dérangeraient une classe de travailleurs privilégiés, possédant plusieurs voitures, des salaires exorbitants, les téléviseurs dernier cri et autres luxes inaccessibles aux millions d'Africains et d'Asiatiques. Mais ce nouveau catholicisme n'a pas encore pénétré les couches les plus aisées de la classe ouvrière.)

Quant au message adressé aux masses ouvrières les moins fortunées, il est le suivant: les arguments intellectuels sur le matérialisme, voire l'athéisme, doivent être laissés aux intellectuels, car ils concernent peu l'ouvrier catholique, dont le divin Rédempteur s'est fait chair, a choisi de naître dans une famille ouvrière, a préféré le travail manuel et est, par conséquent, le véritable protecteur des travailleurs de ce monde.

Le pape Jean comprenait parfaitement l'acceptation, souvent inconsciente, par la classe ouvrière, catholique ou non, de cette identification du Christ comme Artisan. Le peuple n'avait jamais exalté le Christ Roi, si ce n'est de manière rituelle et superficielle. Désormais, le Royaume de Dieu était devenu la République céleste du peuple.

Pour mieux illustrer cette nouvelle image du Christ plébéien, le Vatican a également commencé à canoniser des saints issus de la classe ouvrière. Un exemple typique en est la béatification, puis la canonisation, de Margaret Sinclair, ouvrière d'une usine d'Édimbourg, en Écosse. Outre ses autres qualités morales, elle était une militante syndicale.

En Italie, en France et en Belgique, des communistes ont entrepris des démarches secrètes pour faire déclarer leurs camarades « serviteurs de Dieu », étape préliminaire à la béatification, puis à la canonisation. Plusieurs communistes d'Europe de l'Est figurent également sur une liste secrète de futurs canonisateurs, dont la nomination sera annoncée le moment venu.

Le jour n'est pas loin où le monde entendra un pape donner sa bénédiction — urbis et orbis — à la ville et au monde, depuis le balcon de Saint-Pierre à Rome, au nom d'un charpentier, fils de charpentier, membre de la classe ouvrière: Jésus-Christ, un compagnon de travail, un véritable camarade; le protecteur, le défenseur et le chef syndical de tous les pauvres, des opprimés et des exploités du monde.

 

CHAPITRE 28

Un pape marxiste?

Les papes sont le reflet de leur époque. Le temps apostolique les a érigés en saints. Les bouleversements du premier millénaire les ont rendus turbulents. La grande invasion musulmane a fait d'eux des croisés. La Renaissance les a érigés en érudits; la période post-Renaissance les a vus se poser en protecteurs des lettres et des sciences humaines. Plus tard, les intrigues dynastiques de l'Europe les ont contraints à devenir d'habiles intrigants. Au cours du siècle dernier – l'ère de l'homme du peuple – ils se sont tournés vers le social; durant la première moitié du nôtre, ils ont soutenu des mouvements d'extrême droite, incarnés par le fascisme. Aujourd'hui, tout porte à croire qu'en ce dernier quart de siècle, ils défendront des idéologies d'extrême gauche, y compris le communisme.

Si l'histoire papale passée est un indicateur fiable de l'avenir, on peut s'attendre à l'élection prochaine d'un pape marxiste. Les innovations radicales initiées par le concile Vatican II et amplifiées par sa politique post-conciliaire confortent cette hypothèse. Les observateurs réalistes considèrent l'acceptation par l'Église d'une communion idéologique avec le communisme athée comme une preuve irréfutable de la nouvelle ligne officielle. Nous ne verrons peut-être pas de pape marxiste demain, mais il y en aura un dans un avenir proche, disons avant la fin du siècle.

Tout semble concourir à son avènement: l’anarchie économique mondiale, la disparition de la stabilité politique au sein des nations et entre elles, la montée des tensions idéologiques et raciales; et surtout, l’émergence du culte de l’ouvrier. Ce dernier facteur, plus que tout autre, incitera l’Église à le saluer comme le grand égalisateur et, par conséquent, comme le défenseur d’une société communiste, où la religion ne sera tolérée que si elle se conforme aux nouvelles valeurs prônées par le marxisme ou ses dérivés.

La réorientation politique du Vatican vers Moscou, son acceptation du communisme comme idéologie, sa tolérance envers l'athéisme et une interprétation non théologique des Évangiles chrétiens sont la meilleure preuve qu'aujourd'hui, l'Église catholique romaine se prépare à un monde futur dominé par les communistes.

La transformation s'opère à tous les niveaux de sa structure monolithique, comme nous l'avons détaillé dans les pages précédentes. La grande pyramide ecclésiastique est déjà cimentée par les briques rouges des prêtres, évêques et même cardinaux marxistes radicaux.

Ce processus ne se limite pas à un seul continent ou hémisphère, mais est appliqué de manière générale dans le monde entier.

En Afrique et en Asie, par exemple, Paul VI veilla à ce que la nomination d'évêques et de cardinaux autochtones soit préalablement soumise à l'approbation des différents dictateurs communistes locaux. En témoigne l'élévation au cardinalat de M. Trin-Nhu Khue, créé cardinal à Hanoï en 1976, presque au moment même où le Vietnam – Nord et Sud – était officiellement réunifié pour former la République socialiste du Vietnam. Le Vatican dut consulter les communistes avant sa nomination.

De nombreuses églises d'Amérique latine sont devenues tristement célèbres parce que certains de leurs prélats, prêtres et administrateurs, de tous rangs, fréquentaient également des guérilleros, urbains ou autres, ou des mouvements de gauche inspirés par Marx, Trotsky ou Mao Tsé-toung.

Des prêtres catholiques furent arrêtés, blessés, voire tués lors d'affrontements entre la police et des guérilleros de gauche. Des évêques et même des cardinaux en Bolivie, au Chili, au Brésil et en Argentine prirent publiquement position, défendant des théories radicales conformes aux directives du Vatican. La Conférence générale de la hiérarchie latino-américaine, réunie à Medellín, en Colombie, en 1968, en est un exemple typique.

En 1972, le Premier ministre communiste cubain, Fidel Castro, a fait cette observation réaliste:

« Les États-Unis ne devraient pas s'inquiéter des Soviétiques en Amérique latine, car ce ne sont plus des révolutionnaires. Ils devraient s'inquiéter des révolutionnaires catholiques, qui le sont. » (Article paru dans US News le 11 décembre 1972).

Le christianisme rouge en Europe

En Europe également, les ecclésiastiques radicaux ont pleinement profité de leur position. L'un des premiers prélats élevés au trône sous Paul VI fut Mgr Seper de Zagreb, en Yougoslavie. Il s'agissait du même siège épiscopal que celui où avait exercé son ministère le cardinal Steinac, farouche opposant au communisme. Mgr Seper était non seulement persona grata en Yougoslavie communiste, mais aussi au Vatican, en raison de ses convictions progressistes et de son expérience des commissaires communistes de l'autre côté du rideau de fer.

Confident de Paul VI, il devint l'un des cardinaux les plus influents de la nouvelle Curie « progressiste ». À mesure que l'Église s'orientait vers une intégration organique croissante avec une Europe d'inspiration communiste, le nombre de ces dignitaires radicaux augmentait. On peut citer, par exemple, le cardinal König de Vienne, qui avait reçu son ruber galerus de Jean XXIII, suivi par ceux qui furent créés papes Paul VI des deux côtés du rideau de fer, ainsi que certains cardinaux noirs et métis dont la promotion avait été préalablement approuvée par les dictatures communistes noires du continent africain.

La proportion de cardinaux radicaux et de futurs membres du Sacré Collège dont les convictions politiques oscillent entre le rose pâle et le rouge écarlate ne cesse d'augmenter et continuera de croître. Inévitablement, du fait de la présence accrue de prélats de gauche, l'élection d'un pape rouge devient de plus en plus probable.

Deux autres facteurs, annonciateurs d'une telle élection, revêtent une importance capitale: l'influence que l'intégration catholique-communiste exercera sur les cardinaux électeurs et l'influence secrète que la Russie soviétique et les pays communistes utiliseront pour faire nommer leurs propres candidats.

Les efforts de lobbying avortés entrepris par Staline dans les années cinquante, bien qu'ayant échoué, ont néanmoins indiqué la direction que prendraient les futurs conclaves.

La présence soviétique est désormais bien ancrée; et ce serait une grave erreur de la considérer comme transitoire ou illusoire. Elle gagnera en substance à mesure que l’Église poursuivra son chemin « progressiste ».

La bataille d'arrière-garde

Cela étant dit, il convient de rappeler que les 800 millions de catholiques du monde n'ont pas tous accepté l'alignement idéologique de leur Église sur le communisme. Des décennies s'écouleront avant que ce processus d'acceptation totale ne soit achevé. Ce qui signifie que l'opposition, tant au Vatican qu'à l'extérieur, est loin d'être vaine. Les forces anticommunistes continueront de se battre sur tous les fronts pendant encore longtemps.

L'un de ces contre-mouvements s'identifie aux forces anticommunistes encore présentes au sein même de la religion, mais surtout au sein des instances politiques et économiques mondiales. L'Occident, bien que progressant à une vitesse fulgurante vers une société de gauche, est loin d'être devenu communiste.

Le plus grand bastion de l'anticommunisme a toujours été et demeure le continent nord-américain. Le poids économique et militaire des États-Unis sera un facteur déterminant lors de toutes les futures négociations.

L'équilibre des puissances mondiales, politiques et militaires, est une question que les cardinaux ont toujours examinée avec la plus grande attention en temps de crise grave. Il se pourrait que les cardinaux de l'avenir immédiat, même s'ils sont majoritairement dirigés par des progressistes, voire des marxistes, envisagent un repli stratégique et laissent place à un intérim afin d'éviter une confrontation incertaine et risquée.

Un tel interrègne idéologique signifierait l'élection d'un pape traditionnellement neutre, voire réactionnaire. C'est ce genre de stratégie que l'Église a employée par le passé face au schisme potentiel auquel elle est confrontée aujourd'hui.

En pareilles occasions, elle a toujours réussi à se soustraire à une décision définitive en élisant un pape « pastoral », dont la seule préoccupation était la religion, la politique semblant reléguée au second plan.

L'Église a parfois suivi cette voie au cours des siècles passés et du présent. Lorsque ses fidèles sont divisés, comme c'est le cas aujourd'hui, cela lui donne le temps d'évaluer les conséquences positives comme négatives de ses nouvelles politiques.

Les décisions des futurs conclaves concernant le type de souverain pontife qu’ils éliront — pastoral, neutre ou « progressiste » — dépendront non seulement de ces tactiques traditionnelles, mais aussi de la cristallisation et de la polarisation des différents groupes au sein de l’Église.

Lors des conclaves qui élurent les papes Jean et Paul VI, par exemple, le groupe qui finit par l'emporter fut celui des cardinaux français de gauche. Au conclave de 1958, ils élurent Jean VI, sachant qu'il était l'envoyé radical qui avait apaisé les communistes français. Son élection était également une réaction à l'opposition de Pie XII à l'expérience française des prêtres ouvriers. Au conclave de 1963, ces mêmes groupes l'emportèrent à nouveau, ayant conclu que Montini était suffisamment radical sans pour autant être un candidat trop ouvertement soutenu par la Russie.

À l'avenir, de nouveaux groupes pourraient faire basculer l'équilibre idéologique. Les cardinaux de gauche, dont Paul VI a pourvu le Sacré-Collège, pourraient reconsidérer la nature traditionnellement européenne de la papauté. L'un de ces groupes, par exemple, pourrait provenir d'Amérique du Nord, où plusieurs prélats aux prises avec des positions tranchées, tels que l'archevêque Joseph Bernardin, pour n'en citer qu'un, ont été mis à l'écart en raison de leur réputation d'être trop radicaux pour la politique actuelle de l'Église. Par ailleurs, la camarilla d'Amérique centrale et du Sud, dont les radicaux étaient notoires, pourrait exercer une pression considérable. Des cardinaux sud-américains, soutenus par certains cardinaux espagnols (comme le cardinal Enrique y Tarrancón de Madrid) ou des cardinaux asiatiques, pourraient pérenniser la nouvelle orientation politique du Vatican.

Dans le même temps, la réaction vigoureuse contre l’Église « progressiste » ne doit pas être interrompue. Des signes d’un schisme sérieux se manifestent déjà. Un nombre considérable de cardinaux et de prélats de haut rang critiquent ouvertement la nouvelle politique d’ouverture du Vatican.

Témoin l'archevêque Lefebvre de France, fervent défenseur des traditionalistes.

« Il y a un malaise au sein de l’Église », a-t-il déclaré, faisant référence aux changements survenus pendant et après Vatican II. « Un nouveau pape changerait, et devrait changer, beaucoup de choses dans l’Église. »

La rébellion de l'archevêque Lefebvre révélait le profond malaise qui déchirait l'Église de l'intérieur. Il symbolisait le désarroi spirituel de millions de catholiques qui suivaient avec une inquiétude croissante la réorientation radicale de l'Église vers le communisme.

L'appel de Lefebvre à une révolte conservatrice contre le Saint-Siège rencontra un vif succès. En moins d'un an, on estimait qu'un quart des catholiques français et suisses soutenaient son mouvement, et l'on comptait déjà 37 centres de l'Église dissidente en Grande-Bretagne.

En juin 1977, lorsque l'archevêque ordonna treize prêtres à Écône, en Suisse, au mépris des tentatives du pape Paul VI pour le contrecarrer, il s'était, comme le déclara le Vatican, « auto-excommunié ».

Lors du sixième consistoire secret du pape Paul VI, au cours duquel il nomma cinq nouveaux cardinaux, le pontife condamna ouvertement « tous les traditionalistes inflexibles ». La condamnation papale visait non seulement l'archevêque Lefebvre, mais aussi tous les catholiques qui ne pouvaient se réconcilier avec les nouvelles pratiques ecclésiastiques, dont beaucoup, jusqu'à la veille, étaient considérées comme hérétiques, voire pire.

Les membres de l'aile gauche du Vatican ont encouragé le pape Paul VI à endiguer la vague montante de réactions hostiles à ses « positions progressistes ».

L’archevêque, en tant que plus fervent défenseur de la révolte contre le Vatican, motivé par les communistes, devait donc être réduit au silence avant que la rébellion ne se propage et n’éclate dans toutes les régions du monde occidental.

Loin d'être intimidé, Lefebvre s'est insurgé avec véhémence contre le pape Paul VI et sa politique.

« Que représente le Vatican aujourd’hui? » demanda-t-il lors d’un sermon prononcé le jour même de la Saint-Pierre. « Qui est le pape Paul? Qui sont-ils? » [ses conseillers]. L’Église catholique, sous la direction de Paul, ajouta-t-il, était entraînée « vers la destruction ». En effet, le Vatican avait développé « une relation adultère avec les communistes russes et européens ».

Le Vatican, disait Lefebvre, avait accueilli des hérétiques, des communistes et des marxistes. « Jésus-Christ a dit dans l’Évangile que des mercenaires, des voleurs et des loups détruiraient le troupeau de l’Église. Rien ne nous empêche de croire que ces animaux existent au sein de l’Église. Nous ne leur tendrons pas la main. »

Il ajouta ensuite une observation qui hantait des millions de catholiques depuis l'accession de Paul VI au trône de Pierre: « Le pape Paul s'est révélé être un homme à deux visages, et je ne sais pas lequel est le vrai. »

À Écône, siège suisse de l'archevêque, le « vrai visage » du pape Paul VI ne faisait aucun doute. Sur les murs du séminaire, les disciples de Lefebvre avaient inscrit leurs sentiments:

« À bas le camarade Montini ! Vive le Pape, mais à bas Paul VI ! À bas le camarade Marty, assassin de la Foi ! » (Marty était le cardinal archevêque de Paris, que Lefebvre accusait d'avoir signé l' Internationale communiste avec les communistes français).

Ces graffitis reflétaient les sentiments de nombreux traditionalistes. Peu de temps auparavant, le pape Paul VI avait choqué des milliers de catholiques en recevant en audience privée le dirigeant du Parti communiste hongrois, János Kádár. ​​Kádár, déclara l'archevêque Lefebvre, « a fait couler le sang des catholiques en Hongrie ».

Il s'agissait d'une référence à la révolution anticommuniste avortée de 1956, que nous avons décrite dans les pages précédentes, au cours de laquelle des centaines de milliers de catholiques furent arrêtés, emprisonnés et fusillés, tandis que des milliers d'autres furent sauvés par l'intervention opportune des États-Unis, qui les transportèrent par avion en Amérique en tant que réfugiés politiques.

Les slogans du séminaire d'Écône étaient d'autant plus révélateurs qu'ils faisaient référence, même indirectement, au nombre croissant de cardinaux de gauche au sein de l'Église, prélats qui semblaient dominer non seulement le Vatican, mais aussi d'importantes capitales européennes. Le cardinal archevêque de Paris et l'archevêque de Madrid en étaient des exemples typiques; tous deux, comme l'affirmait Lefebvre, « faisaient activement des concessions aux dirigeants communistes européens ».

Le blâme de l'archevêque était pleinement justifié. Des cardinaux, des archevêques et des évêques, tant en Europe qu'en Amérique, avaient pourvu leurs sièges vacants avec des membres du clergé radicaux.

Après avoir condamné les traditionalistes, comme mentionné précédemment, le pape Paul VI porta à 137 le nombre de cardinaux au sein du Sacré Collège. Ce nombre était non seulement un record, mais surtout, la plupart d'entre eux – 119 pour être exact – pouvaient voter lors des prochains conclaves pour l'élection du successeur de Paul VI.

La plupart de ses candidats étaient de gauche ou avaient exprimé des sentiments pro-communistes en privé, voire en public. Au sein de la haute hiérarchie ecclésiastique, les traditionalistes se faisaient aussi rares que le dodo. Cela était vrai non seulement en Europe et en Amérique, mais aussi en Afrique et en Asie, où les prélats catholiques étaient choisis pour leurs penchants anti-blancs, anti-traditionalistes et révolutionnaires.

La politique du pape Paul VI était froidement calculée. Il avait calmement rempli le Sacré Collège de ses propres créatures idéologiques, dans le but précis de fournir le matériel nécessaire à l'élection de son successeur, c'est-à-dire d'un autre pape pro-communiste.

Pour des millions de traditionalistes, cela ne présageait qu'une seule chose: la dérive de l'Église catholique sur la voie de la perdition spirituelle et idéologique.

« Ils excommunient ceux qui gardent la foi catholique », s'est exclamé l'archevêque Lefebvre, se faisant le porte-parole de millions de personnes qui pensaient comme lui; « et ils entrent en communion avec tous les ennemis de l'Église catholique. »

La réaction des catholiques conservateurs n'était pas seulement teintée d'hostilité idéologique; elle relevait d'une véritable appréhension religieuse.

À la mort du pape Paul VI en 1978, le Collège des cardinaux se scinda entre les marxistes pro-Moscou et les anti-Moscou. Les premiers, n'ayant pu élire un pape résolument pro-Moscou, secondèrent un homme « neutre et apolitique »: le cardinal Luciani, puis le pape Jean-Paul Ier.

La faction anti-Moscou, convaincue que le nouveau pape, qualifié de « naïf », n'était qu'une marionnette manipulable par la faction pro-Moscou, s'était résolue à l'éliminer. Grâce au soutien des services de renseignement d'une superpuissance amie et à la complicité de la Curie, sa chute fut précipitée après seulement 33 jours de règne. La voie était désormais libre pour un pape marxiste, farouchement anti-Moscou.

Il convient de rappeler que le Collège des cardinaux, bien qu'abritant encore une infime minorité de traditionalistes, était en réalité un foyer de radicalisme. Paul VI en avait rempli les trois quarts de personnalités connues pour leurs tendances « progressistes ». Nombre d'entre elles, principalement d'origine asiatique, africaine et latino-américaine, étaient des partisans déclarés de la théologie révolutionnaire de la libération.

L'archevêque Wojtyla de Cracovie, en Pologne, était connu pour ses opinions marxistes. Le pape Paul VI l'avait nommé cardinal en raison de son expertise en matière marxiste et de son expérience des relations avec les communistes. Sa coopération avec eux, tant au niveau local que national, avait permis d'aplanir les problèmes que le primat polonais, le cardinal anticommuniste Wyszynski, n'était pas parvenu à résoudre, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, « Cardinaux et commissaires ».

Wyszynski, qui avait été sollicité à plusieurs reprises par les États-Unis, bien qu'opposé à une politique pro-Moscou, n'avait jamais été favorable à un Vatican sous l'égide de Washington. Cependant, lorsqu'il comprit que la faction pro-Moscou au sein du conclave avait comploté pour une coopération pro-Moscou encore plus vigoureuse par le biais de l'élection d'un pape « naïf », Jean-Paul Ier, il changea radicalement d'avis.

Après la « mort » de Jean-Paul Ier, il choisit le camp anti-Moscou. Son choix personnel: son compatriote régionaliste Wojtyla, dont il connaissait parfaitement l’hostilité envers la Russie.

Le plan soigneusement élaboré par le pape Paul VI pour l'élection d'un pape pro-russe comme lui échoua également parce que de nombreux cardinaux, après réflexion, craignirent qu'une identification trop étroite entre l'Église et Moscou ne devienne irréversible. L'Église ne pouvait se permettre un engagement trop prolongé avec l'expansionnisme idéologique et territorial russe. Outre le fait de mettre en péril son avenir, cela la transformait également en ennemie des États-Unis.

Pour éviter une trop grande implication avec l'un ou l'autre camp, l'Église dut donc trouver sa propre solution. Bien que cela impliquât l'abandon de l'alliance Vatican-Moscou et l'acceptation de la tutelle politique de Washington, cette solution était possible grâce à un compromis. La forme de communisme à orientation catholique qui avait été acceptée, à partir de 1958 avec Jean XXIII, était désormais devenue irréversible. Le compromis prit la forme d'un catholicisme indépendant, d'inspiration marxiste, qui lui était propre.

Le compromis idéologique est apparu officiellement lors du conclave de 1978 avec l'élection du pape Jean-Paul II, qui, bien que réactionnaire sur le plan théologique, était révolutionnaire sur le plan idéologique. Il fut en effet l'un des principaux artisans d'une nouvelle interprétation catholique du marxisme, contrôlée par l'Église elle-même.

Cette solution posait un problème historique inédit. Sur le plan politique, elle impliquait la substitution de Washington à Moscou et celle d'un pape pro-Moscou à un pontife pro-Washington. Pourtant, aucun des deux papes ne divergeait quant à son adhésion à la philosophie et à la pratique marxistes. Leur différence résidait dans leur stratégie: un changement radical de leurs partenaires laïcs.

Ainsi, tandis que Paul VI avait accepté le marxisme dans toute sa brutalité, le pape Jean-Paul II l'avait dissimulé derrière le voile de la socialisation catholique, tempéré par la formule pastorale du progressisme catholique.

Tout en suivant des tactiques et des approches apparemment opposées et contradictoires, les deux papes avaient en réalité adopté le marxisme comme le promoteur infaillible des troubles sociaux et des perturbations économiques sous la tutelle idéologique de l'Église.

Autrement dit, le pape Paul VI, le parrain de l'alliance Vatican-Moscou, bien que remplacé par Jean-Paul II, le promoteur de l'alliance Vatican-Washington, n'avait pas prêché le marxisme pour avoir un catholicisme d'orientation marxiste, rejeté par les papes suivants.

Au contraire, il mourut confiant que, mis à part les digressions tactiques qu'exigeaient les considérations politiques du moment, ses successeurs pontificaux continueraient à soutenir les objectifs idéologiques subversifs du marxisme afin de faire tomber une société qu'il considérait, tout comme l'Église, comme vouée à périr.

C’est pourquoi, malgré leurs divergences politiques et leurs alliances, les papes, tant actuels que futurs, ont toujours partagé et partageraient un objectif fondamental: orchestrer l’effondrement imminent de la société contemporaine. Leur idéologie de substitution serait un marxisme néo-catholique, dont l’emblème serait la faucille et le marteau, surmontés de la croix.

L'étendard papal du futur.

Le successeur du pape Paul VI, le pape Jean-Paul II, était originaire d'un pays catholique, dont l'emblème était précisément cela.

Un présage pour le reste du monde occidental, y compris les Amériques.

 

CHAPITRE 29

Castros en soutanes

Le 22 août 1968, l'avion spécial du pape Paul VI atterrit sur le tarmac de l'aéroport El Dorado de Bogota, en Colombie, après un vol direct en provenance de Rome.

Lorsque le pape descendit de l'avion, imitant les gestes théâtraux de Christophe Colomb plus de quatre siècles auparavant, il embrassa le sol de la piste. Il reçut ensuite l'hommage du président colombien, accompagné de ses ministres, généraux et diplomates, sous les acclamations de milliers de fidèles.

« Viva el Papa ! »

D'innombrables statuettes du Pape étaient vendues à tous les coins de rue de la capitale: sur du papier, du verre et même des gâteaux. Les grandes compagnies pétrolières affichaient leurs pancartes: « Esso vous salue »; « Chrysler Imperial participe à la visite du Saint-Père ».

Paul alla séjourner dans un palais qui, peu de temps auparavant, avait été saccagé par une foule. Il se situait à quelques rues de la maison d'un prêtre guérillero catholique-marxiste colombien, Camillo Torres. Deux ans plus tôt, il était mort au combat contre « les forces de la réaction et de l'impérialisme », c'est-à-dire la police antiterroriste colombienne.

Deux jours plus tard, alors que Paul reprenait l'avion pour Rome, des soldats montaient la garde au même aéroport, autour d'un trou circulaire d'environ un mètre de diamètre. Là, des catholiques fervents – ou, comme le disaient certains cyniques, d'habiles exploiteurs de la foi – avaient prélevé des morceaux d'asphalte sanctifiés par le contact du pape. Des milliers de ces morceaux furent vendus à des prix toujours plus élevés, à la satisfaction des vendeurs et à l'édification des croyants qui avaient dépensé leur argent.

Mais quoi qu'ait accompli le pape Paul VI entre son arrivée et son départ, il a certainement creusé le fossé entre l'Église activiste de gauche et l'Église traditionaliste soutenue par les régimes semi-autoritaires d'Amérique latine.

Les marxistes catholiques s'étaient avancés pour saluer le pape qui, dans sa célèbre encyclique Progressio Popularum, avait condamné « l'impérialisme de l'argent » et donc, implicitement, toutes les forces anti-marxistes du continent sudiste.

La Confédération latino-américaine des travailleurs chrétiens (CLASC) et la Fédération latino-américaine des paysans (FCLA) n'avaient aucun doute à ce sujet. Elles souhaitaient que Paul soit à la hauteur de leurs attentes, d'autant plus qu'elles représentaient plus de cinq millions de travailleurs et de paysans catholiques informés du contenu de son encyclique.

Si les grandes compagnies pétrolières et manufacturières nord-américaines avaient accueilli le pape à grands cris, les « progressistes » l’avaient également fait avec les leurs: « La révolution est un long chemin, frère Paul », avertissait l’un d’eux dans une lettre ouverte, rédigée par un syndicat catholique. Le slogan le plus révélateur, cependant, était celui forgé par un prêtre catholique argentin, Juan García Florio: « Le devoir de tout chrétien est d’être révolutionnaire; le devoir de tout révolutionnaire est de faire une révolution. »

L'année précédente, Don Florio avait fait sensation en lisant son manifeste révolutionnaire lors d'une messe en présence du président argentin. En février 1970, il trouva la mort dans un accident de voiture, dans des circonstances mystérieuses. Mais si Don Florio avait été éliminé, des milliers d'autres, comme lui, étaient bel et bien vivants et actifs. On les appela les « Curas Guérilleros » (prêtres guérilleros). Nombre d'entre eux scandaient des slogans révolutionnaires prônant un catholicisme de guérilla depuis leurs chaires. Lors d'une seule manifestation, 140 d'entre eux appelèrent à la « prise du pouvoir par le peuple », menant à un « socialisme national et latino-américain ».

Le Vatican fut profondément embarrassé par les tactiques de ces prêtres radicaux, les missionnaires du « castrisme en soutane », comme l'a dit un cardinal de haut rang à l'auteur de ces lignes.

Ce n'était pas tant que ces « Castros en soutane » aient été condamnés par la haute hiérarchie de la Curie, mais plutôt que leur arrivée ait été mal perçue en raison de son caractère inopportun. La politique de gradualisme du Vatican fut ainsi bafouée, avec des conséquences tragiques.

Dans la grande stratégie des instigateurs progressistes de Rome, les efforts flagrants des radicaux les plus déclarés au sein du clergé étaient contre-productifs. Ils entravaient en réalité le bon déroulement du plan du Vatican, bien que délibéré, visant à la prise de contrôle de l'Amérique latine par les marxistes catholiques.

Certains prêtres révolutionnaires ont rappelé au pape Paul VI, dans une lettre personnelle, qu’« ils sont déterminés à faire confiance à Sa Sainteté pour condamner sans équivoque toutes les formes d’exploitation ». Ils ajoutaient: « Nous comptons sur le Pape pour proclamer clairement aux agents de l’impérialisme financier international ce qu’il a lui-même déclaré dans son encyclique Progressio Populorum: “Nul n’est justifié de garder pour son usage exclusif ce dont il n’a pas besoin, lorsque d’autres manquent du nécessaire.” »

Ils ont également dirigé leur colère contre ce grand épouvantail si souvent brandi par les propagandistes de gauche: le symbole du capitalisme, les États-Unis. « Paul VI va visiter un continent, a déclaré Venezuela Urgente, où les peuples sont foulés aux pieds par le Pharaon du Nord. »

La mère d'un prêtre guérillero marxiste, tué au combat, a écrit une lettre personnelle au pape Paul VI, lui rappelant que son fils, Camillo, « héros marxiste catholique d'Amérique latine », estimait ne pouvoir accomplir sa mission de chrétien et de prêtre catholique sans participer à une révolution pour libérer les pauvres ouvriers et paysans.

« La pensée de Camillo », expliqua sa mère, « rejoignait fondamentalement celle que Votre Sainteté allait exprimer plus tard dans l'encyclique Progressio Populorum. » C'est pourquoi, expliqua-t-elle, son fils, bien que prêtre, était devenu révolutionnaire et, en toute logique, avait rejoint l'insurrection armée au cours de laquelle il avait trouvé la mort.

Mgr German Guzman Campos était tout aussi clair quant au devoir révolutionnaire de l'Église catholique en Amérique latine. Dans un éditorial paru le 19 août 1968 dans le journal Frente Unido, il écrivait: « Paul VI est parfaitement conscient que l'Amérique latine se trouve dans une situation révolutionnaire; que des guérilleros combattent déjà ou commencent à combattre dans plusieurs pays. »

L’ Urgent Venezuela du 1er août 1968 allait plus loin: « Paul, les ennemis de ton peuple espèrent que tu viendras en Amérique latine prêcher la paix entre le chat et la souris. Le chat continuera de persécuter au nom du Christ. C’est pourquoi l’Église latino-américaine est confrontée à trois alternatives: poursuivre sa politique actuelle de complicité avec les États-Unis; rompre avec le système en prenant clairement position aux côtés des opprimés; ou adopter une solution centriste, penchant vers les États-Unis et les oligarques – autrement dit, jouer le rôle de médiateur entre Pharaon et le peuple opprimé, entre les travailleurs et les employeurs. »

Le 11 août 1968, un commando d'environ 250 militants catholiques, clercs et laïcs, occupa la cathédrale de Santiago (Chili). À midi, deux jeunes prêtres, auteurs d'un manifeste révolutionnaire, accompagnés d'un groupe de prêtres, de religieuses et d'ouvriers catholiques, concélébrèrent une messe d'une ampleur inédite au Chili.

Ils ont prié à haute voix: « Nous t’implorons, Seigneur, pour tous nos frères morts pour la libération de l’Amérique latine; pour tous nos travailleurs exploités; pour tous les prisonniers politiques du Brésil; pour la lutte du peuple uruguayen. »

Après cette supplication publique, les prêtres et les religieuses, après avoir reçu la sainte communion, ont levé une bannière portant ces mots: « Vers une Église unie dans la lutte du peuple. »

Les prêtres ont été suspendus pour deux jours seulement, à la suite d'un entretien très privé avec le cardinal archevêque. Ils ont ensuite été réintégrés. Le nonce apostolique a refusé de rencontrer la presse car, selon un membre du corps diplomatique, « de telles manifestations prématurées ont embarrassé l'Église en ce moment ».

Un autre manifeste, également d'origine chilienne, était tout aussi explicite: « Nous dénonçons la violence perpétrée par les riches et les puissants, l'exploitation des peuples par le système inique de profit de l'impérialisme financier international. »

Au Brésil, un groupe « progressiste » de prélats catholiques a publié La Pastorale du Tiers Monde, un document qui a choqué catholiques et non-catholiques par son audace et son extrémisme.

Sa caractéristique la plus marquante était qu'elle s'inspirait principalement de l' encyclique Progressio Populorum du pape Paul VI. La lettre pastorale a suscité des interrogations au Parlement brésilien. Un membre de l'opposition l'a qualifiée de « document le plus important jamais produit par l'Église depuis les encycliques de Jean et de Paul VI ».

Des prêtres, voire des évêques, ont parfois fait l'éloge, assez ouvertement, du nombre croissant de « Castro en soutane ». Mgr Fragoso de Belo Horizonte est même allé jusqu'à chanter les louanges de « la courageuse petite Cuba ».

Les prêtres catholiques de la vieille garde, en revanche, s'opposaient aux « progressistes ». Mgr Siguard, par exemple, qui avait rédigé une lettre collective au pape, dénonçait « la subversion communiste parfois dissimulée sous les vêtements cléricaux ». Il ne manifestait cependant aucun remords, déclarant: « Je soutiens le courage de la petite Cuba et je prie Dieu de donner à mon peuple le courage de l'imiter. »

L’élargissement du fossé entre les prêtres d’extrême gauche et d’extrême droite a eu pour conséquence que le Vatican lui-même a dû, le plus souvent, faire des compromis dans diverses tentatives pour éviter d’aggraver encore la division.

Un exemple typique suffira. Le 1er mai 1968, vingt-trois prêtres de São Paulo, au Brésil, démissionnèrent suite à la nomination de Mgr Zioni, prélat conservateur, comme archevêque. Ils ne pouvaient servir sous son autorité, le jugeant insuffisamment « progressiste ». Le nonce apostolique fut contraint de révoquer cette nomination et, à la place de Mgr Zioni, nomma Mgr Alberti, membre de l'aile « progressiste » du clergé brésilien, administrateur apostolique du diocèse.

D’autres hiérarchies latino-américaines n’étaient pas moins « progressistes ». En témoigne la lettre pastorale de la hiérarchie mexicaine, qui condamnait les catholiques qui défendaient une situation « qui n’est pas tant un ordre qu’un désordre social né de l’injustice ».

« Nous devons », ont conclu les évêques, « retirer de leur piédestal d’argent le culte de la réussite personnelle, l’égoïsme de classe et la propriété. »

« Le mot juste »

Les Jésuites étaient tout aussi catégoriques au sujet de la révolution: « Nous n’utilisons pas le mot révolution… pour nous attirer la sympathie des marxistes », disaient-ils. « Nous l’utilisons, et continuerons de l’utiliser, parce qu’il nous semble le terme approprié. »

Ces déclarations sans détour alarmèrent jusqu'au Vatican, qui dépêcha le supérieur général de l'ordre des Jésuites, le père Arrupe, en Amérique latine pour mettre en garde les jésuites extrémistes contre toute action précipitée et excessive. Le supérieur général, cependant, ne les condamna jamais. Il se contenta de les conseiller à la modération dans leurs propos publics, de peur de s'aliéner durablement le pouvoir politique latino-américain.

Les Jésuites reçurent l'ordre de changer de tactique. Ils forgèrent des slogans plus adaptés à la « situation présente ». Les mots « radical » et « révolution » furent remplacés par des euphémismes tels que « profonds renouveaux », « changements novateurs » ou « rénovation sociale ».

Les curés étaient tout aussi désireux de réformes sociales radicales, comme en témoigne le manifeste publié conjointement par trente-cinq ecclésiastiques péruviens et contresigné par des centaines de leurs collègues, dont 127 missionnaires anglophones — originaires d'Irlande, d'Australie, du Canada et des États-Unis.

En Bolivie, des groupes de prêtres ont exigé que l'Église reconnaisse les guérilleros catholiques. Dans une lettre ouverte adressée à leurs évêques en avril 1968, huit d'entre eux ont réprimandé leurs supérieurs, car « la hiérarchie n'a pas tenu compte du profond besoin de justice qui sous-tend l'existence même des guérilleros ».

Dans cette même lettre, que la presse bolivienne titrait « Huit prêtres réclament une révolution dans l’Église », le groupe ajoutait:

« Ils n’ont pas non plus fourni de fondements théologiques à la discussion des problèmes de la violence, que le Pape a abordés sous cet angle dans son encyclique Populorum Progressio. Ils se sont contentés de condamner une méthode sans proposer d’autres solutions pour parvenir aux changements révolutionnaires dont la Bolivie a besoin aujourd’hui. »

D’autres groupes de prêtres « progressistes » ont reconnu avoir été inspirés, dans leur quête de changements révolutionnaires, par les paroles des papes Jean et Paul.

La source de leur initiative fut en fait amplement démontrée par la création d’un mouvement révolutionnaire appelé « Popu-Washington ».

Le caractère le plus insidieux de la révolution marxiste-catholique résidait cependant moins dans les actions de guérilla ouvertes que dans celles dissimulées derrière le voile des réformes agraires. Cette révolution silencieuse, mais efficace, bénéficiait d'un large soutien du clergé, des évêques et même des primats de l'Église.

L'un des organismes typiques soutenant ces réformes radicales à peine dissimulées était « l'Action culturelle populaire ». Ce mouvement a été dynamisé par Radio Butatenza en Colombie, le plus grand réseau d'éducation rurale de toute l'Amérique latine. Fondé par un prêtre catholique, il est devenu une organisation importante et bien financée, possédant ses propres fermes couvrant six cents acres, ses propres journaux, etc.

Lors de la visite du pape Paul VI à la station de radio du groupe, pour célébrer le vingtième anniversaire d'Action culturelle populaire, le slogan inscrit en lettres gigantesques sur le bâtiment définissait les véritables principes idéologiques du mouvement: « La terre doit appartenir à ceux qui la cultivent. »

Le pape Paul VI n'a fait aucun commentaire à ce sujet. Il ne pouvait le faire car, bien qu'il s'agisse manifestement d'un slogan marxiste, il était en parfaite harmonie avec ses propres encycliques.

Des mouvements marxistes de ce type étaient disséminés dans toute l'Amérique latine. En 1978, on comptait plus de 140 ligues agraires soutenues par l'Église, dont l'objectif était d'informer les paysans de leurs « droits ». Ces droits, bien que prêchés par des prêtres catholiques, relevaient de la doctrine marxiste la plus orthodoxe. Comme mentionné précédemment, les Jésuites étaient à la tête de ce mouvement. Le supérieur général, Pedro Arrupe, leur déclara – citant le Souverain Pontife – que la révolution devait être progressive.

Cependant, tous les jésuites n'ont pas suivi cette directive. Certains, notamment en Uruguay, ont ignoré l'avertissement. Peut-être se trouvaient-ils dans une situation où il leur était difficile de se désengager de leurs engagements envers les guérilleros, avec lesquels ils avaient noué une alliance étroite.

Ce catholicisme révolutionnaire, et plus particulièrement ses tenants les plus extrémistes, est devenu un véritable problème non seulement pour les différentes juntes dirigeantes du continent, mais aussi pour le Vatican lui-même. Le zèle révolutionnaire latino-américain, et son manque de subtilité, allaient à l'encontre de la stratégie générale de « gradualisme révolutionnaire » de l'Église.

Le nombre croissant de prêtres, d'évêques et de prélats refusant de se soumettre a donné des insomnies à Paul VI et à ses conseillers, qui sont attachés à l'idée que toute révolution catholique doit se mener sans actes inconsidérés et ostentatoires susceptibles de nuire à l'image de l'Église ou de diviser les fidèles.

« Révolution avec liberté »

En juillet 1965, alors qu'il dînait avec des amis à Eaton Square, à Londres, l'auteur de ces lignes rencontra une éminente personnalité politique chilienne. Celle-ci avait été reçue en audience privée par le pape Paul VI et de grands chefs d'État européens, où elle l'avait présenté comme le symbole – du moins l'espérait-on – d'un renouveau politique latino-américain.

Il s'agissait du président Eduardo Frei, qui avait lancé sa nouvelle approche politique avec un slogan inédit – du moins en Amérique du Sud: « Révolution avec liberté ».

Il bénéficiait même du soutien des États-Unis, malgré le fait qu'il avait nationalisé l'importante industrie du cuivre chilienne, alors propriété américaine.

L'importance du président Frei résidait dans le fait qu'il s'était imposé, l'année précédente, comme le chef de file des réformes politiques et de la stabilité, un modèle pour tout le continent sudiste. Sa majorité électorale, remportée face à une alliance socialiste-communiste autoritaire, était la plus importante jamais enregistrée dans son pays. Il avait été élu à la tête d'un nouveau parti, les Démocrates-chrétiens, inspiré des partis démocrates-chrétiens européens. Ces derniers, comme nous l'avons vu, étaient à l'origine issus de Washington.

Le caractère le plus insidieux de la révolution marxiste-catholique résidait cependant moins dans les actions de guérilla ouvertes que dans celles dissimulées derrière le voile des réformes agraires. Cette révolution silencieuse, mais efficace, bénéficiait d'un large soutien du clergé, des évêques et même des primats de l'Église.

L'un des organismes typiques soutenant ces réformes radicales à peine dissimulées était « l'Action culturelle populaire ». Ce mouvement a été dynamisé par Radio Butatenza en Colombie, le plus grand réseau d'éducation rurale de toute l'Amérique latine. Fondé par un prêtre catholique, il est devenu une organisation importante et bien financée, possédant ses propres fermes couvrant six cents acres, ses propres journaux, etc.

Lors de la visite du pape Paul VI à la station de radio du groupe, pour célébrer le vingtième anniversaire d'Action culturelle populaire, le slogan inscrit en lettres gigantesques sur le bâtiment définissait les véritables principes idéologiques du mouvement: « La terre doit appartenir à ceux qui la cultivent. »

Le pape Paul VI n'a fait aucun commentaire à ce sujet. Il ne pouvait le faire car, bien qu'il s'agisse manifestement d'un slogan marxiste, il était en parfaite harmonie avec ses propres encycliques.

Des mouvements marxistes de ce type étaient disséminés dans toute l'Amérique latine. En 1978, on comptait plus de 140 ligues agraires soutenues par l'Église, dont l'objectif était d'informer les paysans de leurs « droits ». Ces droits, bien que prêchés par des prêtres catholiques, relevaient de la doctrine marxiste la plus orthodoxe. Comme mentionné précédemment, les Jésuites étaient à la tête de ce mouvement. Le supérieur général, Pedro Arrupe, leur déclara – citant le Souverain Pontife – que la révolution devait être progressive.

Cependant, tous les jésuites n'ont pas suivi cette directive. Certains, notamment en Uruguay, ont ignoré l'avertissement. Peut-être se trouvaient-ils dans une situation où il leur était difficile de se désengager de leurs engagements envers les guérilleros, avec lesquels ils avaient noué une alliance étroite.

Ce catholicisme révolutionnaire, et plus particulièrement ses tenants les plus extrémistes, est devenu un véritable problème non seulement pour les différentes juntes dirigeantes du continent, mais aussi pour le Vatican lui-même. Le zèle révolutionnaire latino-américain, et son manque de subtilité, allaient à l'encontre de la stratégie générale de « gradualisme révolutionnaire » de l'Église.

Le nombre croissant de prêtres, d'évêques et de prélats refusant de se soumettre a donné des insomnies à Paul VI et à ses conseillers, qui sont attachés à l'idée que toute révolution catholique doit se mener sans actes inconsidérés et ostentatoires susceptibles de nuire à l'image de l'Église ou de diviser les fidèles.

« Révolution avec liberté »

En juillet 1965, alors qu'il dînait avec des amis à Eaton Square, à Londres, l'auteur de ces lignes rencontra une éminente personnalité politique chilienne. Celle-ci avait été reçue en audience privée par le pape Paul VI et de grands chefs d'État européens, où elle l'avait présenté comme le symbole – du moins l'espérait-on – d'un renouveau politique latino-américain.

Il s'agissait du président Eduardo Frei, qui avait lancé sa nouvelle approche politique avec un slogan inédit – du moins en Amérique du Sud: « Révolution avec liberté ».

Il bénéficiait même du soutien des États-Unis, malgré le fait qu'il avait nationalisé l'importante industrie du cuivre chilienne, alors propriété américaine.

L'importance du président Frei résidait dans le fait qu'il s'était imposé, l'année précédente, comme le chef de file des réformes politiques et de la stabilité, un modèle pour tout le continent sudiste. Sa majorité électorale, remportée face à une alliance socialiste-communiste impitoyable, était la plus importante jamais enregistrée dans son pays. Il avait été élu à la tête d'un nouveau parti, les démocrates-chrétiens, inspirés des partis démocrates-chrétiens européens. Ces derniers, comme nous l'avons vu, avaient été initialement conçus par les instances politiques catholiques d'Allemagne et d'Italie.

Ce fut la première tentative réussie du Vatican pour endiguer la révolution marxiste en rivalisant sur le terrain idéologique avec un parti communiste bien organisé qui avait tenté d'agir seul.

La démocratie chrétienne connut d'abord un bon sort. Puis, à l'instar de la démocratie chrétienne en Europe, elle fut submergée par les forces révolutionnaires qui œuvraient à sa désintégration, de l'intérieur comme de l'extérieur.

Durant le dîner, le président Frei, tout en affichant une grande confiance, exprima néanmoins ses craintes que les marxistes ne fassent échouer l'expérience politique de son pays. Selon lui, les principaux facteurs contribuant à un tel échec seraient: a) l'aide que les marxistes chiliens recevaient de la Russie soviétique; b) l'intervention de communistes étrangers; c) l'influence des intérêts miniers américains, hostiles à son régime; et enfin, d) la duplicité du Vatican.

Le Vatican, expliqua-t-il, tout en soutenant l'expérience de la démocratie chrétienne, courtisait les prélats « progressistes » du Chili. Cela s'expliquait, semble-t-il, par le fait qu'une bonne partie du bas clergé et une partie de l'épiscopat avaient des sympathies marxistes marquées. Nombre d'entre eux étaient ouvertement désireux de collaborer avec les communistes.

Le président Frei a alors fait une remarque qui a choqué ses hôtes catholiques:

« Le premier parti catholique d’Amérique latine sera anéanti par le Vatican », a-t-il déclaré.

En 1970, les communistes chiliens présentèrent deux candidats à la présidence: le poète communiste Pablo Neruda et le crypto-marxiste Allende. Ils remportèrent l’élection, mais le régime néo-communiste qui s’installa au pouvoir se révéla désastreux.

Neruda, qui avait reçu le prix Staline pour la paix en 1953 et le prix Nobel de littérature en 1970 — année même où les marxistes l'avaient choisi comme candidat — refusa de prendre sa candidature au sérieux et fut remplacé par Allende, qui forma un gouvernement néo-marxiste qui, après une période de troubles constants ayant déchiré le pays, s'acheva tragiquement par un coup d'État militaire en septembre 1973. Allende lui-même fut tué lors du soulèvement.

Il a été révélé par la suite que la CIA avait dépensé plus de huit millions de dollars pour soutenir les forces qui planifiaient le coup d'État contre Allende. Par ailleurs, le Parti communiste chilien, grâce à des fonds spéciaux du KGB russe et à trois millions de dollars supplémentaires du Parti communiste des États-Unis, a dépensé plus de 18 millions de dollars pour soutenir le régime d'Allende.

L'un des facteurs les plus importants de l'ascension du régime d'Allende fut l'échec de l'expérience du Parti démocrate-chrétien chilien. Cet échec était dû au fait qu'une grande partie du clergé catholique chilien avait soutenu, même indirectement, les communistes. Ils agissaient ainsi avec le consentement tacite de la hiérarchie chilienne et, par conséquent, du Vatican lui-même.

L'alliance tacite, même si non déclarée, de la hiérarchie chilienne avec les forces communistes du pays n'était pas fortuite. L'expérience démocrate-chrétienne avait été délibérément anéantie car les ecclésiastiques et les communistes s'étaient entendus pour promouvoir certains objectifs idéologiques de gauche.

L'entente entre les deux pays est devenue depuis lors la norme en Amérique latine. Le soutien du Vatican à un tel partenariat est discret, pour des raisons évidentes. Les enjeux sont trop importants, notamment vis-à-vis des millions de catholiques qui restent farouchement anticommunistes. De plus, il faut tenir compte de la réaction des États-Unis.

Le Vatican, convaincu que le marxisme est l'idéologie politique dominante de demain, a en réalité déjà conclu un accord avec les dirigeants marxistes d'Amérique latine. Cet accord n'est pas encore formalisé sur le plan diplomatique; pourtant, dans les faits, l'Église s'est déjà engagée. Preuve en est son approbation tacite du nombre croissant de « Castro en soutane » à travers l'Amérique latine. Si ces prêtres-agitateurs marxistes avaient systématiquement bravé la politique et les directives du Vatican, ils auraient été sanctionnés depuis longtemps.

En Bolivie, par exemple, des prêtres ont été arrêtés pour possession d'armes et d'explosifs. En Argentine, pays surtout connu pour ses guérillas urbaines, en moins d'un an (1975-1976), pas moins de sept prêtres catholiques, ainsi que deux séminaristes et trois religieuses, ont été tués pour avoir aidé des guérilleros marxistes et entretenu des relations avec eux.

En Colombie, entre 1976 et 1977, trois autres prêtres et une religieuse ont été surpris en train d'aider activement des guérilleros communistes.

En août 1976, l'évêque auxiliaire Juan Arzube de Los Angeles, ainsi que trois autres évêques hispanophones des États-Unis, furent arrêtés à Quito, en Équateur, pour être interrogés sur leur participation à une conférence subversive organisée dans ce pays. Xavier Manrique, ministre équatorien, déclara que la police avait confisqué des documents subversifs et cita une source affirmant: « Pour les chrétiens de gauche, le choix se limitera à l'alliance entre capitalisme et socialisme, et le projet ultime devra être d'unir chrétiens et marxistes. »

Dans d'autres cas, des prêtres ont été jugés devant des tribunaux pénaux et condamnés pour leurs activités de guérilla. En témoignent plusieurs prêtres et d'autres personnes emprisonnés en Colombie en décembre 1976 « pour avoir détenu des armes et des munitions destinées à être utilisées par des guérilleros ».

En juillet 1976, un prêtre guérillero argentin fut arrêté et inculpé du meurtre d'un colonel de l'armée. En janvier 1977, lors d'une fusillade avec des terroristes communistes, la police argentine tua vingt-huit guérilleros, portant à 1 275 le nombre total de personnes décédées dans le pays des suites de violences politiques. Parmi elles figuraient de nombreux catholiques pratiquants et des prêtres « progressistes ».

En Colombie, le révérend Florentino Agudelo a été abattu par des soldats lors d'un affrontement avec des membres du Parti castriste de libération nationale.

La présence étrangère

Les récits de ces « Castro en soutane » arrêtés, blessés ou tués en combattant aux côtés des guérilleros communistes ces dernières années sont devenus monnaie courante dans le contexte de l'agitation politique en Amérique latine. Le fait que nombre d'entre eux ne soient pas latino-américains est hautement significatif. La forte présence de militants étrangers s'explique par le fait que le continent, peut-être plus que toute autre région catholique, souffre d'une pénurie de prêtres par rapport à sa population de fidèles. On ne compte qu'un prêtre pour cinq mille catholiques, contre un pour 370 aux États-Unis et un pour 900 en Europe.

En 1965, sur 27 000 prêtres en Amérique latine, 15 000 étaient étrangers.

Les raisons de la pénurie de religieux autochtones sont multiples. L'une des principales est la désillusion générale des Latino-Américains à l'égard de l'Église et de son soutien traditionnel aux régimes semi-militaires ou juntes.

Les prêtres « progressistes » cherchent à justifier leurs activités subversives en prétendant que le continent est mûr pour une révolution sociale. Et aussi que leur Église ne fait pratiquement rien pour y remédier.

Le jésuite uruguayen Luis Segundo, auteur d'un ouvrage intitulé de manière significative « Une théologie des artisans d'une nouvelle humanité », cité dans les pages précédentes, a averti que l'Église, si elle veut avoir une quelconque validité ou acceptation à l'avenir, « doit devenir une fonction de libération ».

Le mot « libération » dans ce contexte, comme dans toute la littérature et les slogans de gauche, n’est qu’un euphémisme pour révolution.

La plupart des collègues marxistes du père Segundo, comme lui, sont tout à fait sérieux. Leur raisonnement est le suivant: si l'Église n'agit pas, et vite, la révolution déferlera sur le monde.

L'Amérique latine et l'Église seront complètement laissées de côté. Le marxisme athée s'imposera comme l'ennemi traditionnel du capitalisme, un courant autrefois soutenu par l'Église. Si cette dernière soutient les révolutionnaires aujourd'hui, la dimension antireligieuse du marxisme pourra être abordée ultérieurement, de l'intérieur.

Le Vatican est tout aussi conscient qu'eux de l'inévitabilité de la révolution. Qui plus est, il sait que cette révolution sera d'inspiration et de contrôle communistes. Comme nous l'avons déjà souligné, un nombre croissant de membres du clergé en font déjà partie intégrante, même s'ils semblent, en apparence, appartenir au catholicisme traditionnel en matière ecclésiastique.

Les immenses disparités économiques et sociales du continent semblent justifier leur comportement. Le communisme, trompeur comme toujours, paraît offrir une solution au problème, même au prix de bouleversements et d'effusions de sang considérables.

Le Vatican a accepté avec lucidité l'inévitabilité des bouleversements catastrophiques à venir. Mais tout en permettant à ses « castros en soutane » de combattre avec des armes, à ses « progressistes » de pactiser avec les forces révolutionnaires et à son haut clergé de traiter tacitement avec les plus hautes sphères du marxisme organisé, il a mis en œuvre sa propre politique.

Cette politique est celle du gradualisme. Bien qu'inacceptable pour les extrémistes de gauche, avides de changements immédiats et radicaux, elle sera néanmoins plus efficace, appliquée de manière équilibrée, que toutes les actions les plus révolutionnaires des militants les plus radicaux d'aujourd'hui et de leurs alliés.

Le Vatican a pour habitude de raisonner non pas en termes de pays en particulier, mais de continents entiers considérés comme des entités politiques uniques. D'où la nécessité de mener de telles politiques à l'échelle continentale, dans le cadre d'une stratégie ultérieure intégrée aux plans qu'il met en œuvre dans d'autres régions du monde.

L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, faisant partie de la stratégie globale de l’alliance Vatican-Moscou, doivent donc se conformer au modèle général que l’Église et les dirigeants du communisme mondial ont adopté comme moyen d’atteindre leurs objectifs ultimes.

Cela signifie le partage d'un condominium idéologique dans l'ensemble de l'hémisphère occidental, et en Amérique latine en particulier.

L’allusion quelque peu méprisante à la Bolivie, autrefois qualifiée de « mendiant assis sur une mine d’or », pourrait en fait s’appliquer à l’ensemble de l’Amérique centrale et du Sud si on l’envisage sous l’angle de la richesse et du développement potentiels.

L’Église catholique fait tout son possible pour éviter l’explosion violente d’un continent sous la surface duquel brûle un immense volcan révolutionnaire. Elle attend patiemment son heure pour orienter la révolution à venir conformément à sa grande stratégie inédite et « progressiste », incarnée dans l’encyclique Populorum Progressio du pape Paul VI et d’autres documents pontificaux.

Au sein même de l'Église, les forces conservatrices et modérées ayant des liens idéologiques et économiques avec les États-Unis, et celles des subversifs catholiques — des prêtres pour la plupart situés au bas de l'échelle ecclésiastique, dont l'interprétation des enseignements papaux les a conduits à s'impliquer dans les luttes politiques de gauche en Amérique latine — poursuivront leur combat jusqu'au dernier quart du XXe siècle, jusqu'à ce que l'un ou l'autre soit anéanti.

L'actuelle hiérarchie progressiste de l'Église catholique romaine ne doute pas un instant de l'identité du vainqueur. D'où le soutien discret, et parfois embarrassant, du Vatican aux Castro marxistes en soutane.

L'objectif ultime de l'Église est de partager avec les futurs maîtres politiques communistes du continent un pouvoir équilibré sur plus de 200 millions d'âmes — la population actuelle de l'Amérique latine.

À ses yeux, ce sont ces millions de personnes qui constituent la véritable « mine d’or » de l’Amérique centrale et du Sud. Et si aujourd’hui elles sont les mendiantes de l’hémisphère occidental, d’ici quelques décennies, la nouvelle idéologie conçue au Vatican, à savoir le marxisme catholique, assurera le triomphe de l’Église catholique de demain.

CHAPITRE 30

Un Jésus rouge pour l'Afrique noire

Un jour ensoleillé de mars 1977, un homme d'apparence ordinaire, vêtu d'un costume, sortit d'un avion russe à Dar es Salaam, en Tanzanie, en Afrique, où il fut accueilli par une délégation de hauts responsables gouvernementaux du pays.

Il s'agissait de Nikolaï Podgorny, président de l'Union soviétique, et sa visite marquait la première fois qu'un haut dirigeant de la Russie communiste se rendait en Afrique.

La visite du camarade Podgorny avait été précédée par celle du dirigeant marxiste cubain, Fidel Castro; et les deux hommes avaient un objectif commun bien défini en tête: l'implantation d'un mouvement communiste viable sur le continent noir.

Lors d'un banquet d'État donné après son arrivée, Podgorny a clairement indiqué que sa présence était un gage de soutien aux forces dites de libération (en réalité, les marxistes) en Afrique. « Nous sommes aux côtés des combattants pour la liberté », a-t-il déclaré. « Notre objectif est immuable. »

Fidel Castro, qui avait voyagé deux jours avant le président soviétique, annonça des objectifs « immuables » similaires: l’aide russe et cubaine à tous les États marxistes militants d’Afrique.

Castro et Podgorny poursuivirent leur tournée en visitant divers États à tendance marxiste: la Zambie, le Mozambique, la Tanzanie, l’Angola, le Botswana, et d’autres. Leur mission commune était d’armer les guérilleros marxistes noirs.

Castro et Podgorny étaient déterminés. Avant leur arrivée, le projet africain avait été soigneusement élaboré à Moscou et à La Havane. Si les préparatifs avaient été entrepris lors des fréquentes visites de dirigeants noirs dans les deux capitales, l'opération dans son ensemble avait été finalisée par l'ambassadeur soviétique en Zambie, le Dr Vassils Solodnikov.

Le docteur Solodnikov était parfaitement qualifié pour cette mission. Expert reconnu du KGB en affaires africaines, il avait élaboré les politiques stratégiques qui avaient abouti à l'intervention réussie de Moscou en Angola, ancienne colonie portugaise. Il avait ainsi mené la campagne soviétique visant à asseoir son influence exclusive sur les guérillas noires. L'Angola était devenu communiste grâce à l'installation d'un dirigeant marxiste, appuyé par des armes russes, et de volontaires cubains marxistes, fournis par Fidel Castro.

Le Dr Solodnikov avait été chargé d'accélérer les livraisons d'armes à un nombre croissant de présidents, de premiers ministres, de chefs de guérilla et d'autres militants communistes noirs, voués à l'expulsion des Blancs d'Afrique et à la substitution du pouvoir blanc par le marxisme noir, du Caire au Cap.

Il connut un tel succès qu'on le surnomma « Monsieur Kalachnikov », en référence au fusil automatique russe devenu l'arme principale des guérilleros noirs.

Les fusils soviétiques furent distribués juste après la visite du président Podgorny. Bien qu'essentiels à la révolution noire, ils restèrent presque accessoires face à l'aide massive en matériel de guerre sophistiqué et en hommes fournie par la Russie soviétique. Cette « aide » comprenait des avions, des chars, des véhicules blindés, des radars, de l'artillerie antiaérienne et antichar.

Le personnel militaire affecté au projet était tout aussi conséquent. On trouvait des pilotes, des ingénieurs et des conseillers techniques russes et cubains hautement qualifiés au sein des armées en uniforme des régimes à parti unique et au pouvoir personnel d'Afrique noire.

Leur présence devint la condition sine qua non de l'intervention marxiste sur tout le continent. Il s'agissait en fait d'une suite à une expédition cubaine envoyée deux ans auparavant, lorsque Cuba, avec l'approbation de la Russie soviétique, avait dépêché une armée de plus de 14 000 soldats marxistes pour renverser les guérillas d'extrême droite dans les colonies portugaises récemment évacuées du Mozambique et de l'Angola, qui, en quelques mois, s'étaient transformées en dictatures marxistes.

L'invasion communiste de l'Afrique, qui a débuté vers 1974-1975 alors que la guerre du Vietnam touchait à sa fin, était l'aboutissement d'un effort effronté de la part de la Russie soviétique pour transformer l'ensemble du continent noir en une Afrique communiste.

Les craintes exprimées par les nations européennes furent balayées avec mépris par les rouges et les noirs marxistes, avec la certitude qu'à ce stade, les États-Unis, encore à moitié paralysés par le fiasco vietnamien et ses répercussions intérieures, ne bougeraient pas.

Tandis que les Européens et les Américains observaient la situation avec une apparente impuissance et une certaine inertie, l'Église catholique restait à l'écart, faisant preuve de la plus grande prudence afin de ne pas s'aliéner trop tôt et trop ouvertement les éléments conservateurs blancs et noirs, en Afrique et ailleurs.

La création d'une hiérarchie marxiste noire fut principalement motivée par la volonté du Vatican d'exercer son influence sur l'Afrique noire marxiste émergente. Cette politique fut également menée avec une grande diligence par son homologue russe, le communisme.

La mise en œuvre d'une telle politique impliquait la création d'une nouvelle génération de hiérarques noirs, capables de traiter sur un pied d'égalité raciale avec les principaux hommes politiques, chefs militaires et commandants de guérilla africains aux niveaux local, tribal ou éducatif.

Cette politique s'est avérée encore plus efficace que l'envoi d'armées, de conseillers techniques (à la russe), d'argent, voire même d'armes. L'Église pouvait, à tout moment, ou lors de périodes de problèmes politiques ou militaires complexes, intervenir directement par l'intermédiaire de ses hiérarques noirs.

En fait, les prélats catholiques, en soutenant ou en s'opposant à tel ou tel régime blanc ou noir, pouvaient le plus souvent exercer une influence importante sur les affaires d'un pays donné, tout à fait disproportionnée à leur statut, leur nombre ou leur position hiérarchique.

Un exemple typique en est celui du cardinal Biayenda, archevêque de Brazzaville, dans l'ancien Congo. Tandis que le président soviétique et Fidel Castro parcouraient l'Afrique pour mettre en œuvre leur grande stratégie marxiste commune, le cardinal Biayenda promouvait celle de l'Église. Il y parvenait par une méthode plus subtile: celle d'agir au sein des cercles du pouvoir national, c'est-à-dire en tentant d'exercer son influence ecclésiastique au plus haut niveau possible, auprès du chef de l'État.

Dans ce cas précis, des rivalités tribales et familiales ont fait échouer sa tentative. Le cardinal a été assassiné.

Pourtant, son intervention dans les affaires d'un grand pays noir à un moment des plus délicats, avec l'objectif précis d'influencer ses politiques idéologiques et militaires nationales, était révélatrice de la tactique adoptée par l'Église.

Cet épisode mérite d'être examiné en raison de son importance dans le contexte de l'émergence d'une Afrique marxiste. Bien que le Vatican soit resté étrangement silencieux quant au mobile du meurtre — le premier cardinal assassiné depuis le Moyen Âge, comme l'a déploré le pape —, il n'en demeure pas moins que son assassinat était motivé par des raisons politiques. De plus, il était intimement lié aux intrigues communistes qui sévissaient en Afrique.

Le Vatican, convaincu que l'Afrique deviendra un continent marxiste ou dominé par le marxisme, où la présence blanche sera éliminée, et avec elle la religion prêchée par les missionnaires blancs, met en place une hiérarchie et un clergé exclusivement noirs, choisis principalement pour leurs idées « progressistes ». La photo montre l'évêque Maurice Otunga de Tocape, après son intronisation comme premier évêque noir d'Afrique.

 

Les dirigeants militaires du Congo, qui venaient de prendre le pouvoir, s'empressèrent de revendiquer la responsabilité du meurtre du cardinal, affirmant que trois membres de la famille de l'ancien président congolais Marian Ngouabi en étaient responsables. Or, fait troublant, l'ancien président avait lui-même été assassiné quelques jours auparavant.

Le conseil militaire révéla ensuite un autre élément non moins intéressant. Il admit que le cardinal avait eu « une rencontre très privée avec le président défunt » trente minutes seulement avant le décès de ce dernier.

Quelques jours après ces événements, des troupes communistes cubaines pénétrèrent en territoire congolais de l'ancien Katanga, fer de lance des forces de « libération » cubaines et russes. Leur objectif immédiat était le renversement du président pro-occidental.

D’où venaient le contingent cubain et les autres marxistes? De l’Angola marxiste voisin, l’ancienne colonie portugaise qui, trois ou quatre ans auparavant, avait été envahie par les troupes cubaines et transformée en un bastion communiste.

Le pape a exprimé sa tristesse « face à la très amère nouvelle » du meurtre du cardinal Biayenda, et le cardinal Hume d'Angleterre a déclaré que l'Église « payait un prix effroyable en sang pour sa défense de la véritable liberté ».

Pourtant, le Vatican n'ignorait rien de ce qui se passait en Afrique. Les troubles qui y agitaient étaient en partie le fruit des politiques menées depuis des années par l'Église elle-même. Preuve en est que, quelques jours seulement avant l'assassinat du cardinal Biayenda, Paul VI s'était entretenu en privé avec l'évêque Lamont, un prélat blanc de gauche qui venait d'être expulsé de Rhodésie après avoir été condamné à dix ans de prison (peine commuée en exil) pour avoir aidé et hébergé des guérilleros africains noirs.

L'évêque Lamont était connu pour ses critiques acerbes envers les Blancs en Rhodésie et pour son soutien affiché aux extrémistes africains. En somme, il était un fervent défenseur de la politique du Vatican visant à intégrer le catholicisme marxiste aux forces de gauche émergentes en Afrique.

« Le Saint-Père était parfaitement au courant de la situation », a déclaré l’évêque Lamont après sa rencontre avec le Pontife.

L'ambivalence du Vatican

Pour comprendre la véritable portée de cette remarque, un bref rappel de son contexte peut aider à éclairer le rôle équivoque que le Vatican a joué dans la promotion subtile de ses objectifs anti-blancs, anti-occidentaux et pro-communistes en Afrique.

Un dimanche soir, le 6 février 1977, on frappa à la porte de la mission catholique de Musami, en Rhodésie, à seulement quatre-vingts kilomètres de la capitale, Salisbury. Un groupe de douze guérilleros marxistes ordonna à trois prêtres jésuites et quatre religieuses de sortir du bâtiment. Ils les alignèrent tous les sept contre un mur et tirèrent cent onze balles avec des mitrailleuses de fabrication soviétique, massacrant les victimes innocentes. Les guérilleros avaient pris soin de ne cibler que des Blancs.

Cette même semaine, malgré cette atrocité à caractère raciste, l'évêque Lamont, après avoir été condamné pour avoir aidé les guérilleros marxistes, continua de fulminer contre les Blancs avec une férocité digne d'une cause plus noble. Il n'est pas anodin que l'évêque fût également à la tête d'une organisation d'extrême gauche tristement célèbre, la « Commission catholique Justice et Paix », dont la brochure, « Guerre civile en Rhodésie », était en vente dans la plupart des librairies communistes d'Angleterre. Cette brochure, sous-titrée « Enlèvements, tortures et morts dans la campagne de contre-insurrection », présentait des preuves accablantes contre le gouvernement blanc de Rhodésie.

Que ces accusations soient fondées ou non, il n'en demeure pas moins que les catholiques de gauche qui les ont formulées ont passé sous silence des atrocités telles que les meurtres insensés des missionnaires blancs. De fait, les sympathisants communistes ont même tenté de retourner le massacre contre les Rhodésiens blancs, insinuant que le crime avait été commis par des mercenaires noirs engagés par le gouvernement blanc.

Et ce, malgré le fait que des terroristes marxistes noirs aient continué à tuer des catholiques blancs, notamment l'ancien évêque de Bulawayo, Mgr Adolf Schmidt; le père Possenti Weggatern; et une religieuse, sœur Maria van der Berg, assassinée par un guérillero marxiste à l'aide d'une arme automatique communiste.

Malgré ces exactions commises contre leurs propres coreligionnaires, des prêtres catholiques marxistes radicaux ont persisté à apporter leur soutien aux guérilleros communistes. Par exemple, le père Paul Elgi, prêtre catholique suisse, a été arrêté pour « aide aux guérilleros nationalistes africains »; et le père Lawrence Kynh, d’origine irlandaise, a été condamné à trois ans de prison après avoir été reconnu coupable d’« aide aux guérilleros dans sa mission à la frontière du Mozambique ». Il y a aussi eu le cas du père Maximus Gumbo, de la mission de Karangue, sur le lac Kariba, qui « n’a pas signalé la présence de guérilleros marxistes noirs dans sa paroisse ».

Aux yeux du nationalisme noir africain, l'Église catholique devint son allié le plus précieux, un défenseur des plus efficaces de la cause. Cela valait non seulement pour leurs aspirations nationales, mais aussi pour leurs objectifs politiques communistes. Le plus important, c'est que le clergé catholique noir, à tous les niveaux, agissait ainsi avec le consentement et sous l'impulsion de la haute hiérarchie, noire comme blanche.

On leur demandait de mettre de côté leurs sentiments personnels (une minorité était neutre ou conservatrice) et de servir de relais clérical aux théories de gauche, dont l'objectif principal était d'apporter leur soutien à tout mouvement marxiste noir. Ces sentiments, individuels et collectifs, émanaient officiellement – ​​même de loin – du Saint-Siège lui-même.

Suite à une messe célébrée par le pape Paul VI pour le salut de l'âme du cardinal Biayenda assassiné, l'évêque Lamont a déclaré: « Le pape m'a dit avant mon récent procès: "N'hésitez jamais; je vous soutiens dans cette affaire." » (Faisant référence à l'aide apportée par l'évêque aux guérilleros marxistes noirs.)

Comme si cela n'avait pas suffi à faire passer son message, l'évêque Lamont a ensuite déclaré que le soutien moral et financier qu'il avait reçu de certains évêques américains pendant son procès était « d'une valeur inestimable ».

Il a ajouté que Mgr J. Rausch, alors secrétaire général de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis et de la Conférence des évêques catholiques, lui avait envoyé un chèque de cinq mille dollars. Mgr Rausch m'a confié avoir collecté cette somme auprès des dix premiers évêques américains avec lesquels il avait abordé le sujet.

Le soutien général apporté aux guérillas marxistes par les évêques et les missionnaires s'est véritablement manifesté après l'alliance entre le Vatican et Moscou. Il s'inscrivait dans la continuité logique du réalignement de l'Église sur le marxisme, suite à sa conviction que le communisme dominerait inévitablement l'Afrique noire à l'avenir.

Le tournant idéologique du Vatican a donné une nouvelle orientation à l'enseignement du clergé, avec pour conséquence qu'un nombre croissant d'écoles et d'institutions d'enseignement supérieur en Afrique sont devenues des centres d'endoctrinement marxiste.

On a recensé sept cas d'enlèvements d'écoles catholiques entières par des guérilleros marxistes. Par exemple, en avril 1977, ils ont enlevé cent vingt et un écoliers et six membres du personnel de la mission catholique romaine de Manibia, en Afrique du Sud-Ouest. Une autre fois, lors de la prise d'otages des enfants et des enseignants de l'école d'Anamulenge, en Ovamboland, près de la frontière avec l'Angola communiste, les autorités catholiques ont admis qu'« il est possible que certains soient partis volontairement, car de nombreux élèves sont politiquement conscients et l'on pense qu'ils soutiennent fortement la SWAPO ».

Le Vatican a également instauré la pratique consistant à placer des pasteurs noirs au sein du clergé blanc, afin d'affaiblir la présence blanche dans les affaires de l'Église. Cette politique s'est notamment traduite par la nomination accélérée de prêtres noirs dans des régions majoritairement blanches.

En Afrique du Sud, où en 1920 les trois quarts de la population catholique étaient blancs, la composition raciale avait évolué en 1960: 70 % de Noirs et seulement 18 % de Blancs. Cette politique a engendré une profonde division parmi les catholiques blancs, car, bien souvent, les Noirs étaient encore plus marqués par le racisme que les Blancs.

L'exemple du père Chickore, prêtre noir de haut rang en Rhodésie, est éloquent: lors d'un office commémoratif en l'honneur des sept missionnaires blancs massacrés à la mission Saint-Paul, plusieurs fidèles blancs quittèrent l'assemblée pour protester contre les connotations racistes de son sermon.

Lorsque l'archevêque Cahkaipa de Salisbury fut élevé au rang de haut fonctionnaire en Rhodésie, le Vatican justifia sa promotion en affirmant que la Rhodésie blanche serait bientôt dominée par une majorité noire.

La stratégie catholique en Afrique est un plan à multiples facettes, englobant à la fois une activité ecclésiastique et politique face à son allié actuel, le communisme militant.

Après Vatican II, elle est devenue partie intégrante de la stratégie combinée de l'alliance catholique-communiste, à promouvoir simultanément avec des programmes similaires en Occident et en Amérique.

Pour atteindre ses objectifs en Afrique noire, trois étapes fondamentales étaient nécessaires, à savoir: 1) l'élimination rapide des missionnaires blancs; 2) la création encore plus rapide d'une hiérarchie noire d'orientation marxiste; et 3) la coopération concrète avec le marxisme noir, plaçant ses activités sous le contrôle de l'Église.

La mise en œuvre réussie de ces politiques fondamentales dépendait, à son tour, des développements suivants: 1) l’élimination totale de la domination blanche, voire de toute influence blanche, dans les affaires africaines de l’Église; 2) le retrait progressif, mais complet, de l’Église catholique des instances protestantes en Afrique, car le protestantisme, à quelques exceptions près (notamment le Conseil œcuménique des Églises), reste associé aux cultures caucasiennes. Une telle conception nuit à l’objectif du Vatican d’associer le catholicisme au nationalisme noir; 3) l’évolution des modes de collaboration avec un marxisme noir de plus en plus militant, intolérant non seulement à la domination religieuse et politique de la race blanche, mais aussi à l’aide idéologique et économique du communisme blanc. et 4) la promotion d’une Afrique noire sûre d’elle et autonome, n’étant plus sous la protection d’une religion ou d’une idéologie parrainée par les Blancs, mais capable de se tenir debout toute seule, revigorée par une Église catholique entièrement noire sur le continent, avec son propre sacerdoce noir, sa hiérarchie noire et avec la possibilité même de l’élection à l’avenir d’un pape noir.

Un Africain pour le trône de Pierre?

L'espoir d'un futur pape noir ne saurait être écarté d'emblée. Cette possibilité a déjà été envisagée dans certains milieux africains, ainsi qu'au Vatican même. Rien dans la doctrine catholique ni dans le droit canonique ne s'y oppose.

On a même dit que l'usage du latin avait été abandonné dans les programmes des séminaires catholiques non pas tant parce qu'il était archaïque, mais aussi pour encourager les Africains et les Asiatiques à entrer dans les ordres.

Ce qui déterminera quand et comment un cardinal noir sera élevé au trône de Pierre dépendra peut-être d'événements internationaux indépendants du Vatican. Une chose est sûre: l'Afrique noire, si elle adopte un jour une forme de marxisme noir, aura une influence considérable sur l'élection des futurs papes.

Au sein du Collège des cardinaux actuel, la proportion de cardinaux non blancs, représentant des fidèles non blancs, est inférieure à un cinquième. Pourtant, si on les considère par rapport à leurs fidèles, il apparaît clairement qu'ils disposent déjà d'un nombre disproportionné d'électeurs pontificaux par rapport aux millions de fidèles représentés par les cardinaux blancs.

Leur nombre n'a cessé d'augmenter à un rythme toujours plus rapide depuis l'année des trois papes.

Comme nous l'avons déjà vu, le pape Jean-Paul II doit aussi son élection aux votes du Tiers-Monde, notamment ceux de cardinaux noirs qui le considéraient comme un « radical » désireux de réduire l'Église au niveau des traditions « africaines », sans aucun fondement culturel occidental, européen, ni même blanc. Ces sentiments, bien que rarement exprimés publiquement, n'en constituent pas moins de puissants moteurs d'hostilité anti-blancs, anti-occidentaux et anti-américains.

Un cardinal noir qui avait voté pour Wojtyla lors du conclave d'octobre 1978 n'avait aucune ambiguïté sur ses souhaits: « Tout l'apparat impérial de l'Église, déclarait le cardinal noir J. Malula, archevêque de Kinshana, tout cet héritage médiéval et cette distance qui ont fait croire aux Européens que l'Église n'était qu'occidentale, tout cela doit disparaître. Les pays noirs comme le mien aspirent à autre chose. Tout cela doit changer. »

Le cardinal Malula et ses autres collègues noirs ont vu leurs espoirs se réaliser plus tôt qu'ils ne l'avaient imaginé.

Moins d'un an après son élection, leur nouveau pape, qualifié de « radical », s'attela à renforcer le catholicisme africain avec une urgence inédite. Les nominations précipitées et les évictions arbitraires de prélats noirs au sein de la hiérarchie devinrent un phénomène alarmant. Dans de nombreuses missions et diocèses, les Blancs furent remplacés. En 1982, lors d'un voyage au Nigéria, le pape lui-même souligna ce fait en faisant remarquer que, sur les 32 évêques du pays, 26 étaient des Africains noirs.

Mais la réalité nouvelle la plus surprenante fut sans doute le fait que le pape ait entrepris une tournée en Afrique, visitant pays noirs après pays noirs, du Kenya à la Guinée équatoriale, du Gabon français à la Haute-Volta, du Ghana au Congo, du Bénin au Nigeria.

En trois ans, il noua des contacts personnels avec les dirigeants marxistes de la plupart de ces pays, tout en renforçant l'appareil hiérarchique noir de l'Église noire partout où il se rendait. La seule exception parmi la vingtaine de pays qu'il visita fut l'Afrique du Sud blanche.

Partout où il allait, il flattait effrontément l'Afrique noire, le christianisme noir et encourageait, par le biais de mises en scène théâtrales, le racialisme noir africain ainsi que les radicalismes noirs africains.

Il a ouvertement fraternisé avec des Noirs marxistes extrémistes et des dictatures semi-marxistes afin de s'attirer les faveurs de l'Église catholique noire. (On estime que sur 50 pays à majorité noire, environ 47 sont des régimes à parti unique, des dictatures pures et simples, ou des administrations soutenues par la Russie marxiste.)

L'un de ces pays était le Bénin, dont l'idéologie officielle est le marxisme-léninisme. Son président, le marxiste noir Kerekou, a accueilli le pape Jean-Paul II le 16 février 1982, lors de sa deuxième tournée africaine, en l'exhortant à soutenir les luttes de libération nationale des Noirs.

« Vive Sa Sainteté le pape Jean-Paul II ! » a-t-il lancé à la foule de l'aéroport. Puis, désignant le pape à ses côtés, il a ajouté: « Nous sommes désormais prêts pour la révolution marxiste. Le combat continue. »

À la suite de réunions privées au palais présidentiel, des photos du pape flanqué de Marx et Lénine ont été prises comme documents officiels.

Tout en encourageant le nationalisme et le racisme africains, le pape a critiqué les grandes puissances blanches. Lors de son deuxième voyage en Afrique, à Lagos, au Nigéria, dans un discours de bienvenue au président Shagani, il a fustigé l'« ingérence » en Afrique des « puissances étrangères », oubliant qu'il en représentait une lui-même, ajoutant que l'Afrique noire émerveillerait le monde si on la laissait se développer « par elle-même ».

L'allusion ne visait pas seulement Moscou et les États-Unis, mais, de façon plus inquiétante, d'autres religions, principalement les Églises évangéliques et protestantes.

L'œcuménisme en Afrique a toujours servi à masquer des tentatives de paralyser les mouvements protestants et évangéliques. Par exemple, l'archevêque noir de Lagos, Mgr Anthony Okojie, n'avait aucun doute sur la signification des propos du pape. « L'un des plus grands problèmes auxquels nous sommes confrontés », a-t-il déclaré, « est l'interprétation fondamentalement différente de la Bible proposée par d'autres chrétiens », notamment ceux qui ne sont pas catholiques.

Les musulmans d'Afrique ont également réagi avec force. La police a arrêté un homme armé au stade de Lagos peu avant la messe célébrée par le pape le 14 février 1982. Peu après, deux hommes et une femme ont été arrêtés en possession d'un pistolet chargé à Kaduna, lors de la visite du pape dans ce bastion musulman.

Le dynamisme et les objectifs du Vatican en Afrique se manifestent le mieux par l'action de l'Église au Nigéria. Le Nigéria, pays le plus peuplé d'Afrique, compte près de 100 millions d'habitants. Pourtant, bien que minoritaire, l'Église catholique y gère le plus grand séminaire de formation, non seulement du Nigéria, mais de toute l'Afrique. Il s'agit même du plus grand séminaire au monde. Le séminaire d'Enugu-Ikot Ekpene accueillait, entre 1982 et 1983, plus de 700 Nigérians noirs en formation pour la prêtrise. C'est là que Jean-Paul II a ordonné 90 nouveaux prêtres, tous noirs. D'autres séminaires, plus petits, en forment des centaines d'autres chaque année. Jean-Paul II a alors déclaré que l'Église en Afrique « est désormais africaine ».

Il constatait une réalité, puisque ces bataillons de pasteurs africains noirs ont déjà pris le contrôle de la majeure partie de l'Église catholique en Afrique. Le résultat est déjà évident: des évêques noirs dirigent désormais la plupart des Églises catholiques africaines. On estime qu'en 1985, les évêques blancs auront totalement disparu. La conséquence concrète et profonde de cette révolution noire est que bientôt une hiérarchie noire dominera l'Afrique noire et influencera considérablement les couloirs du pouvoir au Vatican même. Un clergé africain en pleine expansion engendrera un nombre croissant d'évêques africains. Ces évêques donneront naissance à des cardinaux africains noirs. Cela rendra plausible l'élection d'un pape africain noir.

La politique du Vatican ne consiste pas seulement à parrainer, même par procuration, le racisme noir, le révisionnisme révolutionnaire et une Église inspirée par une théologie de la libération africaine noire, mais aussi une révolution raciale, économique et sociale noire par laquelle l'Église catholique peut devenir la religion prédominante de l'Afrique, indépendamment des alliances Moscou-Washington-Vatican.

À en juger par la promotion vigoureuse actuelle d'une hiérarchie noire africaine très engagée, le Vatican a mis en branle une stratégie à long terme visant à garantir que les papes de l'avenir soient associés à la croissance constante d'une population mondiale non blanche.

En Afrique, cette stratégie raciale est devenue indissociable du catholicisme néo-marxiste, présenté comme le promoteur de la rédemption des Noirs africains. Les deux sont intimement liés.

De cette manière, le Vatican, tout en s'attelant à la résolution des immenses problèmes d'aujourd'hui, se prépare activement à ouvrir les portes du XXIe siècle, pour y intervenir en tant qu'autorité religieuse suprême dans une société noire africaine où les barrières raciales ne sont plus qu'un souvenir du passé.

L'archevêque Oscar A. Romero a été assassiné par quatre hommes armés le 24 mars 1980 alors qu'il célébrait la messe de funérailles à l'hôpital Divine Providence de San Salvador. Défenseur engagé des droits de l'homme, il avait été nominé pour le prix Nobel de la paix en 1979.

 

CHAPITRE 31

La Croix, la Faucille et le Marteau, et la Révolution latino-américaine

Le soir du 24 mars 1980, Monseigneur Romero, archevêque de San Salvador, leva le calice pendant la messe. « Dans ce calice, dit-il en le levant haut, le vin se change en sang, sacrifice pour le salut de ce peuple. Puisse ce sacrifice nous donner le courage d'offrir nos propres corps pour la justice et la paix. »

À ce moment précis, un tueur frappa, lui logeant une balle de calibre 22 en plein cœur, faisant jaillir du sang de sa bouche tandis qu'il s'effondrait sur le dos près de l'autel.

Depuis lors, l'archevêque Romero, l'un des plus fervents défenseurs de la théologie de la libération, est devenu un symbole de l'intégration révolutionnaire de la croix, du marteau et de la faucille dans l'hémisphère occidental. Aujourd'hui, l'activisme radical de nombreux autres prélats de haut rang comme lui, y compris des cardinaux, est devenu l'un des facteurs de déstabilisation les plus importants en Amérique centrale contemporaine et au-delà. Il le sera encore davantage demain.

Leur soutien manifeste aux troubles politiques et militaires à venir est non seulement flagrant, mais il est délibérément encouragé par l'Église catholique elle-même. Cela a été confirmé en 1982 lors d'un consensus officiel massif à la conférence annuelle de São Paulo, où pas moins de 250 évêques brésiliens, soit la totalité de la plus grande Église d'Amérique latine, ont approuvé l'un des principes les plus controversés de l'archevêque Romero, qui remettait en question le « droit de propriété ».

Leur acceptation unanime de tels principes était peut-être encore plus révolutionnaire que la théologie de la libération elle-même. Elle cautionnait non seulement la destruction des structures économiques de la société, mais soutenait également la justification de certaines revendications dont certaines, bien que théoriquement plausibles, auraient néanmoins, si elles avaient été appliquées, entraîné l'effondrement de tout ordre social.

Les 250 évêques ont imputé les troubles sociaux principalement au système économique « qui contraint nombre de personnes à travailler pour un salaire de misère, tout en préservant les privilèges d'une minorité ». Leurs affirmations étaient couronnées d'une déclaration marxiste sans détour: « Le droit fondamental à un logement, ont-ils déclaré, peut primer sur un droit légitime à la propriété. » Pour les près de deux millions de squatteurs vivant en périphérie de Copacabanaca et dans d'autres bidonvilles aux abords des grandes villes, de tels propos constituaient une justification religieuse officielle à la désobéissance civile, aux troubles à l'ordre public et, de fait, à la violence ouverte.

Les propos de l'archevêque Romero, selon lesquels « les jeunes qui aspirent à devenir prêtres veulent faire partie d'une Église qui s'identifie aux pauvres », bien qu'admirables en tant que sentiment chrétien, indiquaient que l'Église latino-américaine préparait de potentiels croisés révolutionnaires contre l'ordre établi.

Cela est particulièrement flagrant dans des pays comme le Salvador, qui affichait l'un des taux de natalité les plus élevés au monde et l'un des niveaux de nutrition les plus bas. Six de ces militants, en effet, ont été tués au combat, alors qu'ils combattaient comme guérilleros marxistes, jeunes prêtres au service des pauvres, entre 1978 et 1979, et sept autres en 1980. À cela s'ajoutent 167 morts et plus de 200 blessés, du 22 au 31 janvier 1980, le pire massacre ayant eu lieu le 22 janvier, lorsque des manifestants catholiques furent tués et 120 blessés, dont beaucoup après avoir écouté l'archevêque Romero.

Quelques jours plus tard, le 27 janvier, l'archevêque Romero conseilla aux troupes de se révolter contre les autorités en place, ironiquement les démocrates-chrétiens, portés au pouvoir l'année précédente par l'Église catholique elle-même. « Leur devoir, leur dit Romero, est de servir le peuple et non une poignée de privilégiés. »

Deux mois plus tard, les prises de position marxistes de Romero ont entraîné son propre assassinat.

L'escalade se poursuivit, encouragée par des éléments révolutionnaires actifs au sein de l'Église. Parmi eux figuraient en premier lieu les Jésuites, les conseillers les plus influents de Romero. De 896 personnes tuées entre 1978 et 1979, à plusieurs milliers en 1980, puis à plus de 11 000 au cours des onze premiers mois de 1981, le nombre atteignit plus de 22 000 au début de 1982. À cette date, les massacres devinrent quotidiens, le nombre de morts et de blessés se comptant par centaines, voire par milliers.

Le pape, l'archevêque et les jésuites

Ce nouvel activisme marxiste révolutionnaire a profondément embarrassé le pape Jean-Paul II avant, pendant et après l'assassinat de Romero. D'autant plus que la médiatisation de sa mort, en partie orchestrée par la Conférence des Jésuites à Washington, avait fait de Romero un saint et un martyr mort pour la libération des paysans et paysans opprimés du sous-continent indien. L'engagement de l'Église catholique aux côtés des guérillas luttant contre les régimes latino-américains soutenus par les États-Unis mettait en péril l'esprit et l'équilibre opérationnel de l'alliance Vatican-Washington.

De plus, les Jésuites ont totalement ignoré les avertissements du pape Jean-Paul II leur enjoignant de cesser leurs activités subversives, car ils étaient déterminés à poursuivre la politique de l'ancienne alliance Vatican-Moscou, prônant un engagement révolutionnaire direct. Lorsque finalement le président Reagan, appuyé par le Pentagone, a exigé que l'Église contrôle les Jésuites sous peine de sanctions, cet avertissement présidentiel a déclenché une véritable tempête papale contre eux.

Le pape Jean-Paul II a commencé par refuser de qualifier Romero de saint et de martyr. En mentionnant à peine son nom, il a rendu un maigre hommage à sa mémoire et est allé jusqu'à refuser d'assister à ses funérailles, envoyant à sa place un cardinal mexicain.

Le comportement du pape a affligé de nombreux catholiques. Un juge italien, dans une lettre à la presse, s'est demandé pourquoi un pape itinérant comme Jean-Paul II (dont le cardinal Hume avait dit, selon le London Times du 17 février 1982, qu'il suffisait de jeter une brique sur la police pour que le pape vienne vous rendre visite) ne s'était pas immédiatement rendu à San Salvador pour ramasser le calice tombé des mains de Romero et poursuivre la messe. (1)

(1) Corriere della Sera, Sunday Times. 1-17-82).

Le Vatican, par prudence, garda le silence, mais ouvrit discrètement un volumineux dossier dans ses archives. Là, sous leurs yeux, se trouvaient non seulement les péroraisons semi-illégales et marxistes de Romero, mais aussi la condamnation collective, par la plupart des prélats latino-américains, des activités révolutionnaires de Romero et de ses soutiens.

La poursuite par les Jésuites des politiques abandonnées de l'ancienne alliance Vatican-Moscou et leur défiance envers les nouvelles politiques de l'alliance Vatican-Washington ont attiré sur eux la colère du pape Jean-Paul II d'une manière qu'ils n'avaient pas connue depuis des siècles, comme décrit précédemment au chapitre sept.

Leur supérieur général fut contraint à la démission. L'ordre des Jésuites tout entier fut placé sous l'autorité d'un délégué personnel du pape. Les hauts responsables jésuites furent démis de leurs fonctions et publiquement réprimandés, voire humiliés, par le pape. Après avoir convoqué 110 de leurs plus hauts dirigeants à Rome en mars 1982, le pape Jean-Paul II leur ordonna de se soumettre à sa nouvelle ligne, qu'ils le veuillent ou non. Insatisfait, il les contraignit finalement à prêter serment d'obéissance aveugle, dans l'attente de l'élection d'un nouveau supérieur général parrainé par le pape lui-même.

Ce fut un revers comparable à celui subi par les Jésuites au XVIIIe siècle. Les papes qui avaient agi ainsi moururent dans des circonstances suspectes, comme nous l'avons déjà vu, tandis que les Jésuites , à qui l' on avait ordonné de cesser de s'immiscer dans les révolutions politiques, en ressortirent plus forts que jamais, continuant à s'ingérer dans les révolutions européennes, encore plus qu'auparavant.

La violence et le géant catholique d'à côté

La prédication des principes révolutionnaires marxistes, que ce soit sous l'alliance Vatican-Moscou ou Vatican-Washington, ne se limitait pas à un simple soutien théorique. Elle s'étendait au terrain pratique dans la plupart des pays d'Amérique latine. Là, des prêtres, des missionnaires, des jésuites, et même des religieuses, orchestraient l'occupation illégale de terres privées et publiques et incitaient les paysans à la violence, du Salvador à l'Amazonie brésilienne. Nombre de ces incidents entraînaient de graves perturbations économiques, de violents affrontements et même des morts.

Des agitateurs laïcs et ecclésiastiques catholiques prônaient la violence, allant jusqu'à instrumentaliser des images religieuses, à l'instar de l'archevêque Romero. On trouve un passage caractéristique dans l'une des lettres pastorales de Romero, où il décrit la scène de la Transfiguration de Jésus sur le mont Thabor. « Les cinq personnes qui accompagnaient Jésus », commente Romero, « Moïse, Élie, Pierre, Jacques et Jean, étaient tous des hommes à la nature violente. »

Ces agitateurs, ainsi que Romero, ont expliqué que l'Église enseignait que: « lorsqu'il y a une situation d'injustice permanente et organisée, alors la situation elle-même est violence. » (1)

(1) Cité également par The Sunday Times, 17-01-82)

Le soutien apporté à un tel radicalisme garantissait l'émergence d'une révolution sociale massive, notamment sur un continent où la population est composée en grande partie de paysans sans terre et où le taux de natalité explose. Au Brésil seulement, par exemple, leur nombre a déjà augmenté de plus de 30 millions ces dix dernières années. La population totale de l'Amérique latine a en effet crû si rapidement qu'en l'an 2000, elle abritera plus de la moitié des catholiques du monde, faisant de l'Église catholique le géant incontesté du continent. En chiffres, cela signifie que l'Amérique latine comptera alors plus de catholiques que l'Afrique, l'Asie, l'Europe et les États-Unis réunis.

Les conséquences pour les États-Unis protestants d'avoir un tel géant catholique romain comme voisin sont considérables.

Tant que ces centaines de millions de personnes vivant dans une misère extrême continueront d'être nourries par le néo-marxisme catholique, les présages de catastrophes inévitables seront véritablement effrayants. En effet, la théologie de la libération est devenue irréversible, son esprit de subversion sociale est désormais bien ancré, indépendamment des avantages idéologiques de l'alliance Vatican-Washington. Du fait de son irréversibilité, elle agira avec encore plus d'efficacité à l'avenir, quel que soit le pape en fonction.

Il ne saurait en être autrement, puisque la théologie de la libération reconnaît que le marxisme et l'Église ont beaucoup en commun. Les papes récents ont tous accepté cette proposition selon laquelle, tandis que le marxisme affirme que l'histoire est un processus de lutte des masses pour l'avènement du communisme universel, le christianisme affirme de même que l'histoire est un processus de lutte des masses pour le Royaume des Cieux.

Cette croyance exerce un attrait irrésistible sur les millions d'affamés d'Amérique latine, d'où leur acceptation immédiate du catholicisme néo-marxiste; et finalement d'un Vatican marxiste, et enfin d'un pape d'orientation marxiste.

Cellules marxistes et bataillons catholiques dans le « royaume de Dieu »

L'acceptation d'un catholicisme néo-marxiste équivaut à l'acceptation d'une révolution commanditée par l'Église catholique. Les masses catholiques d'Amérique latine la mettront en œuvre, avec la bénédiction de leur Église, par la persuasion si possible, par la force si nécessaire.

Les prêtres catholiques qui adhèrent déjà à cette proposition sont devenus, sont et demeurent les porte-parole des guérilleros marxistes catholiques. Nombre d'entre eux participent activement à la guérilla. Lorsqu'on leur reproche leur radicalisme, ils répondent par des citations de l'Évangile harmonisées avec les idées de Marx: « “Malheur aux riches !” N'est-ce pas aussi ce que dit Le Capital? » « Il m'a choisi… pour libérer les opprimés », rétorquent les prêtres-guérillas engagés. « Il comble de biens les affamés… et laisse les riches démunis… »

Ce marxisme néo-catholique va encore plus loin, prônant l'abolition de la propriété privée, justifiée par l'idée que toute terre appartient à Dieu. Le Royaume de Dieu, selon cette croyance, consiste en l'établissement sur terre d'une société juste, où tous les biens sont mis en commun, à l'image de celle des premiers chrétiens.

Le danger d'une telle interprétation est inquiétant. Elle situe le Royaume de Dieu dans un avenir proche, juste après la révolution catholique-marxiste qui approche à grands pas.

L'esprit de ces citations bibliques d'orientation marxiste-léniniste a déjà imprégné tout le tissu de l'Église latino-américaine, de la Terre de Feu aux frontières des États-Unis. Dispersés sur tout le continent, on trouve des bataillons indéterminés de missionnaires, de prêtres, de religieuses et de laïcs prêchant et pratiquant une combinaison des principes de la théologie de la libération et du catholicisme néo-marxiste du pape Jean-Paul II.

Leurs bataillons se développent à un rythme toujours plus effréné. Leur nombre exact reste inconnu, mais d'après ce que l'on sait déjà, les signes sont terrifiants. Début 1982, on comptait déjà plus de 53 000 à 54 000 communautés de base de libération rien qu'au Brésil.

Les communautés de base catholiques sont l'équivalent des cellules marxistes classiques vouées au renversement de la société traditionnelle. Puisant leur énergie dans l'alliance du catholicisme et du marxisme, elles sont encore plus destructrices que celles qui ont engendré la Russie soviétique. Ces cellules, appelées « comunidades de base », sont formées par des missionnaires ou des groupes d'étude paysans, animés par des prêtres, et composés de 10 à 12 familles, voire plus, dans tout village de taille moyenne.

Ils sont endoctrinés par des prêtres, des aumôniers locaux, des ecclésiastiques ou des religieux venus des villes. L'enseignement vise à développer une approche politique des problèmes économiques et sociaux par la perturbation active, voire le militantisme violent. Les « comunidades de base » sont donc de puissants outils révolutionnaires entre les mains d'une Église catholique militante qui les prépare à être utilisés lors des troubles à venir.

Depuis l'avènement de l'alliance Vatican-Washington, ils ont été tenus à l'écart afin de ne pas compromettre le partenariat entre le Vatican et les États-Unis. Pourtant, leur nombre augmente discrètement partout, tout comme leurs activités préparatoires au Jour J. Ils opèrent, même passivement, de l'Argentine au Brésil, du Nicaragua au Honduras, au Guatemala, au Costa Rica, au Salvador, et même clandestinement au Mexique.

Leurs commandants étaient et sont généralement des jésuites, des prêtres ou des laïcs d'inspiration jésuite, ce que le pape Jean-Paul II a découvert (à sa grande surprise) lorsque les services de renseignement américains les ont dénoncés comme les principaux instigateurs des guérillas opérant principalement contre les administrations latino-américaines soutenues financièrement et militairement par les États-Unis.

Certains jésuites ont parfois reconnu leur implication dans la révolution. Le père Luis Pellecer, par exemple, lors de son témoignage à San Salvador le 12 décembre 1981 devant un parterre de diplomates et de journalistes, a admis avoir servi pendant près de quinze ans dans un groupe de guérilla actif. Il a déclaré avoir rejoint les guérilleros au Guatemala et, de là, avoir contribué à préparer le terrain pour les guérilleros au Salvador.

« Chaque jésuite d’Amérique centrale, a-t-il commenté, sert activement non pas Dieu, mais le marxisme et la révolution. »

Mais si des prêtres catholiques sont actifs sur le terrain, certains d'entre eux le sont également dans les plus hautes sphères de l'appareil politico-militaire.

Prenons l'exemple d'un autre jésuite, le père Miguel D'Escoto, qui qualifiait la théologie de la libération de « christianisation de l'Église en Amérique latine ». Ce prêtre de Maryknoll, instruit et engagé, soutenait la révolution néo-catholique marxiste. Cependant, son influence était comparable à celle de centaines de prêtres, puisqu'il était ni plus ni moins que ministre des Affaires étrangères du Nicaragua. Il était secondé par deux autres prêtres, hauts fonctionnaires du gouvernement nicaraguayen, ainsi que par d'autres occupant des postes subalternes, parfois sans lien officiel avec l'administration.

Des guérilleros sandinistes bien armés font défiler deux déserteurs de la Garde nationale nicaraguayenne dans une ruelle de terre à Leon, le 18 juin 1979.

Des spectateurs observent les corps de douze jeunes hommes, les mains liées dans le dos, abandonnés au bord d'une route à la périphérie de la province de Santa Ana, au Salvador. Leur mort porte à 55 le nombre de victimes recensées ce week-end lors des affrontements entre guérilleros de gauche et troupes gouvernementales en novembre 1980.

 

Selon le président Reagan, les Nicaraguayens coopéraient avec d'autres groupes de guérilla révolutionnaires de gauche ou des administrations marxistes potentielles à travers l'Amérique centrale, en établissant des garnisons de type cubain et en modernisant quatre aérodromes majeurs pour accueillir des avions MIG de fabrication soviétique. Ils disposaient également de pilotes nicaraguayens, formés en Bulgarie communiste, et hébergeaient plus de 6 000 Cubains, ainsi que 50 à 70 officiers soviétiques chargés d'aider le Nicaragua dans sa préparation militaire. Le Nicaragua, dirigé par des prêtres catholiques et des marxistes, était entré dans l'orbite de l'Union soviétique et de Cuba et disposait, selon le département d'État américain, d'une armée permanente de 25 000 à 30 000 hommes équipée de chars soviétiques.

La possibilité d'une propagation d'une révolution catholique marxiste au reste de l'Amérique centrale était donc alarmante. Ses forces militaires, comprenant milices et guérillas, développées pour opérer dans les pays voisins, atteindraient près de 70 000 hommes en 1983, de loin les plus importantes d'Amérique centrale. Ces faits ont été révélés lors d'une réunion d'information au Département d'État à Washington, le 10 mars 1982, par Robert Inman, directeur adjoint de la CIA, et J. Hughes, directeur adjoint de la Defense Intelligence Agency.

La gravité de la menace était telle que les États-Unis approuvèrent la mise en place d'opérations commando spéciales organisées par la CIA contre le Nicaragua, afin d'empêcher ce pays de soutenir les forces révolutionnaires au Salvador et dans d'autres pays d'Amérique latine, et de prévenir toute infiltration susceptible de déstabiliser le reste de l'Amérique centrale. Cette escalade était devenue une menace pour toute la région.

La possibilité alarmante que des mouvements de gauche, des administrations d'orientation marxiste et des groupes de guérilla soient utilisés pour établir un ensemble de régimes marxistes de type cubain était devenue une réalité.

Les perspectives d'avenir étaient sombres, voire désastreuses. L'établissement d'un ensemble de régimes marxistes en Amérique centrale menacerait non seulement le canal de Panama et provoquerait une grave instabilité au Mexique, mais transformerait toute l'Amérique centrale en un dominion communiste sous contrôle russe, au sud des États-Unis.

Pour l'Église catholique, cependant, la perspective, bien que sombre, n'était pas aussi mortelle que pour les États-Unis. En tant que l'une des principales forces impliquées dans le soutien à la révolution à venir, elle avait déjà décidé de jouer un rôle de premier plan dans toute l'Amérique latine, avec ou sans les États-Unis. Mais tandis que ses opérations de déstabilisation concernaient toute l'Amérique du Sud, son objectif ultime englobait également sa partie nord, les États-Unis eux-mêmes.

 

CHAPITRE 32

La menace qui pèse sur l'Amérique

L'Église catholique est convaincue que celui qui contrôle l'Europe contrôlera le monde occidental. Napoléon, Wellington, Hitler et Staline partageaient cette conviction. L'histoire a confirmé la validité de ce postulat.

Des facteurs militaires et politiques indiquent que cette proposition demeure viable à l'heure actuelle et se justifie donc comme stratégie mondiale. Les États-Unis, héritiers du dynamisme culturel du Vieux Continent, restent profondément liés à l'Europe; par conséquent, une telle prémisse a des implications majeures pour l'ensemble de l'Amérique du Nord.

La transformation radicale qui remodèle actuellement l'Occident – ​​sur les plans politique, culturel et spirituel – mérite une attention toute particulière. Car demain, l'Europe sera fondamentalement différente de l'Europe traditionnelle avec laquelle les États-Unis ont entretenu des relations jusqu'ici.

Ce sera une Europe résolument marxiste sur le plan économique, catholique sur le plan religieux et catholique-communiste sur le plan politique. De ce fait, elle constituera une entité monolithique si radicalement nouvelle qu'il sera extrêmement difficile de l'appréhender à l'aune de l'expérience euro-américaine que nous connaissons.

Il ne peut en être autrement. Car une telle Europe serait dominée par une idéologie fondamentalement hostile à celle des États-Unis. Cette hostilité serait exacerbée par la puissance militaire de son véritable protecteur, l'Union soviétique, la seule superpuissance capable d'égaler, voire de surpasser, la dissuasion thermonucléaire américaine.

Contrairement à l'époque idyllique de la Guerre froide, où les États-Unis et le Vatican étaient des alliés proches, l'Amérique se retrouvera cette fois face à ce dernier non plus comme un camarade d'armes, mais comme un ennemi. L'Église catholique sera devenue partie intégrante de l'eurocommunisme et, de ce fait, un instrument politique de la Russie.

Une alliance catholique-eurocommuniste confronterait donc les États-Unis à trois ennemis dangereux et expérimentés: le marxisme comme doctrine politique universelle; l’Église catholique comme religion mondiale; et une combinaison fonctionnelle des deux œuvrant de concert à au moins un objectif commun: la destruction de la société capitaliste.

C’est cette nouvelle force politique qui déterminera l’attitude générale de l’Europe envers l’Amérique à l’avenir. Le maintien de relations entre une Europe eurocommuniste et une Amérique capitaliste, même toléré, sera provisoire – un expédient pour déjouer l’adversaire. Ceci tient à la réalité politique selon laquelle le marxisme et le capitalisme sont, par essence, motivés par des idéologies expansionnistes et s’excluent mutuellement. La coexistence et la détente n’étaient que des fictions politiques acceptées par les deux camps comme un moyen de gagner du temps.

Des deux – le capitalisme américain et l’eurocommunisme russe – ce dernier est le plus subtilement agressif et le plus aguerri politiquement. Capable d’infiltrer les structures internes d’une société capitaliste, son pouvoir de désintégration n’est reconnu que trop tard.

Le caractère insidieux de l'attrait marxiste repose sur l'image totalement chimérique qu'il présente d'un égalitarisme économique et social. Les Américains ont toujours chéri cet idéal, même si leur prospérité et leur puissance reposent sur son rejet. Ils ferment les yeux sur le fait que la mise en œuvre d'une telle « utopie » a toujours exigé une discipline rigide et un gouvernement centralisé, puissant et autoritaire, ce qui leur est historiquement répugnant.

Le catholicisme, facteur plus imprévisible encore que le marxisme ou le capitalisme, finira par infiltrer les rouages ​​des deux systèmes. Actuellement, ayant pris parti pour le marxisme, il renforcera l'eurocommunisme tout en affaiblissant le capitalisme. Mêlant religion et idéologie, il disposera d'une arme à double tranchant: un marxisme interne, lui permettant d'attaquer le capitalisme de l'intérieur en sapant les institutions sociales et politiques américaines; et un marxisme externe, par lequel il s'associera à l'Union soviétique et à l'eurocommunisme catholique. Il partagera avec son partenaire communiste au moins un objectif commun: le renversement des États-Unis en tant que superpuissance militaire capitaliste.

Une autre arme, plus subtile, sera utilisée pour attaquer le protestantisme, rival religieux du catholicisme. La première offensive sur ce front confessionnel a déjà été lancée: l’œcuménisme. Dès ses débuts, conjugué à l’orientation politique de gauche du protestantisme, il a entraîné l’affaiblissement des principales instances protestantes.

La seconde offensive sera encore plus insidieuse. Elle se présentera sous les traits d'une revendication pseudo-religieuse de justice sociale et d'égalité économique. Et elle sera mise en œuvre dans le cadre d'un programme de christianisme « progressiste », en accord avec les principes de Marx et de Lénine.

Une grande partie des dirigeants protestants s'est déjà lancée dans un programme similaire; et il ne sera pas difficile d'obtenir leur soutien pour ce mouvement, qu'ils considéreront comme une cause commune.

La subversion s'étendra également à d'autres niveaux de la société, par le recours simultané à la pénétration culturelle, à des agents politiques infiltrés et à des cellules idéologiques.

Les plus hauts dirigeants du marxisme et du catholicisme excellent dans ces trois domaines. Leur succès dans l'utilisation de ces techniques en Afrique, en Asie, en Amérique latine et en Europe est impressionnant. Aux États-Unis, bien que semblant se limiter aux minorités ethniques et raciales, ils ont déjà obtenu des résultats étonnants.

De larges pans de la presse, de la télévision, de la radio et de l'édition en général, ainsi que le système éducatif (lycées, collèges et universités), sont déjà profondément imprégnés de formes déguisées de marxisme. Toutes ces « réformes », si elles étaient débarrassées de leurs artifices sémantiques à l'américaine, se révéleraient identiques à leurs homologues russes et européennes. En réalité, le marxisme américain pourrait même se révéler plus dangereux que les autres, précisément du fait de sa forme démocratisée.

Pourtant, si l'occasion se présente, le marxisme américain se révélera aussi enclin à la violence que les partis communistes traditionnels d'autres pays. Il pourrait même se montrer plus violent, compte tenu de la propension bien connue des États-Unis à la violence. Les ouvriers, les Noirs, les étudiants issus des minorités et les femmes seront tous exploités avec autant de brutalité que leurs homologues en Europe, en Asie et en Afrique, afin de mieux saper les fondements démocratiques de l'Amérique du Nord. L'Église catholique y contribuera. Son adoption d'une interprétation marxiste américanisée de certains préceptes chrétiens et de préceptes pontificaux, tels que ceux que l'on trouve dans les encycliques des papes Jean et Paul, et sans doute d'autres papes, conférera une légitimité religieuse à ses programmes aux yeux de millions de catholiques américains.

La population catholique des États-Unis approche les cinquante-cinq millions de personnes. Bien qu'elle représente une minorité numérique, cinquante-cinq millions d'Américains, dont beaucoup occupent des postes d'influence, pourraient constituer une minorité redoutable s'ils soutenaient le marxisme catholique. Le vaste réseau de l'Église catholique pourrait se révéler un instrument de subversion extrêmement efficace à travers les États-Unis.

Un tel réseau, appuyé par des groupes de pression religieux, sociaux et culturels, pourrait s'infiltrer jusque dans les couches les plus sensibles et les plus influentes de la société américaine. La Maison-Blanche, le Sénat et la Chambre des représentants, déjà sensibles à un lobby catholique, en sont les exemples les plus flagrants.

Même livrée à elle-même, une minorité catholique-marxiste constituerait une force politique importante. Si elle était dirigée par la hiérarchie catholique, elle deviendrait toutefois un facteur déterminant dans la construction de l'avenir américain.

Il est toujours possible, bien sûr, que l'imposition d'une politique officielle de gauche au Vatican aux fidèles américains entraîne une scission profonde de l'Église américaine, car une grande partie des catholiques américains, loin d'accepter l'implantation du marxisme catholique, resteront farouchement anticommunistes pour des raisons patriotiques, idéologiques et économiques. Les signes avant-coureurs sont déjà manifestes et il convient de les interpréter. Certains indices laissent penser que le Vatican a déjà pris des mesures pour apaiser une telle division au sein de l'Église américaine, voire pour l'empêcher complètement.

La nomination de certains évêques, voire de cardinaux, aux convictions idéologiques ambiguës et à l'enthousiasme peu convaincant pour les réformes sociales, a déjà ouvert la voie. Les prélats anticommunistes traditionnels sont discrètement remplacés par de nouveaux, plus sensibles aux questions sociales. La vigilance de ces derniers face aux injustices raciales et économiques est la meilleure garantie que la réorientation marxiste de l'Église leur sera acceptable. Les pressions religieuses et hiérarchiques feront le reste.

Si la stratégie actuelle du Vatican aboutit, une partie encore plus importante de l'Église américaine sera progressivement amenée à accepter le marxisme catholique tel qu'il est pratiqué en Europe. Cela entraînerait la création d'une minorité révolutionnaire qui poursuivrait sa subversion des institutions démocratiques américaines, sous couvert d'un groupe religieux exerçant ses droits en vertu du Premier Amendement de la Constitution américaine.

Cinquième colonne religieuse

Le danger du marxisme religieux réside dans le fait que, de concert avec le marxisme américain laïque, il pourrait conduire nombre de croyants à devenir, consciemment ou non, des agents de la cinquième colonne. Ainsi, de même que les marxistes non catholiques utilisent leurs cellules du Parti communiste comme point de ralliement pour leur action, le clergé marxiste catholique américain utiliserait sa chaire à la même fin.

Parler de « cinquième colonne » catholique peut sembler discriminatoire. Pourtant, il y a une génération, des minorités catholiques ont contribué à la destruction de l'Europe démocratique en collaborant avec Hitler. Elles l'ont aidé par un zèle idéologique, nourri par l'anticommunisme sous le pontificat anticommuniste de Pie XII. Quelques exemples concrets permettront sans doute d'étayer cette affirmation.

Hitler accède au pouvoir en 1933. En 1934, il tente d'annexer l'Autriche au Troisième Reich et fait assassiner le dictateur Dolfuss. Les catholiques autrichiens et la hiérarchie vaticane entament des négociations secrètes avec le Führer.

En 1935, Hitler s'empare de la Sarre avec le soutien des catholiques. Mussolini déclenche la guerre d'Abyssinie avec la bénédiction de l'Église.

En 1936, Hitler occupe la Rhénanie, une fois de plus avec le soutien total des catholiques. Mussolini déclenche une guerre à grande échelle en Afrique. Une junte catholique contribue au déclenchement de la guerre civile en Espagne. Le Vatican appelle les catholiques du monde entier à soutenir le général Franco.

En 1937, Hitler perturbe l'Autriche avec l'aide directe du catholique Seyss-Inquart, ministre de l'Intérieur, et de Franz von Papen, un autre catholique fervent; et du cardinal Innitzer.

En 1938, Hitler annexe l'Autriche. Le cardinal Innitzer accueille le Führer à Vienne comme un homme de la Providence divine. Hitler se tourne ensuite vers la Tchécoslovaquie. Là encore, il bénéficie du soutien de catholiques locaux. Les Allemands des Sudètes aident Hitler à annexer une première portion de territoire à la République.

La crise de Munich. Un prêtre catholique, Mgr Tiso, en contact direct avec le Vatican, collabore avec Hitler à la désintégration finale de la République. En 1939, Hitler occupe la Tchécoslovaquie et Mgr Tiso devient chef d'État de la Slovaquie catholique. L'Albanie est attaquée par Mussolini. Le Vatican proteste car l'attaque a lieu le Vendredi saint. La République espagnole est renversée; le Vatican rend grâce à Dieu. La Pologne est envahie. Début de la Seconde Guerre mondiale. Le cardinal Pacelli devient le pape Pie XII.

Lors de l'invasion sanglante de la Pologne, des Pays-Bas, de la Belgique et de la France, à l'exception de quelques mots anodins de sympathie envers ces pays, Pie XII ne dit rien contre les nazis envahisseurs.

Encore une fois, qui étaient rassemblés à l'intérieur des chevaux de Troie pour aider Hitler à renverser les structures politiques et, oui, même militaires de la Belgique et de la France?

Une fois de plus, nous constatons que des personnalités ou des groupes catholiques entretiennent des liens étroits avec les hiérarchies et, par conséquent, avec le Vatican et le pape Pie XII. En Belgique, on trouve Léo Degrelle, le chef catholique fasciste; on voit un cardinal conseiller le roi des Belges et, de ce fait, décider du sort du pays.

En France, nous rencontrons un chevalier pontifical, Pierre Laval; un général formé chez les Jésuites, Weygand; et un autre catholique éminent, le maréchal Pétain.

Lorsque Hitler attaqua finalement la Russie, des volontaires catholiques de tous les pays catholiques se précipitèrent sur les fronts russes avec la bénédiction de l'Église.

Si des minorités catholiques militantes ont contribué à la désintégration de la démocratie européenne, une minorité catholique militante pourrait faire de même aux États-Unis. Cependant, au lieu de contribuer à l'avènement d'un extrémisme de droite, elles favoriseraient cette fois l'instauration d'une Amérique catholique-marxiste.

Cette hypothèse peut paraître improbable, compte tenu du tempérament de la majorité des catholiques américains. Pourtant, comme nous l'avons détaillé précédemment, les prémices d'une alliance catholique-fasciste et anticommuniste, aussi minimes fussent-elles, se sont fait sentir aux États-Unis avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Dans les années cinquante, le père jésuite Edmund Walsh suggéra au sénateur Joseph R. McCarthy, lors d'un dîner à Washington, qu'il devait « faire quelque chose contre le danger du communisme aux États-Unis ».

Ce qui suivit appartient à l'histoire. Il faut toutefois garder à l'esprit que la société américaine recèle encore en son sein un terreau fertile pour le recrutement de l'intolérance idéologique et pour l'enrôlement de militants, qu'ils soient nazis ou communistes.

L'extrémisme, sous une forme ou une autre, est potentiellement possible aux États-Unis, comme ailleurs dans le monde. Le sénateur McCarthy est parvenu à mobiliser des minorités soudées grâce à une motivation idéologique. Leurs activités ont constitué l'embryon d'un mouvement qui, si le contexte historique avait été favorable, aurait pu déboucher sur un programme de violence à grande échelle.

Des événements imprévisibles dans un avenir proche pourraient créer un climat politique propice à l'implantation d'un prétendu marxisme chrétien en Amérique. Les récents développements sociaux, politiques et religieux vont tous dans ce sens.

Minimiser l'influence de l'Église catholique en raison des différences, tant numériques qu'idéologiques, entre le catholicisme américain et européen est une grave erreur. D'autant plus que l'histoire nous a appris qu'en période de tensions ou de crises nationales, le poids supplémentaire des minorités religieuses ou politiques peut faire basculer l'issue d'une politique ou d'une mesure sociale donnée.

Un précédent de ce genre s'est déjà produit aux États-Unis au cours du siècle dernier. Et bien que l'alternative fût alors religieuse plutôt qu'idéologique, elle n'en était pas moins équivalente à ce que le pays pourrait connaître dans les décennies à venir.

Cette situation s'est produite pendant la guerre de Sécession américaine. L'Église catholique, bien que représentant alors une infime minorité aux États-Unis, a soutenu le Sud contre le Nord. Les raisons qui ont poussé le Vatican à aider les sécessionnistes méritent un bref examen.

La revendication catholique sur l'Amérique

Il ne faut jamais oublier que l'Église catholique défend de longues perspectives historiques. L'une d'elles, concernant l'hémisphère occidental, est que l'Amérique du Nord tout entière devrait, de droit historique, être catholique. Ce droit lui a été initialement spolié par les héritiers de la Réforme, c'est-à-dire par les protestants.

Cette revendication repose sur des fondements historiques solides. Il convient de rappeler que les Amériques ont été cartographiées à l'origine non par des protestants, mais par des explorateurs et navigateurs catholiques. Les Amériques devraient être placées sous la juridiction de l'Église catholique pour la même raison que l'Australie, découverte et colonisée par des protestants, est restée jusqu'à nos jours sous l'égide de la Grande-Bretagne protestante.

En 1493, un an seulement après la découverte de l'Amérique, le pape Alexandre VI, en sa qualité de Vicaire de Dieu, à qui appartenait la terre entière, accorda le Nouveau Monde aux souverains espagnols, proclamant que toutes les terres découvertes et à découvrir à l'ouest d'une ligne située à cent lieues au-delà des Açores appartenaient à l'Espagne catholique. « De notre propre initiative et en vertu de la plénitude des pouvoirs apostoliques », proclama-t-il, « nous vous donnons, concédons et vous assignons, à vous, vos héritiers et successeurs, toutes les terres fermes et les îles trouvées ou à trouver, découvertes ou à découvrir, vers l'ouest et le sud, en traçant une ligne du pôle Arctique au pôle Antarctique, c'est-à-dire du nord au sud. »

Le programme initial de l'Église prévoyait la catholicisation de tout l'hémisphère occidental. Il ne s'agissait pas de chimères, mais de plans mûrement réfléchis. La plupart furent mis en œuvre par des nations soumises à l'Église catholique: d'abord l'Espagne, ensuite le Portugal et enfin la France.

Lorsque les découvreurs et explorateurs protestants venus d'Angleterre, des Pays-Bas et d'ailleurs débarquèrent en Amérique, l'Église catholique mit en œuvre une nouvelle stratégie d'envergure pour les empêcher de s'implanter durablement. L'Empire espagnol devint le fer de lance de ce plan. Les rivalités commerciales et coloniales entre l'Angleterre et l'Espagne firent le reste.

Le déclin inévitable de la puissance espagnole dans le Nouveau Monde avant, pendant et après la Révolution américaine a contraint le Vatican à adopter un nouveau modèle opérationnel.

Les premiers soubresauts de la République américaine furent suivis avec une grande attention. On y voyait d'emblée une occasion en or pour le progrès de l'Angleterre protestante et, par conséquent, pour la protestantisation des jeunes États-Unis d'Amérique. Privée d'une puissance protectrice aussi forte que l'Angleterre, l'Église estimait qu'une Amérique indépendante serait moins hostile à l'établissement du catholicisme.

Cela serait d'autant plus vrai si son indépendance avait été obtenue avec l'aide de puissances catholiques, comme la France, ce qui fut effectivement le cas.

D'où la politique catholique visant à encourager les colonies américaines à s'affranchir de l'Angleterre protestante. Franklin et les autres pères fondateurs, une fois l'aide catholique obtenue, obtinrent donc du Vatican l'autorisation d'établir une hiérarchie catholique sur le sol américain. Un modeste paiement pour l'aide précieuse apportée par la France catholique, avec l'approbation du Vatican.

L'établissement d'une hiérarchie catholique, cependant, ne suffit pas immédiatement à endiguer la vague d'expansionnisme protestant sur le nouveau continent. La jeune nation était prise d'une soif insatiable d'acquisitions. L'achat de la Louisiane, s'il apparaissait comme une aubaine pour Napoléon, fut une véritable aubaine pour les États-Unis. Cette acquisition engendra un goût prononcé pour l'annexion de territoires non anglo-saxons toujours plus vastes. En l'espace d'une génération, cette faim vorace d'espace aboutit à la conquête des territoires mexicains du Texas et de la Californie. Du point de vue du Vatican, ces possessions, qui appartenaient auparavant de droit divin à l'Église catholique, avaient fait des États-Unis un colosse territorial qui, si rien n'était fait, risquait de transformer l'ensemble du continent nord-américain en un bastion protestant.

Cela signifiait qu'en plus de freiner l'essor d'une forte présence catholique dans le Nouveau Monde, celui du protestantisme serait pratiquement illimité. Depuis la Révolution américaine, les sectes protestantes s'étaient multipliées à une vitesse fulgurante.

Il était donc clairement dans l'intérêt de l'Église catholique d'intervenir dans la guerre de Sécession américaine. Un partage territorial en deux nations souveraines distinctes aurait également réduit de moitié l'establishment protestant. Bien que le Vatican ne puisse plus compter sur l'empire catholique espagnol ni sur la France catholique pour agir en son nom, il conservait un atout majeur: son influence diplomatique en Europe.

Replacée dans son contexte historique, la grande stratégie de l'Église apparaît ainsi tout à fait logique. Avec l'effondrement de l'empire espagnol, le monopole ecclésiastique de l'Église catholique sur les territoires autrefois sous domination espagnole s'est effondré. L'influence monolithique de l'Église, qui s'étendait de l'Amérique du Sud jusqu'à la Californie du Nord, s'est fragmentée. L'hégémonie catholique s'est elle aussi fragmentée et affaiblie, tant sur le plan confessionnel que politique.

La même logique se serait appliquée à l'Amérique protestante si le Sud avait remporté la guerre de Sécession. L'affaiblissement des États-Unis aurait entraîné le déclin automatique du protestantisme américain. Ceci aurait, à son tour, permis l'expansion potentielle du catholicisme dans deux pays plus petits où le protestantisme n'aurait plus étouffé une jeune Église catholique.

Publiquement, le Vatican affichait une attitude de neutralité. En coulisses, cependant, ses agissements étaient tout sauf neutres. Tout en exprimant de pieuses paroles de regret, le pape et ses conseillers se préparaient à soutenir la Confédération dans sa lutte contre le Nord. Un jour, à la surprise et à la colère de l'administration de l'Union, mais à la grande joie des États confédérés, le pape Pie IX adressa une lettre au président de la Confédération:

« À Jefferson Davis, président des États confédérés d'Amérique, Richmond: »

« Nous avons reçu avec grand plaisir les personnes que vous nous avez envoyées pour nous remettre votre lettre du 23 septembre dernier [1863]. Nous avons éprouvé une immense joie en apprenant, par leur intermédiaire et à travers cette lettre, les sentiments de joie et de gratitude qui vous ont animé, Illustre et Honorable Président, lorsque vous avez été informé de nos lettres à notre vénérable frère, Jean, archevêque de la Nouvelle-Orléans, et à Jean, archevêque de New York, datées du 18 octobre de l'année dernière. »

Après avoir exprimé ses espoirs de paix, le pape conclut ainsi:

« Il nous est particulièrement agréable de constater que vous, Illustre et Honorable Président, et votre peuple, êtes animés par le même désir de paix, etc. »

« Donné à Rome, en la basilique Saint-Pierre, le 3 octobre 1863. »

L'importance capitale de la lettre papale ne résidait pas dans son message, mais dans le fait que le Saint-Siège reconnaissait Jefferson Davis comme président d'une nouvelle nation souveraine, issue de l'Union. Le pape a clarifié la position officielle de l'Église en s'adressant à lui comme à « Jefferson Davis, président des États confédérés d'Amérique ».

Cela signifiait qu'aux yeux du Vatican, les États-Unis étaient devenus deux nations. Pie IX, dans sa lettre aux États-Unis, parlait d'ailleurs de « ces pays », c'est-à-dire le pays du Nord et l'autre pays du Sud – un fait accompli.

Le soutien déclaré du pape à la Confédération eut des répercussions considérables, tant au sein des deux factions belligérantes qu'à l'extérieur. Dudley Mann, diplomate confédéré de premier plan, écrivit:

« L’influence de cette mesure [la lettre du Pape] en notre faveur est incalculable. » (Nous soulignons).

Reconnaissance « formelle et complète »

Dans sa lettre adressée à JP Benjamin, alors secrétaire d'État des États confédérés d'Amérique, Mann décrit ainsi l'effet de la reconnaissance papale:

« Dans tous les milieux éclairés britanniques, notre reconnaissance par le Souverain Pontife est considérée comme formelle et complète… On pense que les vœux sincères exprimés par Sa Sainteté seront perçus comme de véritables ordres impératifs par la grande majorité de l’humanité qui le considère comme le « Vicaire du Christ ». »

Dans une autre lettre, datée du 11 mars 1864 et également adressée à Benjamin, Mann déclarait: « Pour l'honneur immortel de l'Église catholique, celle-ci s'emploie actuellement à jeter tous les obstacles qu'elle peut légitimement créer sur le chemin de la poursuite de la guerre par les guérilleros yankees. . . »

Il poursuit en évoquant les liens directs qu'entretenait la Confédération avec le Vatican. Il rapporte avoir eu des entretiens non seulement avec le secrétaire d'État du Vatican, mais aussi avec le Saint-Père lui-même. À la suite de ces échanges, il se dit convaincu que le nombre de recrues étrangères pour les armées de l'Union diminuera sensiblement.

Pour évaluer correctement l'importance du soutien du pape au Sud, il faut le replacer dans le contexte militaire de l'époque — le moment où le sort du Nord et du Sud était en jeu.

Durant la première partie de la guerre de Sécession, les forces de l'Union furent soumises à une pression terrible de la part des armées sudistes. Ces dernières semblèrent un temps sur le point de remporter la victoire finale.

Une telle victoire finale n'aurait signifié qu'une seule chose: l'émergence d'une seconde nation indépendante, les États confédérés d'Amérique.

La gravité de la lettre du pape fut également notée avec inquiétude par nul autre qu'Abraham Lincoln, qui commenta:

« Cette lettre du Pape a complètement changé la nature et le terrain de la guerre. »

William Henry Seward, secrétaire d'État de Lincoln, s'exprima dans le même esprit. « Le but de cette quasi-reconnaissance de M. Davis, à trois reprises qualifié d'« Illustre et Honorable Président », est évident », déclara-t-il. « Il s'agit d'une ultime tentative pour attiser le sentiment anti-Nord parmi les catholiques et, peut-être, user de l'influence du Saint-Père pour dissuader ses partisans irlandais de s'engager comme volontaires. »

Le besoin de volontaires était criant. Les pertes de la seule bataille de Gettysburg, compte tenu de l'importance des deux camps, furent énormes. Ce fut un désastre pour le Nord comme pour le Sud. L'armée de l'Union perdit plus de 23 000 hommes; les forces confédérées, encore davantage, environ 30 000.

C’est à ce moment précis que le pape intervint une fois de plus pour tenter de faire pencher la balance en faveur du Sud. Non pas sur le champ de bataille, certes, mais par des moyens tout aussi efficaces, quoique plus subtils. De plus, il s’agissait du genre d’intervention qui pourrait se reproduire aujourd’hui ou demain en Amérique.

L'efficacité des manœuvres secrètes du Vatican est une réalité qui a échappé à l'attention des hommes politiques, hier comme aujourd'hui. Pourtant, les exemples concrets de son action abondent partout, y compris aux États-Unis.

Dans un autre exemple de la manière dont l'Église s'est efforcée d'aider subtilement le Sud, la hiérarchie a œuvré discrètement à la mobilisation des catholiques américains contre la machine militaire du Nord. Elle a notamment organisé les grandes émeutes contre la conscription à New York.

Maîtresse de la manipulation indirecte et occulte, l'Église a exploité des facteurs raciaux et autres pour atteindre ses objectifs. Elle a notamment instrumentalisé les griefs, réels ou imaginaires, des Irlandais en les mobilisant contre la conscription des hommes jugés indispensables au renforcement urgent des forces de l'Union.

Il est significatif que l'Église catholique n'ait attendu que dix jours après la bataille de Gettysburg (du 13 au 17 juillet 1863) pour tenter de saboter le Nord afin d'aider les Confédérés avec lesquels le Vatican sympathisait ouvertement.

Le 23 décembre de la même année, soit un mois seulement après que le pape eut adressé sa lettre à Jefferson Davis, le général Rufus King, nouveau ministre américain, arriva à Rome. Dans une lettre qu'il adressa au secrétaire d'État Seward, datée du 15 janvier 1864, il rapporta une remarque significative du pape Pie IX.

« Le Pape », écrivit le général King, « après avoir évoqué l’intervention dans la guerre civile, a fait le commentaire suivant: « Quant à intervenir dans vos affaires, il ne me reste d’autre arme que cette plume.

« Le pape reconnaît que sa plume avait le pouvoir d’intervenir », a poursuivi le général King. « C’était la seule arme dont il disposait, comme il l’affirme lui-même. »

Le général King relate ensuite comment le pape avait déclaré à plusieurs reprises que le Vatican n'interviendrait pas dans la guerre de Sécession. « Il avait été averti à maintes reprises que le gouvernement des États-Unis ne pouvait accepter d'intervention; et que, trente-six jours auparavant, il avait écrit à Jefferson Davis, « Illustre et Honorable Président », ce qui valait en réalité reconnaissance et intervention, et visait à empêcher l'enrôlement des Irlandais catholiques dans les armées de l'Union, ainsi qu'à les inciter à déserter. Le Vatican parvint effectivement à leurs fins, car de nombreux catholiques refusèrent de combattre pour le Nord. Des milliers d'autres désertèrent purement et simplement. »

La plume du pape s'était avérée plus utile au Sud que si le pape avait envoyé des bataillons entiers sur le terrain.

La véracité de cette affirmation est clairement mise en évidence par les statistiques suivantes:

L'Angleterre de 1861 à 1865 dans les armées du Nord

Amérindiens

1 523 000

Pour cent:

75,48

Allemands

177 800

 

8,76

Irlandais

144 200

 

7.14

Britannique-Américain

53 500

 

2,60

Anglais

45 000

 

2.26

Autres étrangers

74 800

 

3,76

désertions

Allemands 16%

Amérindiens 0,5%

Irlandais 72%

Tous les autres 0,7%

Les chiffres ci-dessus indiquent que sur 10 000 recrues irlandaises — presque toutes catholiques —, on comptait plus de 33 fois plus de désertions que dans tous les autres groupes réunis.

L'enjeu ici n'est pas seulement d'ordre historique – l'intervention du Vatican dans les souffrances de la guerre de Sécession américaine – mais aussi de montrer que, dans un contexte différent et d'une autre manière, il peut en faire autant dans les conflits actuels, qu'ils soient militaires ou politiques. Et plus encore à l'avenir.

Un cheval de Troie catholique-marxiste

Les catholiques des États-Unis, comme partout ailleurs dans le monde, peuvent et vont obéir aux préceptes des futurs papes, comme ils l'ont fait par le passé.

Cette observation est encore plus vraie à notre époque qu'auparavant, car les papes contemporains, en parrainant des doctrines socialement subversives mais enveloppées dans des revendications catholiques de justice économique et sociale, favorisent en réalité une forme de socialisme qui pourrait constituer une menace plus grande pour les idéaux américains traditionnels que le soutien apporté par le Vatican au Sud au siècle dernier.

Si, pendant la guerre de Sécession américaine, le Vatican a pu exercer une influence sur les affaires intérieures des États-Unis, tout à fait disproportionnée par rapport au nombre de catholiques en Amérique à cette époque (moins de 6 % de la population totale), que pourrait-il faire aujourd'hui avec cinquante-cinq millions de fidèles, soit plus d'un quart de la population totale du pays?

C'est une question importante qui mérite une réponse réfléchie: impartiale, concrète et précise. Car, malgré les arguments et les protestations contraires, l'Église catholique n'est pas une simple confession américaine parmi d'autres, une idée fausse que la plupart des protestants américains ont acceptée depuis l'avènement de l'œcuménisme. L'Église romaine demeure aussi singulière qu'auparavant.

Aujourd'hui, les encycliques à tendance marxiste des Souverains Pontifes peuvent inciter des millions de catholiques américains, même à contrecœur, à accepter des principes subtilement subversifs qui sont un anathème pour le système politique américain traditionnel et cher à leurs cœurs.

Ajoutez à cela les forces radicales, tant laïques que de gauche protestante, qui œuvrent actuellement aux mêmes fins politiques, et vous constaterez que l'Amérique capitaliste court un réel danger de désintégration.

Dans les jours à venir, un dilemme majeur se posera aux catholiques américains loyaux et patriotes – du moins ceux qui sont suffisamment instruits et conscients des attaques politiques secrètes menées contre le gouvernement et les institutions de leur pays sous couvert de religion. Ils devront réexaminer leur allégeance à la hiérarchie d'une Église alliée à une idéologie subversive: le communisme.

Il ne pouvait en être autrement, car à l'avenir, l'enseignement de leur Église ne serait plus inspiré par un seul Évangile, mais par un Évangile hybride, constitué de l'Évangile de Jésus-Christ greffé sur l'Évangile de Karl Marx.

L'issue reste incertaine. Nombre de catholiques américains, confrontés au choix difficile entre la nouvelle Église catholique (si étrangère à l'Église de leur éducation) et leur allégeance à leur pays et aux idéaux qu'il représente, pourraient bien se rebeller contre Rome, à l'instar de l'archevêque Lefebvre et de ses partisans.

Un Vatican trop progressiste, qui aborde les questions trop rapidement et trop tôt, pourrait ainsi précipiter un schisme au sein de l'Église américaine aussi profond, sinon plus profond, que la division politique entre le Nord et le Sud du pays en 1860.

Le Vatican est parfaitement conscient de ce danger et promeut une politique de gradualisme exceptionnel et de circonspection idéologique subtile.

L'idée que les éléments « progressistes » de l'Église catholique, agissant comme un gigantesque cheval de Troie, puissent servir à déstabiliser l'Amérique n'est pas une fantaisie alarmiste, ni une simple spéculation politique. En effet, si l'Europe venait à se transformer en un continent résolument marxiste-catholique, la double pression d'un système politique euro-soviétique pourrait contraindre l'Église à outrepasser les limites stratégiques qu'elle s'était initialement fixées vis-à-vis des États-Unis.

Cela signifierait un conflit ouvert.

Les États-Unis, entourés de continents et de nations marxistes, devront alors faire face non seulement à un monde dominé par les communistes à l'extérieur de leurs frontières, mais aussi, de l'intérieur, aux deux doctrines expansionnistes les plus importantes du siècle: le marxisme et le catholicisme, alliés.

Les signes sont déjà là, visibles de tous. L'Europe est chaque jour davantage influencée par le marxisme. L'Afrique noire est devenue un véritable foyer de dictature communiste. L'Asie, qui représente près de la moitié de l'humanité, est déjà largement marxiste. L'Amérique latine oscille entre les juntes d'extrême droite et celles d'extrême gauche.

L’échec de plusieurs dictatures de gauche en Amérique du Sud ne doit pas inciter à la complaisance. Ces tentatives se répéteront, comme c’est déjà le cas en Asie et en Afrique. Et à chaque coup d’État, le complot communiste se renforce.

Si le passé est un indicateur de l'avenir, Cuba marxiste — solidement implantée aux portes des États-Unis et autorisée à s'y enraciner fermement — est un présage de ce qui attend l'ensemble de l'hémisphère occidental.

Cuba marxiste a été conçue et mise au monde par la lointaine Russie soviétique, qui n'a cessé de soutenir cette progéniture depuis lors. Les guérillas cubaines et les entreprises militaires visant à instaurer des régimes marxistes en Afrique, au Moyen-Orient et ailleurs n'étaient que les prémices de régimes similaires qui seraient établis en Amérique latine le moment venu.

Ce n'est pas par un simple caprice de l'histoire que Cuba est l'administration communiste la plus puissante militairement des Amériques, ni qu'elle demeure sous la protection directe du parapluie nucléaire russe. Il ne faut jamais oublier non plus que c'est Cuba, sous influence marxiste, qui a mené les États-Unis et l'Union soviétique au bord de la guerre nucléaire lors de la crise des missiles de 1963.

Aujourd'hui, les perspectives pour l'Amérique sont encore plus sombres si on les considère objectivement et indépendamment de l'optimisme béat avec lequel les Américains envisagent l'avenir, même lorsque cet optimisme est le moins justifié.

À moins d'événements d'une ampleur extraordinaire, et en supposant que l'Europe soit finalement devenue un continent dominé par les catholiques et les communistes; et en outre, que les administrations américaines successives continuent de minimiser le danger intérieur de la subversion politique et politico-religieuse, alors les décennies à venir seront assurément témoins d'un événement certain: le déclin constant et l'effondrement final de la civilisation américaine telle que nous la connaissons aujourd'hui.

 

CHAPITRE 33

Les États-Unis, le Vatican, les futures guerres de religion et l'Armageddon

À la naissance du Christ, la population mondiale atteignait 300 millions d'habitants; en 1850, un milliard; en 1925, deux milliards; en 1965, trois milliards; et en 1975, quatre milliards. Aujourd'hui, la croissance démographique est de 200 000 personnes par jour. D'ici l'an 2000, soit en moins de vingt ans, elle se situera entre 6 et 7 milliards. La population des Amériques augmentera proportionnellement à celle du reste du monde. L'Amérique latine, cependant, dépassera celle des États-Unis, non seulement en nombre, mais aussi en diversité religieuse. La moitié de la population catholique mondiale se trouvera en Amérique centrale et du Sud, à proximité des États-Unis.

Le nombre de catholiques augmentera également aux États-Unis, mais de manière disproportionnée par rapport à la population non catholique nord-américaine. Cette croissance disproportionnée du nombre de catholiques sera due non pas tant à une stratégie efficace des catholiques américains, via l'éducation religieuse, le contrôle des naissances, etc., mais à un autre facteur non moins alarmant: l'immigration, qu'elle soit légale ou illégale.

L'immigration a contribué à la construction des États-Unis. Cependant, une immigration incontrôlée pourrait bien contribuer à leur destruction. C'est ce qui se produit actuellement, avec l'arrivée, légale ou clandestine, de groupes d'immigrants toujours plus nombreux, que les États-Unis semblent incapables de contenir. La plupart de ces immigrants sont de confession catholique. Il ne peut en être autrement, puisqu'ils viennent majoritairement d'Amérique latine. Les frontières de la Californie, de l'Arizona et du Texas sont franchies quotidiennement par un grand nombre de candidats à l'immigration, tandis que d'autres entrent par la mer depuis Cuba, Porto Rico, Haïti et d'autres régions similaires.

L’Amérique latine possède un potentiel humain illimité. La pression migratoire actuelle a déjà atteint des proportions alarmantes. À l’avenir, si elle n’est pas maîtrisée, elle pourrait devenir incontrôlable.

Le Mexique, par exemple, dont la population avoisine les 60 millions d'habitants, devrait doubler d'ici 20 ans. Au rythme actuel d'un million de personnes par an, l'émigration vers les États-Unis représente déjà 50 % de la croissance démographique annuelle de ce pays.

L'importance de ce phénomène est capitale: la population américaine augmentera d'environ 70 millions d'habitants en moins de 50 ans.

L'immigration à tendance catholique, ajoutée à la croissance naturelle du nombre de catholiques nés aux États-Unis, bouleversera l'organisation confessionnelle du protestantisme nord-américain traditionnel. Elle aura un impact encore plus important et, une fois coordonnée avec la pression extérieure exercée par le puissant catholicisme latin au sud de la frontière, l'influence catholique sur les affaires américaines deviendra irrésistible.

Les potentialités d'une telle catholicisme massive, tant intérieure qu'extérieure, sont stupéfiantes: elles pourraient entraîner une transformation radicale des politiques menées dans les Amériques, voire une disparition générale de l'autorité confessionnelle dans tout l'hémisphère occidental. À terme, ce bouleversement des rapports de force entre les confessions aura pour conséquence que l'arbitre suprême du continent américain ne sera plus Washington, mais le Vatican.

Cela s'appliquerait également aux États-Unis eux-mêmes, car une population catholique massive sur leur territoire accélérerait la catholicisation de la société nord-américaine. Ceci signifierait, outre la fin d'une culture protestante, la fin du libéralisme nord-américain traditionnel. La suprématie d'une Église catholique d'orientation marxiste entraînerait l'implantation de principes néo-marxistes au sein des structures socio-économiques américaines. Parmi ces principes, l'abolition de la propriété privée serait primordiale, conformément à l'interprétation marxiste des Évangiles et à l'interprétation catholique de Marx.

L'introduction opérationnelle d'un tel catholicisme néo-marxiste entraînerait l'effondrement total des États-Unis tels qu'ils sont aujourd'hui.

Si le passé est un indicateur de l'avenir, alors la perspective est inquiétante pour les États-Unis ainsi que pour l'ensemble du continent américain, à savoir la soumission ultime du catholicisme américain au Vatican.

La vaticanisation des États-Unis dicterait l'allégeance idéologique de chaque catholique américain, et par conséquent celle de chaque non-catholique, par la persuasion si possible, par la contrainte législative en cas de résistance. Si cela se produisait, les États-Unis tout entiers deviendraient un territoire vaticanisé. L'avertissement d'Abraham Lincoln: « Je vois un nuage très sombre à l'horizon, et ce nuage vient de Rome », face à la possibilité d'une domination catholique aux États-Unis, pourrait s'avérer être une prophétie plutôt qu'un avertissement.

Si l'idéologie bicéphale, ornée de la croix, du marteau et de la faucille, venait à contrôler les États-Unis et l'Amérique latine, le Vatican pourrait véritablement mobiliser l'ensemble du continent américain à son profit. Un tel levier pourrait servir les objectifs américains, en accord avec le Vatican; mais s'avérer désastreux dans le cas contraire. Aux yeux du Vatican, les alliances sont conclues dans l'intérêt exclusif de l'Église, et non de ses partenaires laïcs. L'abandon de l'alliance Vatican-Moscou et son remplacement par l'alliance Vatican-Washington en sont l'exemple le plus frappant.

Lors d'une future épreuve de force, il est donc possible que les États-Unis soient réduits au rôle de partenaire mineur s'ils subissaient les pressions d'un Vatican soutenu par un hémisphère occidental entièrement catholicisé.

Le Vatican, le sionisme et l'islam

La plausibilité d'une future discorde entre le Vatican et les États-Unis est plus qu'une simple possibilité: c'est une certitude, car des forces mondiales hors de leur contrôle les sépareront. La discorde est le terreau des alliances et contre-alliances économiques, idéologiques et militaires, et donc potentiellement celui des guerres. Au cours de notre siècle, les guerres ont toujours favorisé le communisme. La Première Guerre mondiale a engendré la Russie communiste. La Seconde Guerre mondiale a engendré la Chine communiste. La Troisième Guerre mondiale engendrera une Afrique communiste, une Europe communiste et une Amérique latine communiste. À ce jour, deux guerres mondiales et de nombreux conflits régionaux ont eu pour conséquence que près de deux milliards d'êtres humains se soient retrouvés sous le joug du communisme.

L’Église catholique, parfaitement consciente de ce fait, et plus inquiétant encore, persuadée que l’avenir appartient à un monde dominé par les idéologies de gauche, s’est déjà préparée à relever ce défi. Elle l’a fait en élaborant sa propre version du marxisme, sous l’égide de la croix et de la faucille et du marteau, indissociable de son nouveau catholicisme marxiste, actuellement à l’œuvre en Amérique latine.

Dans les jours à venir, comment se comportera-t-elle face aux autres forces mondiales qui s'opposent aux mouvements religieux inspirés par des visions messianiques? Cette question est une réalité concrète qui fait déjà partie intégrante du paysage contemporain, notamment à travers le sionisme et l'islam, deux réalités spirituelles immatérielles dans lesquelles le communisme, l'Église catholique et les États-Unis se sont profondément impliqués.

Contrairement à d'autres mouvements laïcs mondiaux, le sionisme et l'islam sont particulièrement périlleux en raison de leurs prétentions particulières à accomplir des missions divines uniques, directement liées à l'expansionnisme territorial et politique.

Le sionisme, expression idéologique du judaïsme, incarne la mystique hébraïque. Il vise le rétablissement de la patrie ancestrale des Juifs, ainsi que la cohésion raciale, religieuse et culturelle du judaïsme, conditions préalables à la venue du Messie.

Le messianisme de l'islam réside dans son identification à la société islamique. De ce fait, la mission de l'islam est de protéger les droits territoriaux des nations islamiques. Actuellement, cela inclut la Palestine, terre ancestrale des Juifs, l'actuel État d'Israël.

Les revendications contradictoires du sionisme et de l'islam ont déjà provoqué des troubles à l'échelle mondiale. Ces troubles ont touché des nations chrétiennes, dont la plupart n'ont que peu ou rien à voir avec les objectifs messianiques de l'un ou de l'autre. Pourtant, ces opérations sionistes et islamistes ont déjà contribué à déstabiliser le monde contemporain.

Ainsi, tandis que l'influence islamique s'étend de la Chine à l'Inde, du Moyen-Orient et du Proche-Orient à l'Afrique et au-delà, celle du sionisme opère principalement en Occident. Son principal foyer se situe aux États-Unis, où il peut exercer une pression disproportionnée à son poids numérique.

L'identification du sionisme aux États-Unis l'a entraîné dans une confrontation meurtrière avec les 750 millions de musulmans, répartis sur trois continents et liés, même indirectement, à l'ennemi des États-Unis, la Russie soviétique. Cette confrontation entre sionisme et islam peut provoquer l'effondrement de l'économie mondiale, comme ce fut le cas en 1973 lors d'une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Les Arabes ont utilisé le pétrole comme arme en représailles au soutien américain au sionisme, soutien exacerbé par la décision américaine d'acheminer des armes par avion vers Israël et de voter un crédit de 2 milliards de dollars en plein conflit. Ce conflit a déclenché une récession mondiale.

Des crises de cette ampleur rapprochent l'humanité d'une troisième guerre mondiale.

Le Vatican, se plaçant apparemment au-dessus des revendications du sionisme et de l'islam, prendra parti pour l'un ou l'autre, pourvu que cela serve l'expansion de l'Église catholique, conformément à sa politique traditionnelle d'opportunisme politique. Comme nous l'avons constaté récemment en s'alliant à la Russie soviétique puis aux États-Unis, il en sera de même à l'avenir. Il agira de même avec l'islam, le sionisme, et toute autre idéologie ou religion mondiale qui lui soit utile.

L’implication de trois grandes religions mondiales aux côtés de superpuissances rivales, et leur identification aux objectifs territoriaux et idéologiques de ces dernières, transformeront une future Troisième Guerre mondiale en un holocauste mondial sectaire.

Si l'on ajoute au sionisme, à l'islam et au christianisme le bouddhisme néo-marxiste chinois, alors leurs messianismes conflictuels transformeront véritablement la Terre en le plus grand champ de bataille sectaire que le monde ait jamais connu.

Quel degré d'implication le Vatican aura-t-il dans les affaires de ces religions rivales et de leurs alliés, chacun prétendant qu'il est de son devoir de détruire ses rivaux au nom de la civilisation, et même, au nom de Dieu?

Que diront ou feront les papes lorsque la guerre chimique décimera des continents entiers, lorsque les armes nucléaires atomiseront des nations entières ou lorsque des complexes spatiaux orbitaux capables de lancer des faisceaux laser incinéreront les grandes métropoles de la Terre, à commencer par Washington, Moscou, La Mecque, Jérusalem et Rome?

Quel sera alors le rôle de la papauté?

Une ancienne prophétie de saint Malachie annonçait que la papauté disparaîtrait définitivement à la fin de ce siècle. Après le pape actuel, il n'y aura que deux autres papes, après quoi la papauté n'existera plus. (1)

(1) Saint Malachie vécut au XIIe siècle. Il attribua aux futurs papes des devises latines. Le pape Paul VI: Flos Florum (fleur des fleurs). Ses armoiries arboraient trois lys. Jean XXIII, patriarche de Venise: Pastor et Nauta (berger et marin). Le pape Jean-Paul Ier: De Medietate Lunae (de la demi-lune). Le pape Jean-Paul II: De Lahore Solis (éclipse de soleil). Après lui: Gloria Olivae (la gloire de l'olivier) et Petrus Romanus (Pierre le Romain). Après cela, dit Malachie, Rome sera détruite et le Jour du Jugement dernier viendra.

Cela n'existera plus, car l'Armageddon serait véritablement arrivé, et avec lui peut-être l'effondrement final du pouvoir politique et spirituel de l'Église catholique.

 


 

LE VATICAN MOSCOU WASHINGTON

Avro Manhattan


Le Vatican joue un rôle crucial dans l'histoire et la politique mondiale, ainsi que dans les prophéties bibliques. Dieu révèle sa véritable identité dans les chapitres 17 et 18 du livre de l'Apocalypse. Tous les vrais chrétiens devraient observer attentivement ses agissements.

Le Vatican joue actuellement le jeu de la Russie et des États-Unis. Historiquement, il s'est toujours rangé du côté du vainqueur, tout en se ménageant une porte de sortie. Le grand enjeu pour le Vatican, ce sont les États-Unis. Il renforce son emprise en prêchant un évangile marxiste en Amérique latine et au Mexique, et en instrumentalisant l'immigration pour inonder ce pays de catholiques. Mais pour les chrétiens, il s'agit en réalité d'un problème spirituel. Nous devons être conscients de ces manœuvres en coulisses, mais notre réponse doit être de gagner les catholiques romains au Christ.

Il n'existe probablement personne de mieux placé qu'Avro Manhattan pour écrire sur la politique vaticane. Auteur de nombreux ouvrages, il est l'une des autorités mondialement reconnues en matière d'activités catholiques.

Le Seigneur nous exhorte à être « prudents comme des serpents » (Matthieu 10, 16). Je vous encourage à lire L’Alliance Vatican-Moscou-Washington. En étant informés, vous saurez comment prier et comprendrez l’impérieuse nécessité de gagner des catholiques à Christ.

 

J.T.C.

 

LIVRES D'AVRO MANHATTAN

(Tous ces ouvrages sont actuellement épuisés)

L'Église catholique au XXe siècle

Le Vatican dans la politique mondiale

L'Espagne et le Vatican

L'Amérique latine et le Vatican

Le pouvoir catholique aujourd'hui

Le Vatican et les États-Unis

Le dollar et le Vatican

Les milliards du Vatican

La religion en Russie

Terreur religieuse en Irlande

Le Vatican en Asie

Terreur en Europe

Terreur en Yougoslavie

L'impérialisme du Vatican au XXe siècle

L'ALLIANCE VATICAN MOSCOU WASHINGTON

AVRO MANHATTAN

Publié par Chick Publications, PO Box 662, Chino, CA 91710. Imprimé aux États-Unis d'Amérique.

Copyright 1982 © Avro Manhattan

Tous droits réservés. Aucune partie de cet ouvrage ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans l'autorisation écrite de l'éditeur.

Fiche de catalogue de la Bibliothèque du Congrès n° 82-73082

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