— Pour un homme comme saint Paul, dit Planck, il ne pouvait être changé que subitement, ou pas du
tout; et, si ce jugement est trop absolu au point de vue chrétien, il est vrai psychologiquement. Des
caractères comme celui de l'apôtre doivent être puissamment secoués pour être changés, et ces secousses
sont nécessairement subites et inattendues, mais elles n'excluent pas quelques luttes intérieures, quelques
incertitudes, même au plus fort de la décision, quelques doutes non raisonnes, fugitifs, bien vite
repoussés, mais qu'on se rappelle quand on en vient à reconnaître que ces doutes étaient justifiés.
— C'est sans doute, soit à la vision du chemin, soit au séjour de trois jours à Damas, qu'il faut rapporter ce
que l'apôtre raconte avec tant de mystère et d'humilité, 2 Corinthiens 12:1, sur l'extase qui l'a transporté
au troisième ciel, où il a appris des choses qu'il n'est pas permis de révéler.
3.
Son séjour de trois ans en Arabie n'a pas été une vie d'oisiveté, mais on ignore comment il l'a
employé. L'idée la plus naturelle est sans doute que, ces années ont été un noviciat, et que l'apôtre a pu,
dans sa solitude, repasser et méditer en son esprit les révélations divines dont il avait été honoré, mûrir
peut-être aussi les connaissances païennes qu'il avait acquises dans sa jeunesse, les compléter, et
comparer entre elles les deux alliances, dont la dernière était à la fois l'accomplissement et la destruction
de la première, la fin d'un régime caduc, établi de Dieu comme préparation. Aussi, dans la révolution
religieuse dont il devait être l'un des chefs les plus ardents et les plus dévoués, on le voit plus hardi
novateur que tous les autres apôtres, porter une main radicale sur tout ce que d'autres voulaient encore
ménager, et faire table rase de toute la piété traditionnelle, pour substituer aux cérémonies la vie, et à la
lettre l'esprit. Le zèle avec lequel il poursuit l'esprit juif jusque dans ses recoins les plus reculés, n'a plus
rien de cet esprit persécuteur avec lequel il attaquait le christianisme; Paul fait la guerre à l'erreur, mais il
ne lapide plus ceux qui se trompent; ce n'est plus le prosélytisme de l'Inquisition, c'est celui de la vérité,
de la raison et de la liberté. Quelques-uns pensent que l'ange de Satan et l'écharde en la chair, 2
Corinthiens 12:7, doivent s'entendre de ce séjour en Arabie, qui était, de la part de Dieu, une épreuve
pour l'apôtre, destinée à réprimer l'impatience qu'il pouvait avoir d'entrer dans l'évangélisation, et de
communiquer aux hommes le changement qui s'était opéré en lui, et les dons qu'il avait reçus; mais cette
interprétation est peu naturelle.
4.
Parmi les événements de sa vie qui ne sont pas racontés dans les Actes, et dont il rappelle, en
quelques mots, le souvenir parfois d'une manière obscure, il faut compter l'allusion faite 1 Corinthiens
15:32: «Si j'ai combattu contre les bêtes à Éphèse...» Faut-il entendre ce passage à la lettre, ou l'entendre,
au sens figuré, d'une vive contestation dans laquelle Paul aurait couru le danger de perdre la vie? Faut-il
enfin n'y voir qu'un raisonnement hypothétique? C'est ce que l'on ne peut décider, et les trois opinions
offrent presque d'égales difficultés. Le sens figuré ne se justifie pas par la langue, et, dans tous les cas,
l'image serait trop forte pour toute autre espèce de danger; le sens littéral ne se justifie pas par l'histoire,
les Actes ne racontent rien de semblable, les Pères ecclésiastiques n'en parlent pas davantage, et saint
Paul, dans l'énumération qu'il fait, 2 Corinthiens 11:23, de tous les dangers qu'il a courus, n'en dit mot;
d'ailleurs, comment aurait-il échappé à la mort dans ce terrible combat? Ajoutons que ce supplice destiné
aux esclaves et aux prisonniers de guerre ne pouvait être prononcé contre un homme libre et romain, et
que Paul n'aurait pas manqué de faire connaître ses titres et de revendiquer ses droits en cette occasion,
comme il l'a fait en d'autres circonstances moins critiques. La désignation du lieu, le nom d'Éphèse, ne
permettent pas de supposer qu'il y ait ici un simple raisonnement sans allusion à un fait; quand on
raisonne sur des hypothèses, on ne leur donne pas les caractères du récit historique.
— La plupart des faits que Paul énumère encore, 2 Corinthiens 11:24, ne peuvent être datés avec
certitude; plusieurs appartiennent sans doute à son séjour à Corinthe; quant aux autres, ils ont eu lieu
dans la première partie de sa carrière, avant qu'il écrivît cette lettre aux Corinthiens; mais ils ne sont
connus que par cette mention rapide et abrégée.
— On peut remarquer que saint Paul, malgré l'excommunication générale prononcée contre ceux qui
confesseraient le nom de Christ, Jean 9:22, n'a jamais été excommunié, et qu'il est toujours entré librement
dans les synagogues pour enseigner et discuter, liberté qui s'explique peut-être par la circonstance que
Paul avait été docteur de la loi, et que, pour ces hommes privilégiés, l'excommunication était toujours une
mesure à laquelle on ne se décidait que difficilement.
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